« David Cameron surestime le pouvoir du veto »

Chercheur à Londres à l’Institut de recherche en politique publique (IPPR, centre-gauche), Glenn Gottfried estime que le Premier ministre britannique se rend au sommet européen sans vision claire d’une réforme intelligente du budget de l’UE.

Depuis plusieurs mois, le premier ministre David Cameron mène une stratégie d’obstruction sur de nombreux sujets européens. Est-ce efficace ?

En décembre 2011, David Cameron a posé son veto au pacte fiscal, les Etats ont trouvé un moyen de contourner le Royaume-Uni. Sur la question du budget européen (2014-2020, ndlr), Cameron a toujours dit qu’il s’opposerait à toute augmentation en termes réels des dépenses européennes. Les parlementaires ont voté contre cette orientation la semaine dernière. Ils réclament carrément une diminution du budget, mettant donc plus de pression sur Cameron.

Si le Premier ministre pose son veto, les Etats pourront reconduire le budget annuel comme base de référence en décidant à la majorité qualifiée. Ils pourront encore une fois passer outre la volonté du Royaume-Uni sans qu’il ne puisse arrêter cette progression. Le Premier ministre surestime le pouvoir du véto. Et il semble clair désormais qu’il fait perdre patience aux dirigeants européens.

Qu’est-ce que Cameron cherche à démontrer en agissant ainsi ?

L’intention de Cameron n’est pas de sortir de l’UE. Mais il a une position ambiguë, en tout cas du point de vue continental.

Au Parlement, une cinquantaine de députés conservateurs extrêmement eurosceptiques votent de manière à rendre l’interaction entre la Grande-Bretagne et l’UE encore plus compliquée. Le parti de l’indépendance (Ukip) connaît aussi une popularité grandissante, ce qui génère des craintes dans les rangs conservateurs en vue des élections de 2015.

Cameron est donc menacé sur les questions européennes à l’intérieur même de son parti et à l’extérieur par les partis marginaux. Il essaie de rassurer les électeurs en leur montrant qu’il peut toujours monter au créneau, avoir des positions dures sur l’UE tout en restant au sein de l’Union.

Quelle serait selon vous la stratégie idéale de négociation des Britanniques pendant le sommet ?

Le Royaume-Uni devrait venir avec une vision claire de ce que pourrait être un budget plus faible pour l’UE. Les chercheurs de l’IPPR ont réfléchi à une diminution de moitié du budget de la politique agricole.

D’ailleurs, le Royaume-Uni n’est pas le seul à penser que la France reçoit trop d’argent de cette politique : les Allemands, les Néerlandais, les pays scandinaves le croient aussi.

L’idéal serait que la Grande-Bretagne entre en scène pour forcer à un grand compromis : réduction des aides agricoles et orientation des dépenses vers les secteurs de croissance. En contrepartie, le pays abandonnerait son rabais.

Cameron va-t-il suivre cette ligne ? Non. Mais il le devrait, car si la Grande-Bretagne faisait preuve d’un leadership plus constructif, ses partenaires l’écouteraient.

Historiquement, la Grande-Bretagne est le pays qui a largement poussé en faveur d’une politique régionale européenne visant à réduire les inégalités entre les territoires. Qu’en est-il aujourd’hui ?

C’est une question trop peu discutée dans les médias et entre les responsables politiques. Les experts considèrent bien sûr que la politique de cohésion a été une idée brillante, qui a bien aidé le nord de l’Angleterre.

Mais Bruxelles n’a pas fait assez pour promouvoir ce que l’UE avait contribué à financer. Cet échec est de la responsabilité de la Commission. Maintenant, les fonds sont réorientés vers les pays de l’Est…

David Cameron évoque constamment le besoin de renégocier la relation du pays avec l’UE. Mais concrètement, qu’est-ce que cela implique ? De quelles politiques parle-t-il ?

C’est le problème. Personne ne sait vraiment. Il parle de rapatrier certains pouvoirs à Londres. Mais lesquels ? Le pays commence à être à court de sujets pouvant faire l’objet d’un opt-out (dérogation, ndlr).

