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27/08/2016

Les dessous du succès de l’Espagne sur l’emploi

Euro & Finances

Les dessous du succès de l’Espagne sur l’emploi

Manifestations contre le chômage à Madrid en avril 2013. [Popicinio/Flickr]

Les créations d’emploi en Espagne impressionnent et alimentent le discours du “succès des réformes”. Mais qu’en est-il en réalité ? Un article de notre partenaire La Tribune.

Le modèle espagnol est dorénavant le modèle à la mode. La baisse du chômage au-delà des Pyrénées devient désormais un exemple de la capacité des « réformes structurelles » à porter leurs fruits et, partant, une « honte » de plus pour la France qui, faute de ces réformes, serait condamnée à faire face à un chômage de masse en constante hausse. Il est vrai que les chiffres peuvent impressionner : en 2015, l’économie espagnole a vu le nombre de chômeurs reculer de 678.200 et a créé 525.100 emplois. Mais ce modèle en est-il vraiment un ? Quelles mécaniques sont à l’origine de ce « modèle espagnol de l’emploi » ?

Beaucoup d’emplois créés, après beaucoup d’emplois détruits

La première raison de ce dynamisme du marché du travail espagnol est d’abord, la conjoncture. La croissance espagnole a accéléré de 1,4 % en 2014 et de 3,5 % 2015. Le point bas de l’emploi a précisément été atteint en Espagne au premier trimestre 2014, au moment où la reprise s’amorçait. Depuis, 1,14 million d’emplois ont été créés en Espagne. Plus forte que le reste de la zone euro, la croissance espagnole a créé davantage d’emplois. Mais il convient de ne pas perdre de vue que la crise espagnole en avait également détruit beaucoup plus. Et que, comme l’a souligné un récent rapport de l’Organisation internationale du Travail (OIT), il s’agit d’abord d’un effet de « récupération », encore très partiel aujourd’hui.

Une correction à un rythme accéléré ?

Malgré ses deux années de croissance, l’Espagne affiche encore une contraction de son PIB de 4,1 % sur la période 2008-2015. Or, la crise a été particulièrement destructrice d’emplois en Espagne. Entre le point haut du quatrième trimestre 2007 et le début de 2014, pas moins de 3,77 millions d’emplois ont été détruits. En deux ans, environ 30 % de ces destructions ont donc été récupérés. Autrement dit, le rythme de création est cohérent avec le rythme de destruction. De ce point de vue, il n’y a pas de « miracle », mais un retour progressif à la normale, largement aidé, comme on le verra, par la modération salariale. C’est ce que prouve la forte croissance de l’emploi dans la construction (+12,3 % depuis début 2014) qui traduit la fin de la crise immobilière dans le pays. Mais le chemin est encore long et reste soumis aux fragiles conditions de la reprise espagnole : maintien de la demande externe pour ses produits, effet positif du prix du pétrole sur le pouvoir d’achat, persistance de la faiblesse relative du coût du travail espagnol, absence d’un nouveau resserrement budgétaire…

Le bilan du gouvernement de Mariano Rajoy reste donc peu convaincant. Si son parti, le Parti populaire (PP), s’est fendu vendredi 29 janvier d’un tweet vantant la baisse du chômage, il oublie de dire que le nombre d’emplois est inférieur de 58.800 au dernier trimestre 2015 par rapport au dernier trimestre 2011, moment où Mariano Rajoy a pris le pouvoir. Autrement dit, pendant ces quatre longues années, l’Espagne n’a pas créé d’emplois supplémentaires, ce qui ne saurait en faire un quelconque modèle.

