L’Allemagne ouvre ses portes aux travailleurs d’Europe centrale

Le 1er mai 2011, l'Allemagne et l'Autriche lèveront toutes les restrictions concernant la circulation des travailleurs originaires des huit Etats membres d'Europe centrale qui ont rejoint l'Union en 2004. Le réseau EURACTIV a analysé les différentes attentes et prévisions.

De grands économistes s’entendent sur le fait que l’Allemagne tirera des avantages de l’ouverture de ses frontières aux nouveaux arrivants dans l’UE, rapporte EURACTIV Allemagne.

Les experts du pays ne prévoient ni une « invasion » d’Européens de l’est ni l’exclusion des travailleurs allemands dû à un dumping salarial. Berlin promeut officiellement l’ouverture de son marché du travail aux travailleurs qualifiés venus de l’étranger.

Klaus Zimmermann, responsable de l’Institut pour l’étude du travail à Bonn, a fortement critiqué les précédentes restrictions allemandes. Les travailleurs qualifiés apportent toujours une amélioration de la productivité. Depuis 2004, de nombreux employés de l’est ont migré vers des pays plus attractifs et plus libéraux tels que la Grande-Bretagne, l’Irlande ou la Suède. Selon lui, l’Allemagne a jusqu’à présent gâché son potentiel.

Bonne nouvelle pour l’Allemagne

L’ouverture du marché du travail allemand arrive au bon moment, selon Michael Hüther, président de l’Institut pour la recherche économique de Cologne, qui pense que cela profitera à l’Allemagne de deux manières. Les immigrés peuvent contribuer à répondre au manque de travailleurs qualifiés et à réduire l’impact du changement démographique.

L’Institut pour la recherche économique de Cologne prévoit l’arrivée d’un maximum de 800 000 immigrés en Allemagne dans les deux prochaines années. 400 000 de plus pourraient venir s’ajouter à ce nombre d’ici 2020. Aussi importants que puissent paraître ces nombres, ils ne sont en fait pas très élevés. Plus de trios millions d’immigrés sont arrivés en Allemagne entre 1991 et 2000.

Selon une étude menée par le Conseil d’experts des fondations allemandes sur l’intégration et la migration (SVR), près de 60 % d’Allemands ont soutenu l’idée d’accroître l’immigration d’étrangers possédant de hautes qualifications. Cependant, la majorité rejette l’arrivée de demandeurs d’emploi peu qualifiés.

D’ici octobre 2011, une initiative de plusieurs partis (Hochrangige Konsensgruppe Fachkrftebedarf und Zuwanderung) visera à avancer des idées vouées à attirer des immigrés très qualifiés en Allemagne.

L’Autriche compte également en profiter

Les experts et les employeurs autrichiens s’attendent également à ce que l’Autriche profite de l’ouverture du marché du travail. Il n’y pas de raison d’être soucieux, a déclaré Christoph Leitl, président de la Chambre fédérale économique autrichienne (WKO). Les employés étrangers contribueront à répondre au manque de travailleurs qualifiés, a-t-il affirmé.

Le service public de l’emploi autrichien (AMS) prévoit que les nouveaux venus trouveront du travail dans des régions comme Vienne, la Basse-Autriche, le Burgenland et la Styrie, au sud-est de l’Autriche. De nombreuses personnes devraient également faire le trajet quotidiennement entre l'Autriche et leur pays d'origine.

Les entreprises autrichiennes adoptent une position très favorable face à cette évolution. Selon une étude locale menée par Trenkwalder, un fournisseur majeur de service en ressources humaines en Europe centrale et orientale, deux tiers des entreprises interrogées prévoient de tirer des avantages de cette ouverture du marché du travail. Celles-ci se disent très intéressées par les travailleurs qualifiés venus de l’étranger. Etrangement, seul un tiers des sondés se sentent bien informés sur les changements qui s’annoncent.

