Xavier Bettel refuse de voir « les valeurs européennes effacées au Tipp-ex »

Xavier Bettel [Conseil européen]

Le manque d’esprit communautaire des dirigeants des Etats membres a  grippé le projet européen, selon le Premier ministre du Luxembourg, qui envisage des coopérations  à quelques pays pour sortir de l’écueil de l’opposition systématique.

« Au niveau européen, ce n’est pas facile ! On parle de Bruxelles comme si c’était un OVNI. Mais Bruxelles, c’est nous » a déploré Xavier Bettel, lors d’une rencontre à Paris avec des journalistes, le 10 octobre.

Regrettant le manque d’esprit communautaire des hommes politiques européens, le Luxembourgeois qui appartient à la famille des centristes avec le Parti démocrate luxembourgeois, est nostalgique de l’Europe de 1957, celle du ministre des Affaires étrangères français d’origine luxembourgeoise, Robert Schuman, qui portait un projet de paix.

« La mise en commun, le tous ensemble n’existe pas, tout est vu au travers de la lunette nationale », estime-t-il, soulignant que les chefs d’État et autres ministres, lorsqu’ils vont à Bruxelles, se préoccupent plus de ce qu’il en ressortira dans leur presse nationale, que sur le fond.

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« Ça ne marche pas », insiste cet Européen convaincu, qui se demande si la meilleure des solutions ne serait pas désormais de se rallier à des politiques adoptées à quelques-uns, comme le suggère François Hollande, plutôt que de voir le Nord s’opposer au Sud, les clans de l’Est s’unir contre d’autres blocs, etc. C’est en tout cas ce que semble lui avoir inspiré sa dernière expérience de Conseil européen, à 27, à Bratislava mi-septembre.

Quand Bratislava manque de partir en sucette

«  À Bratislava, les discussions ont failli partir en sucette », reconnait le Premier ministre, qui dit avoir failli claquer la porte. « À un moment, on avait même plus d’accord… sur le fait qu’il fallait que nous tombions d’accord ! », s’insurge le dirigeant, qui se dit aussi inquiet du résultat du dernier referendum sur l’UE, en Hongrie il y a 15 jours.

Le referendum a été invalidé, faute de quorum, mais une immense majorité de votants a soutenu la position de Viktor Orban, qui refuse le plan d’accueil de l’UE sur les réfugiés.

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À ce sujet, le ministre des Affaires étrangères du Luxembourg, Jean Asselborn, avait appelé à exclure la Hongrie de l’UE.

« Ce sont les mots de M. Asselborn, ce n’est pas la position du gouvernement luxembourgeois. Mais les valeurs européennes de solidarités ne peuvent être effacées au Tipp-ex ! »

Selon lui, le cas Orban pose surtout un problème au PPE, et c’est au sein du parti européen de droite auquel le dirigeant hongrois est affilié que devrait être traité le sujet.

« On est encore mariés, et les Britanniques se cherchent des amants et des maitresses »

La question brûlante du moment, le Brexit, occupe aussi le pays.  « J’espère sérieusement que cela ne va pas déraper », avoue le Premier ministre, tout en se disant préoccupé par l’état du débat au Royaume-Uni, et notamment de l’hypothèse d’établir des listes de travailleurs étrangers dans les entreprises.

Partisan d’une position dure face au Royaume-Uni, à l’instar de la France ou de la Belgique,  M. Bettel  rappelle que l’UE a décidé de suspendre toute coopération avec la Suisse après la limitation de la libre circulation pour les Croates.

« C’est une clause guillotine » prévient le Premier ministre, qui se désole aussi que le Royaume-Uni tente déjà de négocier des accords de libre-échange avec d’autres pays ou blocs de pays.

« On est encore mariés et ils sont déjà en train de chercher des maitresses et des amants ! » constate-t-il.

Le chef d’État est adepte de ce type de métaphore. Lors du conseil de Bratislava, il avait estimé que « l’Europe, ce n’est pas Facebook » où l’on peut indiquer « c’est compliqué » comme statut relationnel. Il incitait ainsi le Royaume-Uni à activer rapidement l’article 50, et signifiait aussi que les négociations ne démarreraient pas avant cela.

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Mais derrière les formules, Xavier Bettel tente aussi de faire passer un message de tolérance.

« Je suis d’origine polonaise et russe avec des grands-parents catholiques, juifs, orthodoxes et athées, et moi-même je suis homosexuel et marié. Je représente la minorité des minorités, et pourtant je peux être Premier ministre, dans quel autre continent cela serait-il possible ? », demande-t-il.

Un peu moins europhile sur les questions économiques

Interrogé sur les rescrits fiscaux, un sujet qui a fait beaucoup de bruit dans le duché avec les « Luxleaks » qui ont mis à jour plus de 500 accords privés entre le gouvernement et les entreprises, le Premier ministre rappelle que le cas d’Apple lui a fait découvrir des rescrits fiscaux encore plus faibles que ceux du Luxembourg, avec des niveaux d’impôts de 0,015 % « alors que nous c’est minimum 1 % ».

S’il se dit en avance sur les questions de transparence fiscale et soutient notamment les recommandations de l’OCDE comme le BEPS, le Luxembourg n’écarte pas l’hypothèse de poursuivre une décision de la Commission européenne de type Apple.

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« Si la décision n’est pas solide juridiquement, bien sûr que j’attaquerai » assure l’ancien avocat. Un des sujets d’enquête pour aide d’État déguisée de la Commission européenne concerne le géant du fast food McDonald, dont le siège est au Luxembourg.

L’élu de centre droit se montre par ailleurs sceptique sur le projet d’unifier l’impôt sur les entreprises, indiquant qu’en matière de taxe chaque pays a ses propres habitudes. « Nous avons une TVA réduite pour les chaussures des enfants, et nous n’avons pas de droit de succession au Luxembourg. Il n’y a pas de raison d’harmoniser si ce n’est pas nécessaire » assure le Premier ministre. La Commission européenne doit relancer d’ici la fin de l’année le projet d’assiette commune consolidée pour l’impôt sur les sociétés ( ACCIS).