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01/10/2016

Paul Jorion : « L’autorité morale de Juncker est mise à mal »

Euro & Finances

Paul Jorion : « L’autorité morale de Juncker est mise à mal »

Paul Jorion © Quentin Caffier

Paul Jorion est chercheur en sciences sociales et professeur à la Vrije Universiteit Brussel. Il appelle à un virage à 180 ° des politiques européennes en envisageant un défaut collectif pour les dettes de la zone euro.

Le scandale des LuxLeaks représente-t-il un risque pour la nouvelle Commission ?

L’autorité morale de Jean-Claude Juncker a été mise à mal. Certes il veut redonner espoir avec un plan d’investissement, et c’est une bonne idée. Surtout si cela permet de donner du travail et donc de rendre du pouvoir d’achat aux Européens. Mais sa crédibilité est entachée par les révélations sur les pratiques fiscales du Luxembourg.

Nous avons aujourd’hui à la tête de la Commission un homme qui a mené la mise en place de l’austérité au sein de l’Eurogroupe. Et ce, tout en organisant l’évasion fiscale des grandes entreprises au Luxembourg. Les États ont perdu des milliards notamment par sa responsabilité, et maintenant il voudrait nous imposer des politiques d’austérité. On dit au peuple qu’on a plus d’argent alors qu’on sait où il est. C’est une position intenable.

Les prévisions de croissance de la Commission européenne ne cessent d’être revues à la baisse. Cela va-t-il durer ?

Il était clair qu’on allait payer cette politique d’austérité permanente depuis la crise financière. Cette fois, c’est évident : les prévisions de la Commission ne peuvent qu’être décevantes. Le pire c’est que les politiques d’austérité ont peu à peu été dénoncées un peu partout : au sein du FMI, de l’OCDE même. La Commission persiste pourtant à les mener. Cette fois, l’UE s’approche d’une vraie période de déflation : c’est donc grave.

En quoi la politique économique de l’UE se trompe-t-elle selon vous ?

La Commission ne comprend pas, ou prétend ne pas comprendre ce qu’il se passe sur le marché de l’emploi. La sensibilité de l’emploi à l’informatisation est prouvée, notamment dans une étude de l’université d’Oxford sur le futur de l’emploi.

On assiste à une désindustrialisation de l’UE. Le dernier rapport de la société de conseil Roland Berger sur le sujet montre que la valeur ajoutée provenant de l’industrie dégringole. La mécanisation sous toutes ses formes va faire disparaître des emplois qui ne réapparaitront pas.

Pourtant nos politiques sont dans une bulle. Par exemple, en France le gouvernement actuel écoute le Medef. On a un premier ministre socialiste, Manuel Valls, qui mène une politique plus à droite que celle de François Fillon. On ne sait pas pourquoi, parce que le Medef ne représente pas grand-chose.

Nos dirigeants sont sur une autre planète, on a une déconnexion croissante entre les citoyens et le politique en général. Depuis les années 1980, on est restés braqués sur un programme néo-libéral. Ça ne fonctionne pas, mais on continue.

Pourquoi le néo-libéralisme ne fonctionne-t-il pas ?

L’UE a un vrai problème : entre les faits et les dogmes, elle donne raison aux dogmes. Or quand les faits vont à l’encontre de la théorie, il faut réagir. Par exemple, les faits contredisent la théorie de la main invisible d’Adam Smith : c’est une théorie libérale qui est fausse en pratique. Dans les faits, non, l’intérêt des individus ne concourt pas à l’intérêt général ; l’intérêt des banquiers ne concourt pas à l’intérêt général, on l’a vu durant la crise financière.

Dans le même ordre d’idée, il y a une théorie qui explique que le chômage est lié à des charges trop importantes pour les entreprises en France. Le gouvernement a décidé d’alléger leurs charges pour qu’elles embauchent plus. C’est un manque d’analyse flagrant ! Même le patron du Medef, Pierre Gattaz, l’explique : « il n’y a pas de mécanismes pour transformer des cadeaux fiscaux en emplois ».

Cet aveuglement vis-à-vis de la théorie économique représente un vrai problème.

La gestion de la crise financière puis économique a-t-elle été adaptée ?

L’austérité montre ses limites. Mais l’UE c’est comme un couple : quand les temps sont durs, on se jette des casseroles à la figure. Il en ressort de bonnes choses et de moins bonnes parfois.

Du côté du positif, on a assisté à une évolution des positions idéologiques, notamment au Parlement européen. En revanche, la Commission, qui conserve l’essentiel du pouvoir, demeure figée. Un autre aspect positif de cette crise c’est Mario Draghi qui a sauvé l’Europe un beau jour de 2012, en déclarant «  la BCE fera tout pour sauver l’euro, qui est irréversible ». Il a parlé comme s’il était président de l’Europe, ce qui lui a conféré une autorité morale incontestable : les primes de conversion théoriques vers les anciennes monnaies ont été éliminées de fait, il n’y avait plus de sujet.