Pas d’afflux massif

En Pologne, le plus grands des pays d’Europe centrale concernés (voir « Background »), aucune immigration de masse n’est à prévoir en Allemagne après le 1er mai, affirment les experts de l’Institut des affaires publiques (ISP) dans une analyse intitulée « The Poles are coming. Are they really? » (en français : Les Polonais arrivent. Vraiment ?).

Selon l’ambassade polonaise à Berlin, environ 300 000 à 400 000 citoyens polonais devraient trouver des opportunités d’emploi en Allemagne dans les années à venir. La plus grosse vague devrait déferler dans les mois consécutifs à l’ouverture du marché du travail. Aucun afflux massif n’est toutefois à prévoir car le marché allemand est déjà ouvert en quelque sorte et de nombreux Polonais y ont déjà trouvé du travail ces dernières années.

Drainage des marchés du travail de l’est ?

Une étude réalisée par la Chambre du commerce germano-polonaise indique que les salaires allemands ne pousseront pas les travailleurs à quitter la Pologne. Néanmoins, certaines organisations d’employeurs en Pologne craignent que l’ouverture ne tente les travailleurs de quitter le pays.

Selon Pracodawcy RP, une organisation d’employeurs, la libéralisation du marché du travail en Europe a drainé le marché du travail polonais, a rapporté le Warsaw Voice. Selon Pracodawcy RP, l’Allemagne recherche des professionnels dans des secteurs qui manquent également de spécialistes en Pologne.

« Nous avons de nombreuses offres d’emplois pour les spécialistes en technologies de l’information, les ingénieurs, les charpentiers et les coiffeurs en Pologne », insiste Pracodawcy RP dans une déclaration. L’organisation estime que lorsque le marché allemand ouvrira ses portes, cela pourrait avoir un effet désastreux sur la croissance économique et la démographie, en particulier dans les régions frontalières.

La Hongrie et la République tchèque semblent être les pays possédant le taux le plus bas de migration en Europe de l’est. Selon le ministère tchèque du travail et des affaires sociales, l’ouverture complète des marchés allemand et autrichien aux travailleurs tchèques ne représente pas un tournant dans ce que l’on appelle l’emploi mutuel des citoyens tchèques, allemands et autrichiens.

« Nous n’attendons pas un départ massif des travailleurs », a déclaré Jaromír Drábek, le ministre tchèque du travail et des affaires sociales.

Selon lui, depuis 2004, les marchés du travail des pays européens se sont ouverts progressivement et le potentiel migratoire des citoyens tchèques a été largement épuisé. La plupart des gens qui souhaitaient travailler en Allemagne y travaillent déjà, a-t-il ajouté.

La mobilité des travailleurs en République tchèque est très réduite, comparée à d’autres pays européens. Environ 14 000 travailleurs tchèques travaillaient en Allemagne fin 2009, la plupart dans la construction, l’ingénierie mécanique, le tourisme, la santé publique, l’agriculture, les affaires et l’administration.

Effet positif sur le chômage ?

Mais en Slovaquie, les experts pensent que l’ouverture des marchés du travail allemand et autrichien aura un impact sur le taux de chômage. L’autorité du travail slovaque prévoit un intérêt croissant de la part des citoyens slovaques quant à l’idée de travail dans ces pays, comme cela a été le cas pour d’autres Etats membres de l’UE qui ont ouvert leur marché du travail ces dernières années.

Dans le même temps, beaucoup s’attendent à ce que ce nombre ne soit pas très élevé car les personnes souhaitant travailler à l’étranger sont déjà parties et parce qu’un possible exode sera empêché par le fait que les travailleurs devront remplir des conditions strictes exigées par les employeurs allemands et autrichiens (niveau d’éducation, compétences linguistiques).

On estime à environ 130 000 le nombre de citoyens slovaques travaillant à l’étranger. Près de 18 000 travaillent légalement en Allemagne, et 8 500 en Autriche. Ces dernières années, l’Autriche est devenue l’une des destinations les plus prisées pour les femmes d’âge moyen qui travaillent souvent comme aides aux personnes âgées.

