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23/01/2017

Pourquoi l’Allemagne doit se réformer d’urgence

Euro & Finances

Pourquoi l’Allemagne doit se réformer d’urgence

La Deutsche Bank est un symptôme d'un déséquilibre plus profond.

Crédit : [Nessluop / Shutterstock.com]

L’affaire Volkswagen et la crise de la Deutsche Bank prouvent une nouvelle fois le danger des excédents allemands et du modèle économique de la première économie d’Europe. La zone euro doit agir pour réduire ce déséquilibre majeur. Un article de notre partenaire La Tribune

C’est un nouveau coup de canif dans le modèle allemand. Après le scandale Volkswagen qui a jeté le doute sur la rigueur et le respect des règles des industriels d’outre-Rhin, voici que le grand ménage a commencé à la Deutsche Bank. Mercredi 8 octobre, la plus grande banque allemande a annoncé qu’elle passera pas moins de 7,6 milliards d’euros de dépréciations d’actifs. Le bilan est nettoyé des effets négatifs d’une politique aventureuse d’acquisition et de ses nombreux risques juridiques. Désormais, ce qui se murmurait sous cape depuis des années, la faiblesse du géant bancaire allemand semble apparaître en pleine lumière. Et, prévient le Handelsblatt, le quotidien des affaires, ce ne pourrait être qu’un début. Rappelons que le bilan de Deutsche Bank s’élève à 1.700 milliards d’euros, soit un peu plus que le PIB italien. Cette affaire n’est donc pas anecdotique. Surtout quand on se souvient que le bilan de Lehman Brothers était de 640 milliards de dollars…

Faut-il faire un lien entre ces deux événements ? Les difficultés de deux entreprises allemandes doivent-elles amener à s’interroger sur l’ensemble du modèle économique de la première puissance européenne ? Oui, sans doute, car ces deux faits représentent les maux qui résident aux deux extrémités du modèle allemand. En France, on présente souvent ce modèle comme un exemple de libéralisme réussi. C’est en réalité une forme contemporaine de mercantilisme qui a été renforcée par les « réformes » de Gerhard Schröder. Ces dernières, par une fiscalité bridant la consommation et un encouragement à la modération salariale et à la précarisation du travail, ont en effet comprimé la demande intérieure pour pouvoir renforcer la compétitivité externe.

L’Allemagne, une machine à produire des excédents à tout prix

L’Allemagne est alors devenue une machine à faire des excédents. La balance courante allemande est ainsi passée de l’équilibre en 2002 à un excédent de 7,9 % du PIB attendu cette année. Au cours des cinq dernières années, ce pays a affiché un excédent supérieur à 6 % du PIB, limite au-delà de laquelle la Commission européenne repère un « déséquilibre macroéconomique. » Ces excédents sont vues outre-Rhin et par de nombreux observateurs européens, comme le signe d’une « vertu » compétitive. C’est, en réalité, tout sauf une vertu et l’affaire Volkswagen est venu le rappeler avec force : cette soif de conquête des marchés externes, cette volonté d’exporter au prix fort, ce mépris du consommateur sont au cœur des malversations de la firme de Wolfsburg. Il n’y a là aucun hasard. D’autant que l’on se souvient de plusieurs précédents, notamment ceux qui avaient coûté leurs postes à des dirigeants de Siemens, englué dans des scandales de corruption à répétition en Grèce, notamment.

La crise européenne est aussi une crise des excédents

Mais ces déficits sont aussi un problème majeur pour la zone euro et, même pour sa survie. Dans un système de change flexible, ces excédents auraient conduit à une appréciation de la monnaie allemande qui, à son tour, aurait freiné l’excédent. En cas de non-fonctionnement du système, on pratiquait une réévaluation par les taux. Dans la zone euro, ce frein n’existe pas. L’euro « allemand » est donc fortement sous-évalué, tandis que le taux de change réel des pays de l’Union monétaire en déficit avec l’Allemagne est surévalué. Logiquement, il s’en est suivi, dans les années 2000 l’exacerbation des déséquilibres : par des bulles de crédit privé ou public. Or, ces bulles étaient précisément alimentées par les excédents allemands qui trouvaient d’alléchants rendements dans l’immobilier espagnol ou irlandais ou la dette des ménages grecs. La crise de la zone euro en 2010 est une crise des Etats périphériques, mais c’est aussi une crise des excédents allemands.

