Engie: ‘Sortir totalement du charbon, aussi vite que possible’

Isabelle Kocher, la PDG d’Engie, veut «accélérer» la transition énergétique. Après la COP23 à Bonn, elle prévient que l’Europe «n’est pas dans le bon rythme» et plaide à la fois en faveur d’objectifs «très élevés et obligatoires» pour les économies d’énergies, et pour un prix plancher du carbone.

Nous avons eu un débat ce matin très intéressant avec des représentants de la Commission Européenne un parlementaire Européen, Claude Turmes, le responsable de l’agence internationale de l’énergie et puis les équipes d’Engie, et un certain nombre de gens qui étaient là, sur la façon de passer à l’action en termes de transition énergétique. J’étais à Bonn il y a une semaine, il faut accélérer. C’est une course contre la montre et on n’est pas dans le bon rythme.

Nous avons complètement changé notre business model, nous sommes passés d’un business model où nous étions vraiment un producteur d’énergie et d’une certaine manière seulement cela, à un business model dans lequel encore une fois une grande partie de notre métier c’est transformer l’énergie, et la valeur qui réside dans ce métier c’est la capacité d’économie d’énergie. Donc par exemple on travaille avec un propriétaire d’immeuble, ça peut être une collectivité ou bien un acteur privé, qui décide de d’analyser sa consommation d’énergie sous toutes ses formes, alors dans l’habitat, et dans le tertiaire (de manière générale la plus grosse partie et trois quarts de la consommation d’énergie c’est pas de l’électricité, c’est du chaud et du froid), à ce moment-là on se met à travaille avec lui pour regarder tous ces usages, les rendre digitaux, les optimiser, changer les systèmes, et là on gagne 30% parfois plus en terme d’économies générées et on partage ses économies avec lui. Voilà le business model.

Le problème est le même avec les particuliers. On a dans le domaine de l’habitat un potentiel d’économies qui est très important, qui est probablement également de l’ordre de 30%, et donc de la même façon nous fournissons tout un ensemble des services qui permettent d’atteindre ses 30%, ce qui est plus compliqué, car c’est bien rare qu’un particulier soit prêt à s’engager sur une quinzaine d’années. Donc là il y a des mécanismes à trouver pour qu’on arrive à construire des business models suffisamment longs pour que comme on arrive à le faire dans le tertiaire, on puisse s’engager dans des démarches longues et du coup qui permettent d’aller trouver assez profond des économies d’énergie importantes.

Les textes qui sont en train d’être préparées à Bruxelles en ce moment, le fameux clean energy package, sont des textes très importants qui vont permettre de franchir de nouveau un cap. Nous sommes très en soutien sur la fixation d’objectifs d’efficacité énergétique qui sont à la fois très élevés et qui sont obligatoires. Il y a des débats 30%et 40%. Je crois que le 40% promu par beaucoup de parlementaires (ou en tout cas une partie d’entre eux) n’est pas très loin de ce que la France a décidé, parce que même si définir un objectif ne suffit pas à l’atteindre, bien entendu, mais définir un objectif ambitieux ça oblige à repenser et à viser suffisamment haut, et donc ensuite à faire une sorte de rétro planning qui permet d’élaborer une roadmap qui soit à l’échelle de ce qu’il faut. Ça permet à tous les acteurs de s’équiper déjà mentalement: à 40%, il faut vraiment revoir la copie complètement et donc de s’équiper pour une course de haute montagne et pas pour une promenade de santé, si vous voulez. C’est vraiment une question d’état d’esprit d’abord. Ces objectifs très ambitieux pluriannuels ils ont cet immense mérite.

Alors, ça ne suffit pas: ensuite il faut des mécanismes, il faut traduire ces objectifs dans des normes et des standards. Pour l’habitat, par exemple, il faut qu’il soit consistant avec ces objectifs, il faut des mécanismes, de business modèles qui permettent encore une fois des investissements dans la durée.

Dans notre stratégie  nous avons vraiment deux volets. Le premier, on vient d’en parler, c’est travailler sur les usages de l’énergie c’est là-dessus que nous nous développons le plus vite. Sur les neuf premiers mois de l’année nos activités de ce côté-là ont crû de presque 10%. Et puis évidemment nous travaillons aussi sur la fourniture d’énergie et nous nous concentrons sur des activités, des énergies pauvres en carbone.

Nous avons donc décidé d’arrêter de produire l’électricité à partir de charbon. Quand nous avons commencé ce plan de réorientation en début 2016 nous étions à 15% d’électricité provenant du charbon chez Engie et nous avons donc en petit peu plus de 18 mois plus tard fait la moitié du chemin déjà. C’est-à-dire, dans un certain nombre de cas, fermer des usines parce que dans les territoires dans lesquels ils se trouvent on n’en a pas besoin. En Australie par exemple nous avons fermé une très grosse usine de production d’électricité à partir de charbon.

Et puis dans d’autres cas, j’ai en mémoire en vous disant ça une discussion avec le gouvernement Indonésien, on ne peut pas fermer les centrales. Elles sont absolument indispensables au fait d’amener l’énergie dans ce pays, qui en a beaucoup besoin, donc nous avons vendu les centrales correspondantes. Il y a une approche au cas par cas mais nous allons vite dans ce désengagement.

Nous avons prévu de sortir totalement du charbon aussi vite que possible et je viens de vous dire que nous avions fait la moitié du chemin en 18 mois maintenant il faut trouver des modalités qui conviennent. Il y a des certaines centrales que nous sommes donc encore en train de construire. Engie est un groupe qui est responsable qui a pris des engagements, et qui les tiendra toute façon.

