EurActiv.fr

Actualités & débats européens dans votre langue

30/09/2016

Brexit: les Européens pourront-ils se permettre la fermeté?

Euro & Finances

Brexit: les Européens pourront-ils se permettre la fermeté?

Le Brexit pourrait déclencher une crise et réduire la volonté "punitive" des Européens?

[Dave/Flickr]

Si le Brexit provoque une crise, elle sera économique et financière. Et elle menacera aussi l’Allemagne et la France. De quoi relativiser les menaces de Wolfgang Schäuble et Emmanuel Macron. Un article de notre partenaire, la Tribune.

Même si, après l’assassinat de la députée britannique travailliste Jo Cox jeudi 16 juin, les possibilités d’un vote en faveur de la sortie de l’UE du Royaume-Uni semblent se réduire, une telle décision le 23 juin ne peut être encore écartée. Les récents sondages, plus favorables au vote « Remain » en faveur du maintien dans l’UE, soulignent combien l’élément économique est déterminant dans ce choix. Aussi les responsables économiques des pays continentaux n’hésitent-ils pas à mettre en garde contre les conséquences d’un Brexit et à prévenir qu’ils seront fermes face à un Royaume-Uni demandant à quitter l’UE.

>> Suivre notre direct : Brexit or no Brexit ?

« Out is out »

Le 13 juin, dans une interview à Der Spiegel, Wolfgang Schäuble prétendait ainsi ne pas vouloir offrir d’accès au marché unique au Royaume-Uni en cas de vote « Leave ». « Out is out », avait proclamé en anglais dans le texte le ministre des Finances allemand. Ce week-end, c’est Emmanuel Macron qui a montré les dents et qui, dans un entretien au Monde, a traduit Wolfgang Schäuble : « on est dedans ou dehors », a-t-il prévenu. Entre les deux messages, Donald Tusk, le président du conseil de l’UE avait prédit que les négociations du Brexit pourraient durer des années. Avant le vote, le message est clair : en cas de vote pour sortir de l’UE le 23 juin, les discussions seront pénibles et incertaines. Le pire – une perte d’accès au marché unique et la volonté de « sanctionner » le Royaume-Uni – sera donc d’actualité. Ceci permet de rendre de l’actualité aux multiples études publiées outre-Rhin sur les conséquences à long terme du Brexit qui explorent les scénarios les plus sombres.

Le risque de crise de changes

Reste à savoir cependant si Wolfgang Schäuble et Emmanuel Macron ont les moyens de leurs menaces. Et, pour cela, il convient d’observer les conséquences à plus court terme d’un vote Leave le 23 juin. L’incertitude créée par ce vote va sans doute provoquer une baisse de la livre sterling et une fuite des capitaux investis au Royaume-Uni. Quelle sera l’ampleur du phénomène ? Nul ne le sait, mais la campagne en faveur de l’UE a beaucoup insisté sur les risques et, comme dans toute crise, ce type de prophéties peut se révéler auto-réalisatrices. Les conséquences d‘une crise de la livre seront rapidement sensibles pour l’économie britannique très dépendante des investissements étrangers et une hausse massive des taux de la Banque d’Angleterre serait à l’ordre du jour, menaçant la conjoncture britannique.

Des exportations vers le Royaume-Uni qui ne sont pas anecdotiques

Dans ce cas, quelle sera la réaction européenne ? Contrairement à ce qu’Emmanuel Macron et Wolfgang Schäuble tentent de faire croire, le Brexit ne sera pas un phénomène unilatéral où les conséquences négatives ne seront palpables que pour le Royaume-Uni. Dans l’économie moderne ouverte, une crise dans la deuxième économie d’Europe aura nécessairement un impact sur le continent. Par deux canaux. Le premier est commercial.

Souvent, les études affirment que le « Royaume-Uni a davantage besoin de l’UE que l’UE du Royaume-Uni ». Pour le prouver, on montre que 50 % des exportations britanniques sont dirigées vers l’union et seulement 10 % des exportations de l’union sont dirigées vers le Royaume-Uni. Soit. Mais en cas de dévaluation de la livre, les exportations britanniques seront meilleur marché en zone euro et les exportations européennes seront renchéries. À cela s’ajoutera la baisse naturelle des importations si le Royaume-Uni tombe en récession. Or, un marché qui compte pour 10 % du commerce de l’UE n’est pas un détail. Surtout aujourd’hui, dans un contexte où le commerce extérieur est atone et a tendance à ralentir.

