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27/07/2016

Est-ce la fin de la rigueur en Europe ?

Euro & Finances

Est-ce la fin de la rigueur en Europe ?

L'UE produit et exporte plus qu'elle ne consomme, surtout à cause de l'Allemagne

De nombreux pays européens s’affranchissent de leurs engagements budgétaires. Mais tant que l’Allemagne refuse d’entendre parler de coordination des politiques, toute tentative de relance économique sera inefficace estime Ivan Best dans une analyse de La Tribune.

Insensiblement, sans le crier trop sur les toits, la Commission européenne laisse les « Etats membres » s’écarter de certaines règles budgétaires, afin d’éviter de peser sur une croissance encore très poussive. Rien à voir avec le situation des années 2011-2013, quand les pays en déficit étaient contraints à des « ajustements », pour reprendre le terme technocratique, plutôt sévères, qui ont précipité la zone euro dans une quasi récession, dont elle peine à sortir.

Des règles budgétaires aux oubliettes

La France, l’Italie et l’Espagne tout comme le Portugal veulent s’affranchir en 2016 de certaines règles et des plans de marche précédemment adoptés. La baisse du déficit ? Ce sera moins que prévu. Comme l’ont calculé les économistes de HSBC, l’Italie aurait pu baisser sensiblement son déficit public, grâce à d’importantes économies réalisées sur les charges financières de l’Etat, permises par la chute des taux d’intérêt. Mais Matteo Renzi n’a pas voulu en entendre parler. Le programme de stabilité italien (de 2015) prévoyait de ramener le déficit public à 1,8 du PIB en 2016 ? Ce sera finalement 2,4%. « Nous devons rester attentifs au budget, mais moins aux virgules », a déclaré le premier ministre italien. L’ajustement structurel, c’est-à-dire la baisse du déficit hors effet de la conjoncture devait être de 0,5 point de PIB en Italie, en 2016. En fait, c’est une hausse du déficit structurel (+0,5%) qui est programmée.

La France, elle, est sensée diminuer son déficit structurel de 0,8 point chaque année, en 2016 et 2017. C’est l’engagement qu’elle avait pris à Bruxelles. La réalité sera différente, selon les calculs des experts de HSBC, ce sera seulement 0,3 point de baisse. Certes, une certaine rigueur prévaut en matière de dépense : jamais la dépense publique n’avait aussi peu progressé en France, depuis 20 ans. Mais le pacte de compétitivité, fondé sur une série d’allègements d’impôts et charges en faveur des entreprises, impacte sensiblement les recettes fiscales.

Quant à l’Espagne, la commission européenne a affirmé en octobre vouloir retoquer son budget 2016. Car, au lieu de parvenir comme prévu à un déficit public sous les 3% du PIB, l’Espagne afficherait 3,6% en 2016. « L’effort structurel », sensé atteindre 1,2 point de PIB, sera en fait quasi nul (0,1 point de baisse du déficit), selon HSBC. Mais après avoir menacé de manier le bâton budgétaire, la commission est revenue en arrière, affirmant qu’elle réexaminerait la situation en 2016…

Il est possible que Bruxelles, qui a approuvé le budget français, impose en 2016 des correctifs à ceux de Madrid et Rome. Mais on ne reviendra pas à la rigueur des années 2012-2013.

Bref, l’heure n’est plus au respect scrupuleux des traités. Seule l’Allemagne fait figure, à cet égard, de très bon élève. Elle affiche un excédent des finances publiques, et son endettement se réduit encore plus vite que prévu. Mieux : hors effet de la conjoncture, son excédent budgétaire atteint presque 1% du PIB, bien au-delà des objectifs prévus par les traités (0,5% de déficit). Des économistes de la commission européenne jugent la politique budgétaire allemande trop restrictive… mais cette analyse n’est guère relayée au niveau politique.

Le gouvernement allemand peut mettre en avant les nouvelles dépenses qu’occasionne l’accueil des réfugiés. Ainsi, la dépense publique pourrait augmenter de 3,8% Outre-Rhin en 2016, estime HSBC. Du jamais vu en Allemagne, où des coupes drastiques, ont eu lieu en 2011 et 2012.

Quelle relance ?

De quoi relancer l’économie européenne ? Cela ne peut pas faire de mal. Mais c’est très insuffisant. Des dépenses sont nécessaires, s’agissant notamment de l’investissement public. Même des experts allemands le disent : un rapport officiel, commandé par le ministre de l’Economie Sigmar Gabriel, estime à 90 milliards d’euros le manque d’investissement cumulé, en comparaison avec la moyenne des pays de l’OCDE. Mais Angela Merkel ne veut pas entendre parler, qui tient à son déficit budgétaire zéro. Du coup, l’Allemagne continue d’afficher un excédent record pour sa balance extérieure des paiements courants : à plus de 8% du PIB, il tient bien sûr basiquement à des exportations toujours en hausse, qui dépassent donc de 8% du PIB les importations. Mais ce chiffre traduit surtout le manque de consommation et d’investissement en Allemagne, où les salariés produisent massivement pour l’étranger, accumulant une épargne colossale.

