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19/01/2017

L’Islande tourne définitivement la page de la crise

Euro & Finances

L’Islande tourne définitivement la page de la crise

L'Islande tourne définitivement la page de la crise.

[smcgee/Flickr]

Le gouvernement islandais a présenté un plan pour lever le contrôle des capitaux en place depuis 2008. Une opération qui pourrait clore l’épisode de la crise dans l’île nordique.

L’Islande veut définitivement tourner la page de la crise. Lundi 8 mai, le Premier ministre islandais, Sigmundur Davíð Gunnlaugsson, a annoncé qu’il engageait la levée du contrôle des capitaux qui avait été instauré en pleine crise, voici près de six ans et demi. Une opération risquée et qui sera un test décisif pour prouver si la stratégie suivie par l’Islande – une stratégie peu orthodoxe au regard de la plupart des économistes – était la bonne.

Les sources de la crise

Pour comprendre la situation de l’île nordique, il faut revenir aux sources de la crise. Le 7 octobre 2008, trois semaines après la faillite de Lehman Brothers, les trois grandes banques du pays, Kaupthing, Glitnir et Landsbanki sont en état de cessation de paiement. Durant les années 2002-2008, ces trois banques ont bénéficié de l’afflux massifs de capitaux et d’un refinancement attractif sur les marchés internationaux. Elles se sont développées de façon exponentielles et ont offert à leurs clients des rendements vertigineux. En cet automne 2008, leur total de bilan cumulé atteint 185 milliards de dollars, soit 14 fois le PIB islandais. Leurs seules dettes s’élèvent à 85 milliards d’euros ou six la richesse nationale. Après la panique qui a suivi le 15 septembre et la faillite de Lehman Brothers, le marché se referme pour les banques islandaises jugées soudainement trop risquées.

L’instauration du contrôle des capitaux

L’État islandais ne peut évidemment pas faire face. Le 7 octobre, il nationalise les banques, gèle les comptes, appelle le FMI et instaure un strict contrôle des capitaux. L’enjeu est alors d’éviter un bank run et une sortie massive de capitaux qui conduirait à l’effondrement de la couronne et à l’hyperinflation. Les réactions internationales sont alors vives, notamment au Royaume-Uni et aux Pays-Bas. Dans ces deux pays, Landsbanki a collecté via sa filiale Icesave et ses rendements astronomiques pas moins de 6,7 milliards d’euros qui sont désormais gelées en Islande. Le Premier ministre britannique Gordon Brown réplique alors en traitant l’Islande comme un État voyou ou une organisation terroriste et gèle à son tour les avoirs islandais au Royaume-Uni.

Une première tentative de règlement

A Reykjavik, le nouveau gouvernement de centre-gauche négocie alors avec Londres et La Haye. L’Islande subit alors une récession profonde, le PIB recule de 5,1 % en 2009 et de 3,1 % en 2010. Le gouvernement espère alors attirer à nouveau les investissements étrangers en réglant l’affaire Icesave et en levant, dans la foulée, le contrôle des capitaux. Reykjavik accepte de prendre à sa charge les 3,8 milliards d’euros de garantie des dépôts qu’ont dû assumer les Britanniques et les Néerlandais. Le paiement de cette somme, alors égal à environ un tiers du PIB islandais, s’étalera sur 14 ans. L’accord est adopté en décembre 2009 par l’Althing, le parlement islandais, mais le président islandais refuse de promulguer la loi et convoque un référendum.

Le peuple islandais refuse de payer

93 % des votants rejettent en mars 2010 le projet d’accord. Un deuxième plan est élaboré et soumis en avril 2011 à référendum. Il est aussi rejeté par 59 % des votants. L’Islande ne paiera pas. En janvier 2013, la cour de l’association européenne de libre-échange (AELE), l’ensemble économique qui regroupe l’UE, la Suisse, le Liechtenstein, la Norvège et l’Islande, déboute définitivement la Commission européenne qui avait contesté le référendum en estimant que les garanties de dépôts sont de la responsabilité des États qui les accordent et pas des débiteurs. La petite Islande a gagné son bras de fer contre le reste du monde.