Taux de chômage encore élevé

Certes, le taux de chômage, chiffre souvent utilisé comme un argument politique, a fortement chuté, passant de 26,94 % au premier trimestre 2013, son point haut, à 20,9 % au dernier trimestre 2015, du jamais vu depuis fin 2010. Une basse de 6 points qui fait évidemment rêver, mais qui, là encore, ne doit pas faire oublier quelques faits. D’abord, mathématiquement, une baisse de 6 points est plus aisée à réaliser sur 26,94 % que sur 10 %. Ensuite, malgré cette baisse, le taux de chômage espagnol est le deuxième plus élevé de l’Union européenne et des pays développés, après la Grèce. Le pays compte encore 4,779 millions de chômeurs. Là encore, cette baisse n’est, du reste, qu’une correction qui n’efface pas la forte hausse du taux de chômage en Espagne durant la crise. Au deuxième trimestre 2007, le taux de chômage espagnol était de 7,6 %, son point bas. Entre 2005 et 2008, il a été inférieur à 10 %. Une époque qui semble bien révolue, car malgré la baisse récente, l’Espagne est ancrée dans le chômage de masse depuis plus de sept ans (les 15 % ont été dépassés fin 2008). La baisse est bienvenue, mais là encore, elle est loin d’être historiquement et socialement suffisante, comme on le verra.

Faiblesse de l’activité

Enfin, la baisse spectaculaire du taux de chômage n’a pas pour seule explication les créations d’emplois. Entre le premier trimestre de 2013 et le dernier de 2015, le nombre de chômeurs a ainsi reculé de 1,498 million. Mais parallèlement, le nombre d’emplois n’a augmenté que de 1,064 millions. Près de 434.000 chômeurs ont donc « disparu » des statistiques, soit près de 29 % de la baisse du nombre de chômeurs au cours de ces presque trois ans. Où sont-ils passés ? Beaucoup ont rejoint le nombre des inactifs, les jeunes ont poursuivi leurs études (les actifs de 20 à 29 ans sont 1,8 million de moins qu’il y a dix ans), d’autres ont quitté le pays, que ce soit des étrangers découragés par le manque d’emplois ou des Espagnols cherchant fortune ailleurs (en 2014, 41.000 Espagnols ont émigré en Allemagne). Car c’est un point essentiel du « miracle espagnol de l’emploi » : la baisse de la population active qui, mécaniquement, amplifie le mouvement de baisse du taux de chômage.

Au dernier trimestre 2015, la population active était à son plus bas niveau depuis le premier trimestre 2008, soit près de sept ans, avec 22,87 millions d’actifs. Le taux d’activité espagnol est de 59,43, soit un des plus faibles de la zone euro et c’est presque dix points de moins que la France qui est un peu au-dessus de la moyenne de l’union monétaire. Sur la seule année 2015, la population active a reculé de 148.100 personnes, expliquant un cinquième de la baisse du nombre de chômeurs. Dans ces conditions – et sans nier les créations d’emplois – la baisse du chômage (et surtout du taux de chômage) est beaucoup plus aisée à réaliser que lorsque le taux d’occupation est élevé.

Le moteur de la précarité

De quelle nature sont les créations d’emplois en Espagne ? Sans surprise, il s’agit dans leur grande majorité d’emplois précaires. Sur les 525.100 emplois créés en 2015, seuls 170.600 sont des emplois à durée indéterminée classiques, soit 32,5 % du total. L’essentiel des créations d’emploi (335.100 soit 63,82 % du total) s’est effectué sur la base de contrats temporaires à temps plein, tandis que 24.800 créés (4,72 % du total) ont été des emplois à temps partiels. Cette différence souligne un fait inquiétant, qui est mis en avant par l’OIT : l’Espagne n’a pas réglé son problème essentiel, la dichotomie du marché du travail. Or, c’est précisément cette dichotomie qui a fait exploser en 2008-2009 le chômage outre-Pyrénées. Dans les années 2000-2007, les emplois créés étaient aussi précaires : le nombre d’emplois temporaires atteignait 4,9 millions au troisième trimestre de 2006. Lorsque la crise est arrivée, ces emplois ont été supprimés en priorité : 2,5 millions d’emplois temporaires ont ainsi été perdu jusqu’au début de 2013.