Pour les Allemands, par exemple, les exportations vers le Royaume-Uni s’élevaient à près de 90 milliards d’euros en 2015, c’est la troisième destination des produits allemands dans le monde. Alors que la Chine et les pays émergents ne peuvent plus compenser, comme en 2010 et 2011, un recul des exportations vers les pays dits avancés, l’industrie allemande aura bien du mal à encaisser un recul notables des exportations vers le Royaume-Uni sans réagir. Cette réaction pourrait passer par un ralentissement des hausses salariales et des investissements, ce qui provoquerait un ralentissement d’une croissance allemande aujourd’hui portée par la demande intérieure. La France est moins exposée car moins ouverte, mais les exportations vers l’UE s’élevaient néanmoins à 57 milliards d’euros en 2015.

Le risque financier

L’UE n’est donc pas totalement indifférente à une crise britannique. En réalité, elle n’a pas de raisons économiques de favoriser une telle crise dans le contexte très fragile qui est celui de l’économie mondiale de cette mi-2016. Jouer sur le risque et l’incertitude comme le prétendent les deux ministres serait donc jouer avec le feu. D’autant qu’il existe un deuxième risque majeur, financier celui-là. Car non seulement Londres est la première place financière européenne, mais la livre sterling n’est pas une monnaie comme les autres.

Selon le dernier rapport de la Banque des règlements internationaux (BRI), les dérivés de taux d’intérêts en livre sterling représentaient une valeur notionnelle (sous-jacente) de 38.127 milliards de dollars fin 2015, soit près de 10 % de l’ensemble du marché mondial. La valeur notionnelle des dérivés de change en livre s’élève à 9 113 milliards de dollars, soit 13 % du marché mondial. Une chute brutale de la livre sterling et une forte hausse des taux britanniques impacteraient donc fortement les marchés financiers mondiaux. Les banques très exposées à ces marchés en seraient fortement affectées et devraient réagir par des ventes rapides sur d’autres produits pour tenter de limiter les pertes. Dans ce cas, la possibilité d’une crise financière ne saurait être écartée.

Le talon d’Achille des banques allemandes

Or, les banques françaises et allemandes sont particulièrement exposées au marché des dérivées, même si les détails manquent. La Deutsche Bank, par exemple, la première banque allemande, dont la solvabilité est régulièrement mise en doute par les marchés, affiche plus de 500 milliards d’euros de produits dérivés dans son bilan, soit un peu moins d’un tiers du total. Compte tenu de l’importance des notionnels, l’effet d’une crise de la livre peut être rapidement préoccupant pour ce type de banques. Toute crise sur la livre sera immédiatement transmise à cette banque qui est le maillon faible du secteur bancaire allemand et européen. En cas de crise financière plus large, la Deutsche Bank sera menacée et ceci pourrait avoir un impact sur l’ensemble du secteur bancaire. Le risque d’un effet domino est donc important, alors même que la BCE compte sur les banques pour porter la reprise économique. L’autorité financière allemande, la BaFin, a récemment mis en garde contre le risque d’un Brexit pour les « grandes banques allemandes ». Outre la Deutsche Bank, la BaFin citait la Commerzbank, banque qui se remet à peine de la crise de 2008 et qui a dû être en partie nationalisée (elle est détenue depuis 2009 à 25 % par l’État fédéral). Wolfgang Schäuble est-il prêt, pour faire « un exemple » avec le Royaume-Uni à prendre le risque d’une crise bancaire ? Rien n’est moins sûr.

Jouer le matamore avant, mais pas après…

Les airs de matamores des ministres français et allemands semblent donc ne pas devoir faire face aux réalités post-Brexit. Les risques économiques du Brexit sont incertains en raison de l’incertitude sur les négociations, mais réels. Les risques financiers sont encore plus préoccupants. L’effet négatif d’un Brexit n’est pas univoque, il touchera aussi l’UE en retour. Et c’est pourquoi l’UE va devoir, dans les discussions et dans sa communication post-Brexit, se montrer bien plus prudente. Ceci ne signifie pas que le Royaume-Uni obtiendra tout en cas de vote Leave, sans aucune contrepartie, car le pays sera sous une forte pression. Mais cela signifie que l’UE ne sera pas, comme beaucoup tentent de le faire croire, dans une position de dicter ses volontés à Londres. Même si, comme l’a indiqué plusieurs sources à Reuters la semaine dernière, la BCE pourrait intervenir avec la Banque d’Angleterre pour rétablir le calme, cette action des banques centrales ne saurait être efficace sans un élément concret sur le futur des relations anglo-européennes. C’est pourquoi les Européens et les Britanniques seront contraints, par les événements, à trouver rapidement au moins un cadre minimal des discussions pour clamer les esprits. Mais il est vrai que la gestion calamiteuse de la crise grecque montre qu’avec les dirigeants européens actuels, tout est possible.

logo_la_tribune.png