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28/09/2016

La « zéroflation » sème la perplexité chez les banques centrales

Euro & Finances

La « zéroflation » sème la perplexité chez les banques centrales

Les taux d'intérêt inférieurs à zéro privent les banques centrales de toutes marge de manoeuvre

Quand une vingtaine de banquiers centraux se rencontrent, la discussion a tendance à s’orienter sur les taux d’intérêt. Réunis mardi à Paris, pour rendre hommage à Christian Noyer, le gouverneur sortant de la Banque de France, les orfèvres de la politique monétaire mondiale se sont penchés sur une question brûlante : celle des taux d’intérêt ultra-bas.

Une question fort à propos en Europe. Le 3 décembre dernier, la Banque centrale européenne a réduit son taux de dépôt principal à -0,3 %. Un niveau qui représente un plancher, selon son président Mario Draghi, mais qui pose néanmoins question.

Des taux ultra-bas risquent d’ « engendrer une mauvaise allocation des ressources ou des bulles et notamment parce qu’ils vont actuellement de pair avec une inflation durablement basse », a expliqué le nouveau gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau.

Les taux bas peinent à relancer la croissance

Pour le prix Nobel d’économie Jean Tirole, professeur à l’école d’économie de Toulouse, les taux d’intérêt bas provoquent non seulement des bulles, mais aussi une instabilité financière voire des crises financières. Et ils entraînent des transferts d’actifs involontaires des épargnants vers les emprunteurs.

En théorie, les taux d’intérêt bas permettent de relancer la croissance en incitant consommateurs et entreprises à emprunter.

>>Les socialistes croient au plan Juncker pour relancer la croissance

Mais la tendance baissière observée depuis 30 ans a abouti à une situation inédite. A force de baisser, les taux entrent en territoire négatif. Or, en pratique, des taux négatifs peuvent avoir des effets pervers. Il devient plus logique de conserver son argent en cash, ce qui risque d’entraîner des retraits de cash massifs. Et pour les banques, cela représente un coût supplémentaire qui risque au contraire de les décourage à prêter de l’argent.

Payer la banque pour qu’elle conserve l’argent

« Certains de nos confrères font face à une expérience historique, celle de taux d’intérêt nominaux négatifs », a souligné Stanley Fisher, vice-président de la Fed américaine, faisant référence à certains pays européens comme le Danemark, la Suède ou la Suisse. Dans ces trois pays, la banque centrale fait payer les banques pour conserver leur argent. Une situation extrême qui s’explique par différentes raisons – le Danemark veut défendre sa monnaie, la Suisse veut décourager l’utilisation du franc suisse comme valeur refuge, qui dope artificiellement sa monnaie.

Exceptionnelles, ces situations rappellent toutefois le seul précédent qui date des années 1990, lorsque le Japon avait tenté de résoudre sans succès la déflation par des taux négatifs.

La zone euro en zeroflation ?

Un contexte déprimé et inhabituel dans lequel les banquiers centraux réfutent toutefois le terme de déflation. Pour le nouveau président de la Banque de France, Villeroy de Galhau, c’est plutôt de « bas-flation » ou de « zéroflation » qu’il faut parler. Soit une situation où les prix ne font que stagner, sous l’effet de forces souvent contradictoires : les matières premières qui baissent et les autres prix qui montent, par exemple.

Une situation face à laquelle les banques centrales semblent désemparées, et qui pourrait créer de nouveaux désordres.

Autre défaut majeur des taux bas, ils finissent par priver les banques centrales de toute marge de manœuvre. Car quand un taux est à son niveau plancher, il devient impossible de le réduire. Les seules politiques économiques envisageables ne sont plus alors que structurelles.

Cibler des taux d’inflation plus élevés ?

Faut-il pour autant changer de politique monétaire, et revenir du dogme généralement accepté dans nos économies occidentales, qui est que l’inflation doit s’approcher de 2 % ?

C’est ce que préconisent certains économistes, comme l’américain Paul Krugman, ou encore Olivier Blanchard, ex-FMI.

« La résistance des banquiers centraux à changer après 5 ans d’affilée à taux plancher montre qu’on s’oriente vers un phénomène qui a frappé le Japon durant près de 20 ans » assurait en décembre dernier l’économiste Paul Krugman, lors d’une conférence de la BCE au Portugal.

Cette hypothèse déplait toutefois aux banquiers centraux, qui craignent de voir leur crédibilité mise à mal – et le désordre revenir.  Surtout à Christian Noyer, qui s’est fortement élevé contre cette hypothèse. « Réviser la cible de l’inflation ouvre beaucoup trop d’incertitudes » a assuré le gouverneur sortant de la Banque de France, qui a en revanche dénoncé, les rigidités structurelles en Europe. « A court terme, la rigidité des prix peut protéger l’économie contre des chocs déflationnistes.(…) Toutefois, cette rigidité peut entraîner un coût à plus long terme, puisqu’elle gêne le processus d’ajustement et réduit l’efficience de la politique monétaire » assure le spécialiste.