Le gaz il joue un rôle qui est importante parce qu’il est probablement la manière la plus intelligente de stocker l’énergie. Mes collègues disaient que pour stocker l’équivalent de la quantité d’énergie qui est dans un seul noyau de stockages de gaz, et on en gère un certain nombre dans le monde, il faut empiler des batteries jusqu’à la lune et retour. C’est une image mais il y a quand même dans le gaz une capacité à stocker de l’énergie qui est qui est très efficace. Alors nous nous militons pour que ce gaz on arrive à le verdir progressivement. C’est à dire qu’il est essentiel aujourd’hui en tant que gaz naturel parce qu’il n’en a pas d’autre pour stocker l’énergie.

Et puis quand on pense à l’intermittence des renouvelables, c’est quand même évidemment un sujet. Nos usages de l’énergie ne correspondent pas au profil de production d’un panneau solaire par exemple – du tout. Donc il faut un pont entre les deux. Le gaz naturel est nécessaire, puis progressivement ce gaz on va le verdire, donc nous travaillons beaucoup sur le biogaz -c’est à dire la capacité à prendre du gaz non plus dans le sous-sol, ce qui effectivement met du CO2 en circulation dans l’atmosphère, mais en fabriquer, en faisant fermenter par exemple des déchets agricoles. C’est un mécanisme qui marche bien, qui est en train de s’industrialiser. C’est encore trop cher mais on travaille à le faire.

Et puis il y a l’hydrogène, qui je pense est très prometteur parce qu’avec des électrons renouvelables de moins en moins coûteux on peut fabriquer de l’hydrogène en provoquant l’électrolyse de l’eau. Donc on prend de l’eau et puis on sépare l’hydrogène d’un côté, l’oxygène de l’autre, et ont constitué un gaz qui du coup lui est vert, et qui stocke de l’énergie. Voilà donc toutes ces boucles-là, nous sommes en train  de les travailler, de faire baisser les coûts. Je pense qu’on peut raisonnablement se dire qu’on arrivera à la vitesse à laquelle ça va, à des coûts qui sont compatibles avec un gaz qui sera vert, qui donc permettra de jouer ce rôle très important d’équilibrage de flexibilité que les renouvelables n’ont pas et qui donc ne sera plus d’énergie carbonée.

Alors les scénarios de verdissement du gaz ils sont évidemment progressifs. On commence à jeter du biogaz dans nos réseaux en France par exemple et à produire du biogaz et d’hydrogène d’ailleurs, et nous travaillons sur des scénarios qui permettent d’arriver à une dé-carbonisation totale du gaz à tête qu’il faut avoir décarbonné le système énergétique à peu près à ce moment-là. Moi je n’ai rien contre le fait que l’Union Européenne, que nous appelons depuis des années à avoir une politique de l’énergie ambitieuse, donne sa vision des infrastructures qu’il faut pour cela.

Maintenant il faut le faire au bon moment, c’est à dire avant le lancement des projets est plutôt plus tôt avant qu’après. Donc là il y a évidemment un besoin d’éviter absolument de rendre des projets incertains, illisibles ou manquant de visibilité totalement parce que les règles du jeu changeraient au milieu du déroulement du projet.

Si on veut un système dé-carboné, et l’Europe a fait des choix très fort en la matière, non seulement d’économie d’énergie, mais aussi d’une part d’énergie qui restera nécessaire de la décarboner, il faut être cohérent jusqu’au bout. C’est très compliqué à mon avis pour un citoyen Européen de comprendre que d’un côté on met beaucoup d’argent pour développer des filières renouvelables qui était au départ très chères (et qui ne le ne sont plus, mais continuent à porter ce coût, ce qu’il faut amortir, les premières installations renouvelables étaient relativement onéreuse). On fait ça d’un côté, puis de l’autre on continue à faire tourner des centrales de production d’électricité à partir de charbon. Donc il y a un problème de cohérence, je pense qui devient un peu aigu.

Je considère qu’il est urgent de mettre en place un prix du CO2 significatif, moi je pense que c’est minimum 20 euros de la tonne, on en est très loin comme vous le savez. Et même si le mécanisme de marché qui permet d’aboutir à un  prix du CO2 en Europe est en train d’être légèrement réformé, mais ça ne sera pas assez. Donc moi je soutiens absolument la proposition qui a été faite par le président Macron qui est de dire « Bon, il y a un mécanisme de marché, force est de constater qu’aujourd’hui n’est pas efficace, donc laissons-le en place mais fixons de toute façon une sorte de plancher », qui fait que même quand le prix de marché du CO2 est trop bas et bien nous sommes assurés qu’il est un prix du CO2 suffisant. Pour arriver à le faire, il y a quelques pays qui montrent le mouvement est qui peuvent s’engager dans cette voie-là.

Évidemment pour un certain nombre de pays dans lesquels la production d’électricité repose fortement sur le charbon c’est une perspective qui est difficile et qui suppose un vrai courage.

Mais vous savez, le changement, Bruno Le Maire qui organisait hier les rencontres de Bercy nous rappelait cette phrase de Churchill, « Soit vous prenez le changement par la main soit il soit il vous prend à la gorge. » Et ces pays, le plus tôt ils peuvent réaliser que ce changement arrive, de toute façon il aura lieu, le plus ils seront en capacité de l’anticiper. Je pense que même pour eux c’est un mouvement qui est absolument utile de lancer maintenant.