Limitation des effets de la crise

Cette victoire a permis de limiter les effets de la crise sur la population qui n’a pas eu, comme les Irlandais ou les Chypriotes, a supporté le coût du remboursement des créanciers des banques. L’Islande n’a pas échappé à l’austérité et à « l’ajustement », mais le choc a été limité. Dès 2011, la récession est terminée et l’Islande résiste à l’affaiblissement mondial de 2012-2013, affichant une croissance de 3,6 % en 2013 et de 1,9 % en 2014. Cette année, elle pourrait être de 2,7 %. Le niveau de PIB en volume devrait dépasser en 2010 celui de 2008 et le PIB par habitant était, lui, supérieur de 8 % au niveau d’avant-guerre dès l’an dernier. Le chômage, un temps à plus de 9 % est repassé aux alentours de 4 %. Le tourisme et la pèche soutiennent l’économie et les salaires réels ont progressé de plus de 5 % l’an dernier. C’est un bilan bien plus positif que n’importe lequel des pays « modèles » de l’austérité comme l’Espagne ou l’Irlande. A noter pourtant que le « modèle » islandais reste à relativiser : le pays est un des plus riches du monde et bénéficie d’une autonomie en termes énergétiques qui réduit sa dépendance vis-à-vis de l’étranger.

>> Lire : L’Islande ouvre son marché du travail aux Bulgares et aux Roumains

Doper la croissance

La victoire islandaise a cependant un revers : elle a contraint les gouvernements à maintenir le contrôle des capitaux. Les investisseurs, effrayés par ce défaut choisi par le peuple islandais, se seraient, sans ce contrôle, précipités hors d’Islande. Or, cette mesure a, à son tour, deux effets négatifs : elle décourage les investisseurs de venir l’Islande et elle laisse inutilisée les fonds « gelés » pendant la crise qui attendent l’ouverture des frontières pour être rapatriés. Cependant, jusqu’ici, l’Islande a pu s’en passer, le retour à la croissance assurant la croissance de l’investissement. Mais le niveau de ce dernier demeure inférieur de 36,5 % à celui de 2008. L’actuel gouvernement de centre-droit, arrivé au pouvoir en 2013, qui souffre à son tour d’une forte impopularité, cherche à donner un nouveau coup de fouet à la croissance et à apparaître comme celui qui a terminé la crise. D’où son idée de lever le contrôle des capitaux.

Risques d’une crise des changes

Le FMI s’est récemment inquiété de cette volonté. Malgré la croissance solide de l’île, la levée du contrôle des capitaux conduira nécessairement l’offre de couronnes à exploser, ce qui pourrait provoquer une crise des changes. Pour empêcher ce scénario catastrophe, le gouvernement va faire précéder la levée du contrôle des capitaux par des mesures drastiques. Les détenteurs de créances gelées envers les banques islandaises – principalement des fonds spéculatifs – devront ainsi supporter une ponction de 39 % avant de pouvoir récupérer ces fonds. C’est une ponction en réalité généreuse, car sur le marché, les titres de la dette bancaire islandaise s’échangeaient entre 12 % et 30 % de leur valeur nominale.

Maîtriser la chute de la couronne

Reykjavik espère ainsi que cette ponction de 900 milliards de couronnes, soit environ 6 milliards d’euros permettra de réduire l’impact sur le marché des changes. D’autant qu’un autre groupe d’investisseurs détenteurs de 300 milliards de couronnes (environ 2 milliards d’euros) de dettes à court terme sera invité soit à échanger leurs avoirs contre de la dette long terme de l’État en couronnes ou en euros ou contre des devises à taux fixes. Le gouvernement espère surtout que sa générosité envers les créanciers renversera l’image des pays et permettra d’attirer les investissements dans le pays, réduisant encore le choc sur le marché des capitaux. Rien ne dit que cette stratégie fonctionnera. Le gouvernement joue là son va-tout. S’il échoue et que la chute de la couronne échappe à la Banque centrale, c’en sera sans doute fait de son sort.

Enjeu politique

Les deux partis au pouvoir, le Parti de l’Indépendance et le Parti du progrès, ont déjà beaucoup souffert du refus de soumettre à référendum l’abandon de la procédure d’adhésion à l’UE. Un sondage du 1er juin de Galup confirmait l’effondrement du parti du progrès du Premier ministre Sigmundur David Gunnlaugsson qui était crédité de 8,9 % contre 24,5 % en 2013. Son allié, le parti de l’Indépendance, souffre moins mais perd près de 4 points, à 23 %. La coalition au pouvoir doit faire face à la montée du parti Pirate crédité de 34,1 % des voix. L’Islande n’échappe donc pas à ce phénomène désormais connu de l’après-crise : le discrédit des élites politiques et le besoin de changement de l’électorat. Ce parti pirate, qui défend la liberté sur Internet avait réalisé en 2010 et 2011 de bons scores en Allemagne dans les élections régionales, avant de s’effondrer. En sera-t-il de même en Islande ? La réponse repose en partie dans le succès de la levée des capitaux par le gouvernement.

>> Lire aussi : L’Islande officialise le retrait de sa candidature à l’UE

Cet article est initialement paru sur La Tribune.