Le Royaume-Uni n’est pas dans Schengen, il n’est pas dans l’eurozone, il a déjà la possibilité de participer ou non aux affaires relatives à la justice et aux affaires intérieures…

La question de l’immigration pourrait résonner dans l’opinion publique, mais il n’y a à mon avis aucune chance pour que cela aboutisse. Le reste de l’UE ne va pas tolérer que le pays fasse partie du marché commun, mais puisse par exemple introduire des restrictions sur la mobilité des citoyens et travailleurs européens vers le Royaume-Uni.

C’est l’un des piliers du marché commun et ce n’est pas négociable. La logique est en tout cas de présenter un référendum sur l’UE qui ferait suite à une renégociation de l’engagement du pays dans l’Union.

La sortie de l’UE est-elle une option sérieusement envisageable ?

Si le référendum était organisé demain, le pays sortirait probablement de l’Union. Mais rassurons-nous, il ne sera pas organisé avant 2015.

Entre-temps, l’UE doit une fois pour toutes sortir de l’ornière. L’eurozone va se renforcer, à travers l’union bancaire, fiscale et probablement d’autres avancées d’ordre politique.

Définir ce qu’implique la participation à l’eurozone imposera de définir ce qu’implique d’être en dehors. On estime en tout cas que s’il ne fait plus partie du marché commun, le Royaume-Uni pourrait perdre 2,25% de PIB.

Un statut proche de la Norvège au sein du marché commun pourrait-il convenir ?

Je pense que ce serait stupide. Le gouvernement britannique devra continuer à verser une contribution pour couvrir les frais administratifs nécessaires à la mise en œuvre du marché commun, sans pouvoir participer à l’élaboration des politiques européennes.

Les eurosceptiques britanniques considèrent de toute manière que l’UE est un navire qui fait naufrage, et que les échanges commerciaux doivent désormais être réorientés vers les marchés émergents.

Ce dont ils ne se rendent pas compte, c’est que la Chine, le Brésil ou la Russie vont se détourner d’un pays qui décide de son propre chef de ne plus avoir d’influence sur un marché potentiel de 500 millions de personnes. Le même principe pourrait aussi s’appliquer aux Etats-Unis, qui ont toujours voulu que la Grande-Bretagne reste dans l’Union.

Mais la situation actuelle, où Londres interfère et freine la mise en oeuvre de mesures qui ne concernent que l’eurozone n’est pas tenable…

Etrangement, ce questionnement existe au plan interne. L’Ecosse a par exemple sa propre politique fiscale pour financer son système de santé.

Mais les membres du Parlement écossais votent à Westminster sur des textes relatifs au NHS (national health system), même s’ils n’ont aucun impact sur l’Ecosse. En revanche, ces pratiques ne font plus débat lorsqu’elles interviennent au plan européen…

Comment expliquer l’euroscepticisme galopant des citoyens Britanniques ?

Ils ont toujours été plus eurosceptiques que les autres Européens. Et quand ils le sont un peu moins, ils ne considèrent pas que l’UE est très importante. Ils ont pu voir les effets tangibles de l’espace européen, voyager est devenu plus facile, nombre d’entre eux possèdent une maison en France ou en Espagne…

Mais il n’y a pas eu de référendum au Royaume-Uni sur l’UE depuis 1975. Dès lors, les pro-européens n’ont jamais vraiment expliqué pourquoi le Royaume-Uni tirait profit de son adhésion.

Cet espace vide a été rempli par les eurosceptiques, dont personne ne sait vraiment comment contrebalancer les arguments. Jusqu’ici, le débat sur l’Europe a été à sens unique en Grande-Bretagne.

Les médias ont aussi leur responsabilité en se focalisant sur des députés européens d’arrière-ban ou des personnalités comme Nigel Farage, leader du parti Ukip. En face, personne ne fait vraiment de plaidoyer construit pro-européen, en dehors peut-être des Libéraux.

Le Labour (centre gauche, ndlr), plutôt pro-européen, ne joue-t-il pas un jeu ambigu ?

Les députés du Labour ont effectivement voté, avec les députés conservateurs, en faveur d’un budget européen encore plus bas que ce que David Cameron proposait. Mais cela ressemble à un vote opportuniste pour entraver l’action du Premier ministre.