L'allemand, lingua franca ?

Pour les Slovaques, les pays germanophones sont perçus comme culturellement proches. Pour l’ancienne génération, l'allemand était une langue étrangère très populaire dans les écoles primaires et secondaires. Malgré la popularité de la langue anglaise après la chute du mur du Berlin, l’allemand a regagné de la popularité.

Il existe une tendance naturelle de la part des demandeurs d’emploi à chercher des opportunités dans les pays dont ils parlent la langue. L’anglais est largement parlé dans les nouveaux Etats membres de l’UE et le fait que le Royaume-Uni ait attiré tant d’Européens de l’est n’est pas un hasard, expliquent les experts. Selon cette logique, l’Allemagne arrive en seconde place, indiquent-ils.

En Hongrie, la principale inquiétude réside dans l’insuffisance de main d’œuvre dans certains secteurs clés déjà touchés par la récession. Les employeurs du pays, en particulier dans les institutions de santé publique, vont devoir se battre pour obtenir plus de main d’œuvre. Cependant, l’impact sur l’Allemagne devrait être minime car les jeunes Hongrois parlent l’anglais avant de maîtriser l’allemand et ceux qui voulaient quitter leur pays sont déjà partis au Royaume-Uni, en Irlande, aux Pays-Bas et en Scandinavie.  

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Réactions

Une étude réalisée par l’Institut autrichien pour la recherche économique (WIFO) a révélé que 0,4 % de la population active tchèque, slovaque et hongroise serait prête à migrer ou à se déplacer en Autriche. Au cours des deux prochaines années, les experts prévoient entre 21 000 et 26 000 étrangers par an. Beaucoup seraient qualifiés et auraient l’intention de travailler temporairement en Autriche.

La vague de Polonais partant travailler en Allemagne, suite à l’ouverture de son marché du travail pourrait compter de 300 000 à 400 000 personnes dans les trois années à venir, a déclaré le ministre adjoint du travail polonais, Marek Bucior, il y a quelques semaines.

La fin des exigences de permis de travail pour les personnes qui souhaiteraient travailler en Allemagne et en Autriche cette année ne ressemble en rien à l'ouverture des marchés britannique et irlandais, a-t-il ajouté, prévoyant que l'émigration des travailleurs polonais s'élèverait à 10-20 000 personnes par an.

Contexte

La Pologne, la République tchèque, la Hongrie, la Slovaquie, la Slovénie, la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie ont rejoint l’UE le 1e mai 2004. Au départ, les anciens Etats membres de l’UE ont instauré différentes restrictions envers les citoyens de ces pays quant à l’accès à leur marché du travail. Mais avec le temps, la plupart de ces restrictions ont été levées, l’Allemagne et l’Autriche étant les seuls à en avoir maintenu jusqu’au dernier moment, soit au bout de sept ans à compter de leur adhésion.

De même, à partir de janvier 2014, sept ans après l’adhésion, les travailleurs bulgares et roumains, les derniers arrivés qui ont rejoint l’UE en 2007, jouiront de la liberté totale de circulation.

Ceux-ci bénéficient actuellement des pleins droits de libre circulation en application du droit européen dans 15 Etats membres (Danemark, Estonie, Chypre, Lettonie, Lituanie, Pologne, Slovénie, Slovaquie, Finlande, Suède, Hongrie, Grèce, Espagne, Portugal et République tchèque).

Mais des restrictions demeurent dans 10 Etats membres (Belgique, Allemagne, Irlande, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas, Autriche, Royaume-Uni et Malte) et exigent un permis de travail de la part des Bulgares et des Roumains. Les Pays-Bas ont récemment annoncé qu’ils n'accorderaient des permis de travail aux Roumains et aux Bulgares que dans des « cas exceptionnels ».

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