Le phénoménal excédent allemand

En raison de cet excédent allemand, qui traduit un déséquilibre macro-économique, selon les termes mêmes des traités européens -lesquels fixent à 7% du PIB l’excédent maximum de la balance extérieure d’un pays membre- l’ensemble de la zone euro produira plus qu’elle ne consomme et investit cette année. C’est ce que signifie l’excédent de la balance courante attendu à au moins 3% de la richesse produite. Autrement dit, les européens épargneront à hauteur de 3% du PIB de la zone euro, et ils pourraient dépenser plus tout en restant vertueux. Sauf que nos voisins allemands ne veulent pas entendre parler d’une relance par la dépense, qui viendrait soutenir une politique monétaire accommodante.
En lançant -bien tardivement- son Quantitative easing, la Banque centrale européenne a fait tout ce qu’elle pouvait pour soutenir la conjoncture européenne. Elle a fait chuter partout en Europe les taux d’intérêt, entraînant une baisse de l’euro, évidemment favorable aux exportations…. Mais sans aucun soutien de la politique budgétaire, comme avait pu le dire le président de la BCE, Mario Draghi, cela n’ira pas bien loin….

Un équilibre de sous-emploi

Le risque, c’est donc que la zone euro se maintienne dans ce qu’on peut appeler un équilibre de sous emploi, les capacités de production restant durablement sous-utilisées. Ce n’est pas la petite reprise prévue pour 2016 -croissance de l’ordre de 1,5% du PIB- qui la sortira de cette situation. En France, pays moyen de la zone euro s’il en est, le PIB par habitant n’a toujours pas retrouvé son niveau de… 2007 ! Du jamais vu, bien sûr, depuis que le PIB est calculé chaque année (1949).

L’absence de réaction des gouvernements face à cette situation ne laisse pas d’étonner les économistes anglo-saxons. L’américain Lawrence Summers, ex secrétaire d’Etat au Trésor (sous Bill Clinton) remarque ainsi fréquemment qu’on parle souvent de la « stagnation séculaire » -dont il est l’un des théoriciens- aux Etats-Unis, pays qui connaît la croissance depuis près de sept ans, mais, paradoxalement, très peu en Europe, où l’économie, considérée globalement (la zone euro) sort à peine, et de façon incertaine, de quatre ans de récession-stagnation.

L’absence de coordination des politiques pose problème

Le fonctionnement de ce qui est censé être une Union économique et monétaire n’est-il pas en cause ? Même un économiste d’obédience libérale, comme Patrick Artus, le pense. Dans une étude qu’il vient de publier, le directeur des études économiques de Natixis s’interroge sur l’absence de coordination des politiques en Europe et les conséquences de cette situation.

Trois exemples essentiels pour l’économie européenne, de politiques non coopératives, peuvent être mis en avant. S’agissant des politiques budgétaires, d’abord, la divergence entre l’Allemagne qui refuse toute véritable relance et l’Europe du sud, « génère une forte inefficacité », écrit Patrick Artus. Non seulement parce que la demande globale s’en trouve réduite, mais parce qu’un pays relançant par le budget fait profiter surtout ses voisins de l’effet de sa politique. Sans parler de l’obligation faite par la commission européenne en 2011 à tous les pays en déficit budgétaire de le réduire en même temps à marche forcée, ce qui a -comme le prévoyaient nombre d’économistes- précipité la zone euro dans la récession.

Concurrence par les coûts de production

Les politiques salariales, ensuite. Non coordonnées, elles risquent d’aboutir à une concurrence par les coûts de production, nuisible à l’ensemble des économies, enseigne la théorie. Et c’est ce qu’on a vu avec l’Allemagne, qui, de 2000 à 2007, a fortement comprimé les salaires. L’économie allemande, diminuant ainsi ses coûts de production, a pu gagner des parts de marché au détriment des autres pays européens. Au total, la zone euro n’y a rien gagné. L’Espagne pratique une politique identique depuis 2009.

Que se serait-il passé si ces politiques avaient été coordonnées ? Les salaires seraient plus élevés, souligne Patrick Artus -la demande en Europe le serait donc aussi- ; et l’inflation plus forte (le risque de déflation aurait été écarté plus franchement).

Enfin, la concurrence fiscale -baisse de la fiscalité sur les facteurs mobiles de production, afin d’attirer les investissements- conduit bien sûr à des « biais de compétitivité entre les pays » souligne Patrick Artus. Et elle aboutir à une baisse excessive de l’imposition des facteurs mobiles de production, par rapport aux autres.

Une Europe où les gouvernements coordonneraient leur politique économique -sous l’impulsion de la commission européenne, dont ce pourrait être le rôle- aurait donc des salaires plus élevés, un investissement public supérieur et une taxation moins élevée de la consommation ou du travail. Au total, la croissance aurait été plus forte ces dernières années, et l’emploi s’en trouverait évidemment mieux.

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