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28/09/2016

Les nouveaux indicateurs de richesse de l’UE toujours illisibles

Euro & Finances

Les nouveaux indicateurs de richesse de l’UE toujours illisibles

Damien Demailly et Laura Brimont, de l'Iddri.

Le Produit Intérieur Brut (PIB) est devenu le baromètre du progrès social depuis l’après-Seconde Guerre mondiale. Il est cependant de plus en plus critiqué, incapable qu’il est d’intégrer la dégradation de notre planète, l’augmentation des inégalités et, plus généralement, de représenter la satisfaction générale de la population.

Damien Demailly est coordinateur du programme Nouvelle Prospérité de l’Iddri (Institut du développement durable et des relations internationales), programme transversal sur les nouveaux modèles macroéconomiques, microéconomiques et les liens entre inégalités et environnement. Laura Brimont est chercheuse à l’Iddri. Elle travaille en particulier sur les indicateurs alternatifs au PIB et la mobilité collaborative.

De nombreux pays à travers le monde ont adopté de nouveaux indicateurs de richesse pour compléter le PIB. Et l’Union européenne dans tout ça ? Elle n’est pas en reste, la Commission européenne ayant même lancé en 2007 une initiative, baptisée « Au-delà du PIB », afin de développer de nouveaux indicateurs, de les utiliser dans la gouvernance de l’Europe, et de devenir le continent pionnier en la matière. Huit années plus tard, l’UE apparait comme un pionnier certes, mais un pionnier illisible… donc invisible.

L’un des succès de l’UE et de l’initiative « Au-delà du PIB » est incontestablement l’harmonisation des comptes nationaux sociaux et environnementaux entre les États membres, les progrès réalisés dans la collecte de données, et la production de nombreux indicateurs qui servent aujourd’hui à alimenter le débat sur le développement durable, et à pousser les responsables politiques à agir sur ces enjeux. Les chiffres sont en effet les principales armes des discours politiques, qu’ils soient le fait d’élus ou de représentants de la société civile. C’est grâce aux données et aux indicateurs, celles produites par l’Agence européenne de l’Environnement sur la pollution atmosphérique par exemple, que des associations de défense de la qualité de l’air peuvent construire leur plaidoyer. En générant de l’information sur les problèmes environnementaux et sociaux, les nouveaux indicateurs sont autant de munitions pour défendre les causes environnementales et sociales.

Mais en Europe, les nouveaux indicateurs de richesse ne sont pas seulement utilisés dans les débats : ces indicateurs servent aussi à piloter les politiques de l’UE, ce qui en fait un pionnier dans l’usage des nouveaux indicateurs. Difficile en effet de mener une politique de protection de la biodiversité sans avoir d’information sur l’état de santé des écosystèmes : informer les décideurs et guider la mise en œuvre d’une politique, voilà l’un des principaux rôles que jouent les indicateurs. Les indicateurs sociaux et environnementaux rendent visibles les progrès réalisés en matière de justice sociale et de qualité de l’environnement, ce qui permet à l’UE d’apprécier les effets de ses politiques en fonction de nouveaux critères. La stratégie de croissance de l’UE pour la période 2010-2020 (dite Europe 2020) est ainsi évaluée tous les ans par la Commission européenne en fonction de 9 indicateurs, dont 6 sont des indicateurs sociaux ou environnementaux.

Ces tableaux de bord d’indicateurs se sont toutefois développés « tous azimuts », sans forcément de réflexion sur leur mise en cohérence. Ainsi, les indicateurs utilisés pour évaluer la Stratégie Europe 2020 sont différents de ceux utilisés pour évaluer la Stratégie de Développement durable de l’UE, ou encore du tableau de bord en vigueur dans le cadre du Semestre européen. Au-delà des enjeux de coordination des politiques publiques que cela pose, cette prolifération fait de l’UE un pionnier illisible. Illisibilité renforcée par le problème d’articulation entre les indicateurs développés et utilisés au niveau européen, ceux des États membres et ceux d’envergure internationale à commencer par les indicateurs associés aux Objectifs du Développement durable nouvellement adoptés.

Malgré les ambitions de l’initiative « Au-delà du PIB », l’Union européenne n’est pas parvenue à se doter d’un tableau de bord d’indicateurs capable de jouer le même rôle de « boussole du progrès » que le PIB, encore moins d’un indicateur unique qui agrégerait les nombreuses dimensions du développement durable. Relever ce défi implique de formuler une vision européenne sur ce « qui compte vraiment ». Le chemin vers une autre prospérité a donc débuté, il est encore loin d’être terminé.