Assis sur un tas d’or dont on ne sait que faire

Et c’est ici que le cas de la Deutsche Bank survient. Si l’Allemagne utilisait ses succès à l’export pour développer son marché intérieur ou pour investir massivement dans ses infrastructures ou ses structures productives, l’excédent se réduirait et la première économie européenne jouerait son rôle de « locomotive. » Mais le vrai problème est que les industriels allemands ne savent que faire de ce tas d’or conquis aux quatre coins du monde. Il le confie à leurs banques qui promettent des rendements merveilleux. C’est ainsi que l’on a vu les banques allemandes investir dans les produits les plus douteux et les plus alléchants.

Les banques en bout de chaîne

Ce système a fait du système bancaire allemand un des plus fragiles d’Europe et il a fallu toute la puissance de l’Etat fédéral pour empêcher son explosion. Les Landesbanken ont été renflouées par les Länder ou, comme WestLB, mises en faillite via une structure de défaisance immense payée par le contribuable. Commerzbank a été nationalisée partiellement en 2009 pour lui permettre d’avaler une Dresdner Bank au bord de la faillite. Hypo Real Estate a été nationalisée entièrement en 2009, une première depuis la crise de 1931. On se souvient qu’en 2010, la santé des banques allemandes avaient été un des motifs des « plans de sauvetage » grecs et irlandais. Restait Deutsche Bank qui avait subi de lourdes pertes en 2008 et 2009, mais avait pu éviter l’aide publique. Mais, en réalité, cette banque n’a pas échappé aux investissements douteux et illégaux. Elle subit aujourd’hui un aggiornamento douloureux, mais qui pourrait ne pas être définitif : la Deutsche Bank est un colosse au pied d’argile dont le bilan est rempli plus que bien d’autres banques de produits sophistiqués.

La situation s’aggrave

En réalité, ces deux exemples, Volkswagen et Deutsche Bank, prouvent une nouvelle fois que le modèle économique de l’Allemagne fondé sur les excédents est un danger pour l’économie européenne. Elle entretient le risque bancaire, encourage l’hubris des industriels et maintient les déséquilibres au sein de la zone euro. Il serait urgent que les Européens s’attèlent à en finir avec ces excédents monstrueux. Or, la voie qui a été choisie en 2010 a été précisément l’inverse. Les politiques d’austérité dans les pays de la zone euro n’ont pas réduit ces excédents, elles en ont créé d’autres. Car, parallèlement, l’Allemagne n’a pas inversé sa politique fiscale, ni investit massivement. Bien au contraire, elle a dégagé des excédents budgétaires. On a pensé que l’on réduirait les déséquilibres en se contentant de réduire les déficits. On les a en réalité creusé en gonflant l’excédent allemand, passé de 6 % en 2010 à près de 8 % en 2015.

La zone euro immobile

Quant à la Commission européenne, elle se contente d’admonester gentiment l’Allemagne dans le cadre de la procédure de déséquilibre macro-économique, sans demander à ce pays de corriger. L’écart avec son action lors des déficits, notamment budgétaires, est frappant. Il dénote en réalité un biais dans l’analyse économique des instances européennes. Un biais qui se retrouve même dans les projets futurs pour la zone euro. Ainsi, dans le rapport des 5 présidents qui pourrait servir de vademecum pour la future réforme de l’Union monétaire, on peut lire que la « zone euro doit continuer de cibler la correction des déficits » alors qu’elle « devrait également promouvoir des réformes appropriées pour les pays qui accumulent durablement des excédents élevés. » La différence de modalité verbale entre les deux phrases prouve ce refus de traiter cette urgence des excédents.

L’Allemagne doit se réformer

On peut comprendre la prudence de la Commission, si prompte à fondre sur la Grèce ou le Portugal en cas d’écart. Le gouvernement allemand et en particulier son ministre des Finances Wolfgang Schäuble ne saurait accepter une remontrance de Bruxelles pour un « excès de vertu. » Même Mario Draghi, qui a pourtant imposé son assouplissement quantitatif malgré l’opposition de la Bundesbank, n’a pas pu convaincre l’Allemagne d’abandonner son fétichisme budgétaire. Mais, Angela Merkel, si prompte à s’indigner avec raison du chômage élevé en zone euro, doit finir par comprendre que les excédents gigantesques de l’Allemagne contribuent à exporter le chômage vers les autres pays de la zone euro. Elle doit comprendre que ces excédents ne permettent guère de préparer la République fédérale au défi du vieillissement de la population. L’Allemagne, qui ne cesse de demander des réformes à ses voisins, doit désormais s’engager à son tour dans une réforme profonde de son modèle économique. Avec plus d’investissement ou une réforme fiscale d’envergure. C’est le message qu’elle doit retenir des affaires Volkswagen et Deutsche Bank. Et c’est la responsabilité de ses partenaires européens de l’exiger de Berlin.