Moscou met la neutralité de Belgrade à l’épreuve

La Russie joue la carte du Kosovo pour maintenir des liens forts avec Belgrade [plavevski / Shutterstock]

Candidate à l’adhésion à l’UE, la Serbie est toujours déterminée à maintenir des liens étroits avec la Russie, a affirmé le ministre russe des Affaires étrangères, Sergei Lavrov, lors d’une visite à Belgrade. Un article d’EURACTIV Serbie.

La visite de Sergei Lavrov à Belgrade le 15 mai dernier visait à confirmer la « neutralité » de la Serbie dans le contexte de tensions entre la Russie et l’Occident au sujet du conflit ukrainien était, selon les analystes serbes et la presse moscovite.

Le même jour que la visite de Sergei Lavrov, le quotidien moscovite Kommersant rappelait que le voyage du ministre avait été organisé mi-avril, après qu’Aleksandar Vu?i?, le premier ministre a reçu une invitation du vice-président américain Joseph Biden pour se rendre à Washington.

Certains analystes associent également la visite de Sergei Lavrov au lancement d’un nouveau cycle de négociations entre les USA et la Russie sur l’avenir de l’Ukraine et à la période d’agitations qui secoue la Macédoine.

Milovan Drecun, un député du Parti progressiste serbe, le parti au pouvoir, a déclaré que la coopération de la Serbie avec la Russie ne menaçait pas les intérêts des États-Unis et de l’UE et que son pays ne voulait pas être un élément perturbateur dans le processus d’intégration, mais au contraire, y participer.

>> Lire : L’UE ne veut pas interférer dans les relations entre Belgrade et Moscou

« Il semble que la géopolitique de cette région des Balkans est en train d’attirer de nouveau l’intérêt des grandes puissances. J’estime que la visite d’Alekandar Vu?i? aux États-Unis, où il devra faire face à des enjeux difficiles, sera l’élément clé qui permettra de débloquer les évènements dans cette région », a-t-il déclaré

Selon le député, la question la plus importante à laquelle devra répondre le Premier ministre lors de sa visite aux États-Unis sera surement : « Où se situe la Serbie ? Est-elle dans la zone euro-atlantique ou ailleurs ? »

Les autorités serbes ont rappelé que la volonté stratégique du pays était d’adhérer à l’UE, mais que la Serbie voulait aussi entretenir de bonnes relations économiques et politiques avec la Russie. En ce sens, la Serbie a décidé de ne pas imposer de sanctions à la Russie, contrairement à l’UE, tout en soutenant l’intégrité et la souveraineté territoriale de l’Ukraine.

Pour le moment, la Serbie n’est pas obligée de calquer toutes ses décisions de politique étrangère et de sécurité sur celles de l’UE. Toutefois, lors de la conférence du 14 mai sur la Serbie et la politique étrangère et de sécurité commune de l’UE, à Belgrade, la Haute représentante, Federica Mogherini, a rappelé au pays qu’il devait s’y conformer petit à petit.

La Serbie possède le statut militaire de non-aligné, mais développe des relations avec l’OTAN. En mars, le pays a ratifié le plan d’action pour un partenariat individuel avec l’Alliance, ce qui représente le plus haut niveau de coopération au sein du partenariat pour la paix.

Relation immuable avec la Russie

Lors d’une conférence de presse à Belgrade, Sergei Lavrov a remercié la Serbie pour sa fidélité, et ce, malgré l’orientation stratégique du pays vers l’UE.

« La Serbie n’abandonne pas sa coopération avec Moscou, même si elle se tourne vers l’UE. Peu de pays agissent ainsi. De nos jours, tout le monde fait un choix », a déclaré Sergei Lavrov aux journalistes.

Le ministre serbe des Affaires étrangères, Ivica Da?i?, a quant à lui indiqué que les relations entre son pays et la Russie allaient au-delà de la politique, qu’elles étaient stables et non sujettes à un échange.

« Il est évident que l’idée selon laquelle la Serbie se trouve entre le marteau et l’enclume vient de l’Ouest. Nous ne cachons pas notre politique. Nous sommes orientés vers l’Union européenne, mais nous ne faisons pas une croix sur notre amitié avec la Russie », a déclaré Ivica Da?i?.

Sergei Lavrov a profité de l’occasion pour réitérer le soutien de la Russie à la Serbie sur la question du Kosovo, qui représente le lien politique le plus important entre Belgrade et Moscou. La Serbie ne reconnaît toujours pas officiellement l’indépendance du Kosovo, pourtant déclarée en 2008.

Nouveau gazoduc

Étant donné la situation en Ukraine, l’abandon du projet South Stream annoncée par la Russie, et l’annonce par Gazprom qu’elle ne fera plus passer de gaz par l’Ukraine en 2019, les relations énergétiques avec Moscou sont une priorité pour la Serbie. Sans surprise, Belgrade s’est exprimée en faveur de la construction d’un nouveau gazoduc.

>> Lire : La Serbie se refuse à abandonner South Stream

Sergei Lavrov et Ivica Da?i? se sont accordés à dire que l’Europe du Sud-Est ne devrait pas rester sans gazoduc, et que Bruxelles devrait soutenir la construction du Turkish Stream.

« Si l’Union européenne est objective, comme elle le prétend, elle devra soutenir les négociations sur le construction du gazoduc », a souligné Sergei Lavrov lors de la conférence de presse.

>> Lire : Grèce, Macédoine, Serbie et Hongrie s’intéressent au « Turkish Stream »

Ivica Da?i? a pour sa part rappelé que l’Europe avait déjà le North Stream, par lequel les pays d’Europe occidentale reçoivent du gaz naturel en provenance de la Russie, et qu’il ne comprenait donc pas en quoi la construction d’un gazoduc dans le sud serait un problème.

« Nous appelons l’UE à se poser au cœur du problème. Quel que soit son nom, l’Europe doit aussi avoir un « South Stream ». L’Europe du Sud-est ne peut pas rester dans l’impasse », a affirmé le ministre serbe.

Réaction ferme face au terrorisme dans la région

Les deux homologues ont également fait part de leurs inquiétudes quant à la hausse du nationalisme albanais et aux revendications d’une « Grande Albanie », et ont exhorté l’UE à réagir avec fermeté face au terrorisme en Macédoine.

« L’Union européenne doit cesser de faire preuve de lâcheté et de fermer les yeux, car Bruxelles sait très bien ce qu’il se passe. Sauf si c’est un moyen de justifier l’inefficacité de leurs efforts », a souligné Sergei Lavrov.

>> Lire l’interview d’Hélène Blanc : « Poutine méprise l’UE car elle n’a pas d’armée »

Puis, il a ajouté que la situation en Macédoine était le résultat d’actions terroristes bien préparées qui pourraient se répandre au Kosovo et en Bosnie-Herzégovine.

Sergei Lavrov a avoué ne pas pouvoir se débarrasser de l’impression que les actes terroristes en Macédoine étaient liés à la construction du gazoduc et au fait que la Macédoine a refusé d’imposer des sanctions à la Russie.

Le 9 mai, la police macédonienne a lancé une opération anti-terroriste dans la ville de Kumanovo. Vingt-deux personnes, dont huit policiers, ont été tuées lors de cette opération.

Trente-trois personnes ont été arrêtées, donc 23 sont accusées de mener des activités terroristes. Certains d’entre eux sont soupçonnés d’avoir participé à l’attaque du poste de frontière le mois dernier, près du village de Gosince.