Pas de « réforme structurelle »

La reprise reproduit donc le même schéma qu’auparavant. La « réforme structurelle » du gouvernement Rajoy a abaissé le coût du licenciement des contrats classiques, mais n’a pas incité réellement à choisir ces derniers. Dès lors, le même problème structurel se reproduit depuis 2013 : les emplois précaires explosent et, en cas de retournement de conjoncture, menacent de faire repartir le chômage à la hausse. Bref, les réformes espagnoles n’ont nullement été « structurelles », elles n’ont, en réalité, qu’amplifier un problème déjà existant en tentant d’abaisser le coût du licenciement. Derrière le rideau de la réussite se cache donc une fragilité. En 2014, l’Espagne, malgré la reprise de l’emploi, était le deuxième pays de l’UE, derrière la Roumanie, et le premier de la zone euro, devant la Grèce, concernant la proportion de ménages soumis au risque de pauvreté, avec un taux de 22,2 % (13,1 % en France, 17,2 % dans l’UE).

L’écueil de la modération salariale

Une fragilité encore renforcée par la modération salariale, conséquence du chômage de masse, mais aussi moteur de la croissance. Car si les Espagnols retrouvent des emplois, ses emplois sont non seulement largement précaires, mais aussi plus faiblement rémunérés. Le coût salarial moyen par travailleur en Espagne était au troisième trimestre de 1897,40 euros. Ce niveau est encore inférieur à celui de début 2012. En 3 ans et demi, les rémunérations sont donc demeurées stables. C’est là un des moteurs. Une situation qui n’est tenable que par une inflation négative qui joue positivement sur le pouvoir d’achat. Mais, précisément, cette situation est fort dangereuse : c’est un des principaux problèmes de la BCE. Cette inflation faible va peser, notamment en cas de baisse de la demande extérieure (qui est fort probable), sur les perspectives de croissance et d’investissement des entreprises. Il faut donc la faire remonter, mais, dans ce cas, en Espagne, les ménages risquent de souffrir directement de la stagnation de leurs salaires. Or, la croissance espagnole est dopée à cette modération salariale… Le « miracle » espagnol pose donc de graves difficultés sociales et économiques.

Essoufflement ?

En réalité, le moment est peut-être mal choisi pour célébrer le succès espagnol sur le plan de l’emploi. On a vu que le pays était encore loin d’avoir effacé la crise. Or, les chiffres du quatrième trimestre sont assez inquiétants. Alors que la population active baisse encore de 26.000 personnes, les créations d’emplois ralentissent : 46.000 sur le dernier trimestre, contre 182,2 au troisième trimestre, 312.000 au deuxième. Fait singulier pour l’Espagne : le secteur public a créé 14.000 emplois, soit 30 % du total sur ce trimestre. Les chiffres trimestriels ne doivent pas être interprétés avec certitude, mais c’est peut-être le signe d’un essoufflement des créations d’emplois dans le secteur privé. L’OIT, lui, prévoit cet essoufflement : la croissance de l’emploi devrait passer de 1,8 % l’an dernier à 0,9 % en 2016 et 0 % en 2017. Du coup, le taux de chômage devrait demeurer au-dessus de 20 %, au sens de l’OIT, encore longtemps.

Aucun effet politique

Rien d’étonnant alors à ce que ce « miracle » de l’emploi espagnol ne provoque guère d’enthousiasme dans le pays. Mariano Rajoy, qui a fait campagne sur ce thème avant les élections du 20 décembre, a pu s’en rendre compte. Son parti, le PP, a perdu 15 points en quatre ans, passant de 44,6 % à 28,7 %. Et, dans les négociations actuelles pour la formation d’un gouvernement, nul ne semble vouloir s’allier avec lui, tant l’effet désastreux des « réformes » tant vantées ici est mal ressenti en Espagne. Même le parti de centre droit, Ciudadanos, est fort critique vis-à-vis d’une politique qui, comme on l’a vu, n’a guère réglé les problèmes de fond du pays.

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