Quelles décisions récentes identifiez-vous comme allant dans le bon sens ?

Il faut se réjouir du fait que l’UE ait adopté un objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre de -40 % d’ici 2030. Mais rappelons-nous que pour éviter de réchauffer la surface du globe terrestre de plus de 2° d’ici 2050, il faudrait réduire les émissions de 70 % selon le GIEC.

Sur les paradis fiscaux, c’est la même chose : il y a de bonnes choses, de vraies évolutions. La future généralisation de l’échange automatique d’information entre États en fait partie. Mais il s’agit d’un commencement, seulement.

L’austérité a aussi provoqué la montée du populisme ; comment analysez-vous les dernières élections européennes ?

En France, en Espagne, en Italie, on se retrouve avec des majorités importantes de citoyens opposées au gouvernement. Quand on leur demande, ils expriment un vote de refus, d’extrême droite ou d’extrême gauche. Le mouvement 5 Etoiles de Beppe Grillo ou le mouvement Podemos en Espagne, le Front national ou la gauche radicale en Grèce n’évoluent pas sur des échiquiers politiques classiques ; ils rassemblent les mécontentements, autour d’une personnalité charismatique.

Comment jugez-vous le processus de renouvellement des institutions européennes tel qu’il s’est déroulé cette année ?

Les auditions des commissaires européens auprès du Parlement européen démontrent un manque de jugement patent. On a un commissaire à la culture qui vient d’un parti très à droite en Hongrie, un commissaire au climat qui a des intérêts dans le pétrole. C’est absurde.

Ne sentez-vous pas une inflexion des institutions quant au modèle économique qu’elles poursuivent ?

C’est vrai qu’à l’OCDE, quelqu’un comme Olivier Blanchard a de plus en plus d’influence (notamment sur la lutte contre l’évasion fiscale, NDLR). Au sein du FMI, l’organe d’évaluation indépendant critique les politiques d’austérité qui ont été menées. Mais le FMI a des morts sur la conscience ! Il a fait baisser l’espérance de vie en Grèce, la mortalité infantile a recommencé à grimper.

Donc ce ne sont pas ces petites inflexions qui vont changer la donne. Il faudrait un virage à 180 degrés pour que les politiques européennes redressent la barre.

La Banque centrale européenne a tenté d’infléchir également sa politique monétaire…

À la BCE, il n’y a pas vraiment de modification structurelle de la politique menée. Au lieu de la changer, on assiste à une déliquescence au sommet avec une mésentente croissante et évidente entre Mario Draghi, le président de la BCE, et l’Allemand Jens Weidmann. C’est un problème très grave : on risque d’engendrer de vraies guerres civiles parce que cette déliquescence entraîne un vide.

Faut-il conserver l’euro ?

Je pense qu’il faut conserver l’euro comme ciment. En revanche, nous allons vers sa disparition si son fonctionnement ne change pas. Il y a un antagonisme extrême entre la Banque centrale européenne et l’Allemagne. Au point que l’on pourrait voir un retrait de l’Allemagne de la zone euro, si les tensions s’exacerbent.

À titre de première modification à faire d’urgence, l’UE pourrait mutualiser les dettes de la zone euro. Mais le mieux serait d’organiser un défaut généralisé de toutes les dettes publiques de la zone euro. La dette publique est principalement possédée par des banques de toute façon. Mais cela permettra de fédéraliser l’Europe. Et c’est ce qui est important.

On a confié l’Europe à des commerciaux, il faut que le politique reprenne le dessus, parce que le résultat a été la montée du populisme. Le projet européen est terriblement contesté, et au lieu d’écouter la contestation et de la prendre en compte, les institutions font comme si elle n’existait pas. Moi je suis pro-européen, et pourtant je n’ai pas droit de cité à la Commission, on ne m’invite pas aux débats, parce que ma parole dérange. Ce n’est pas normal.

La Commission européenne négocie actuellement un accord de libre-échange avec les États-Unis, le TAFTA ou TTIP. Qu’en pensez-vous ?

À l’échelle mondiale, les politiques les plus réactionnaires et les plus dépourvues d’imagination sont européennes. Par exemple, les États-Unis ont refusé d’intégrer la finance dans le TTIP, parce que l’UE est à la traîne sur la règlementation, elle protège plus les banques et les banquiers que tout autre pays. Sur la question du règlement des différends, le recours à l’arbitrage est une hypothèse désastreuse. On ne peut pas remettre en cause la base du droit, qui est que le droit s’applique pour tout litige. Et on a vu ce que le recours à l’arbitrage dans l’affaire Tapie avait produit : une décision de connivence. Le risque du conflit d’intérêts est bien trop grand.

Enfin, la question du secret des négociations est indéfendable. Quand on fait les choses en secret, c’est qu’il y a des choses malhonnêtes. À mon avis si l’on ne publie pas l’évolution des négociations, c’est que l’opinion publique se rendrait compte que ce sont les lobbys qui font ces négociations : ce sont eux qui rédigent les textes. C’est un problème !