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30/08/2016

Ales Bialiatski : “Loukachenko dupe l’Occident”

Europe de l'Est

Ales Bialiatski : “Loukachenko dupe l’Occident”

Ales Bialiatski [Georgi Gotev]

Le président de la Biélorussie, Alexandre Loukachenko, joue un double jeu avec l’UE et la Russie, tout comme l’a fait Nicolae Ceau?escu durant la Guerre froide, a expliqué Ales Bialiatski à EurActiv lors d’une interview exclusive.

Ales Bialiatski est un activiste politique biélorusse connu pour son travail avec le centre Viasna pour les droits de l’Homme, dont il est le président. Il est aussi le fondateur et président du Front populaire biélorusse (centre droit) et le vice-président de FIDH, la fédération internationale des droits de l’homme. Jusqu’à peu, Ales Bialiatski était emprisonné sur la base d’accusations forgées de toutes pièces par les autorités biélorusses.

Combien de temps avez-vous passé en prison ?

Presque trois ans. J’ai été libéré en juin 2014. Demain (le 5 février) aurait dû être le jour officiel de ma libération, si j’avais purgé toute ma peine.

Les accusations vous concernant ont été inventées de toutes pièces si je me souviens bien ?

Oui, il s’agissait d’impôts non payés. Ce n’était pas mon argent dont il s’agissait, mais des fonds pour mon organisation des droits de l’Homme. Et les autorités les ont considérés comme mes revenus personnels.

C’est monnaie courante n’est-ce pas ?

Oui, mais la Biélorussie n’est pas le seul pays où se passent ce genre de choses. Cela arrive en Azerbaïdjan, en Iran, en Russie et ailleurs.

En Russie, les autorités considèrent des organisations comme la vôtre comme des « agents étrangers »…

En Biélorussie c’est encore plus simple. Ces organisations sont tout simplement fermées. En 2003-2004, les autorités ont fermé près de 400 ONG, dont notre centre. Depuis, nous travaillons sans autorisation, même si une telle activité peut être qualifiée de criminelle.

Pourquoi l’UE a-t-elle soudainement décidé que les choses s’amélioraient en Biélorussie ? Le 29 février, les États membres vont définitivement lever les sanctions contre la Biélorussie.

Je pense qu’il y a d’autres motifs. Des responsables européens m’ont dit qu’ils ne pensaient pas que la situation en Biélorussie s’était améliorée. Ils voient que la situation dans la région empire et qu’Alexandre Loukachenko n’est plus le dernier dictateur. En effet, la Biélorussie n’est pas la pire des dictatures.

Le processus diplomatique de Minsk, qui a mené aux accords de Minsk en Ukraine, a-t-il servi à Alexandre Loukachenko ?

Il n’y a aucun doute là-dessus. Le processus de Minsk a joué un rôle et maintenant ce qui prime est l’approche pratique. On pourrait la qualifier de cynique, mais appelons-la une approche pratique.

Suite à la libération des prisonniers politiques en août 2015, à la demande de l’UE, rien n’a changé dans le pays. Heureusement, l’UE n’a pas assoupli son approche avant cela. Elle a fait preuve de patience.

Quand je dis que rien n’a changé, c’est aussi l’avis de toutes les organisations de défense des droits de l’Homme. Nous surveillons la situation selon toute une série de paramètres, et en effet, il n’y a eu aucune amélioration. Et pourtant, les sanctions vont être entièrement levées.

Cette levée des sanctions est-elle une bonne ou une mauvaise nouvelle ?

Je pense que c’est dangereux. Dans les trois mois qui se sont écoulés depuis que les sanctions ont été suspendues, rien ne s’est passé en Biélorussie. Malgré cela, l’UE passe à l’étape suivante vis-à-vis du régime biélorusse alors qu’elle n’a rien reçu en échange. C’est dangereux car cela crée un sentiment de permissivité avant les élections parlementaires qui auront lieu en septembre. Seront-elles démocratiques ? Seront-elles transparentes ? Je peux déjà vous dire que non.

L’UE revient-elle en arrière sur ses valeurs ?

À toutes les réunions auxquelles j’ai assistées à Bruxelles ces deux dernières années, on m’a dit que les questions de démocratie et de droits de l’Homme en Biélorussie demeuraient un sujet d’inquiétude important pour l’UE. Comment cette inquiétude va-t-elle se traduire en pratique, nous verrons bien. Je crains que des considérations pragmatiques, économiques et géopolitiques prennent le dessus sur les droits de l’Homme.

Et c’est exactement ce que promeut le régime. Le ministre des Affaires étrangères [Vladimir Makei] dit que nous sommes intéressés par le commerce et l’investissement avec l’UE, si cette dernière n’interfère pas dans nos affaires intérieures. Si l’UE approuve cette approche, ce serait très mauvais pour nous.

Vous avez pourtant dû remarquer que l’UE modifie sa politique de voisinage et son initiative de partenariat oriental pour aller dans cette direction.

Les négociations sont en cours et nous n’avons pas encore vu de propositions concrètes. Dans tous les cas, les pays concernés par le Partenariat oriental [Ukraine, Moldavie, Biélorussie, Géorgie, Arménie et Azerbaïdjan] prennent tous des directions différentes. Voilà pourquoi cette initiative risque d’être divisée en plusieurs parties. Chaque pays poursuivra sur sa propre voie et la Biélorussie suivra la sienne. Comparer la Biélorussie à l’Ukraine ou à la Géorgie est difficile.

D’ailleurs, tous les responsables que j’ai rencontrés à Bruxelles ont aussi reçu la ministre des affaires étrangères adjointe, Yelena Kupchina. Ils l’ont vu le matin, et moi l’après-midi. Elle a bien sûr parlé de la volonté des autorités biélorusses d’avancer dans leur relation avec l’UE, alors que moi, je disais que le temps des belles paroles était fini et qu’il était important de voir ce qui se passait réellement en Biélorussie.

La situation économique en Biélorussie est moins désastreuse qu’en Ukraine, ne pensez-vous pas ?

L’Ukraine est en guerre. Ce n’est pas la guerre en Biélorussie, et pourtant, l’économie sombre, et la crise continue. Les tensions sociales augmentent et certaines catégories, comme les petites entreprises, protestent, même si elles le font pour l’instant de manière très discrète. Nous verrons bien comment les choses évoluent.

Alexandre Loukachenko essaye de promouvoir l’image d’une « Biélorussie pacifique », mais la situation ne fait qu’empirer. Il a déclaré qu’il n’avait pas l’intention de changé la structure économique du pays, puisqu’elle avait été mise en place il y a 20 ans. 80 % de l’économie est gérée par l’État. De nombreuses entreprises sont inefficaces. Elles sont financées par le budget de l’État et n’ont aucune intention de s’adapter. Alexandre Loukachenko tente de conserver le système à la soviétique, avec une légère modernisation. Jusqu’à présent, ça a marché grâce au prix attractif du gaz, du pétrole et des crédits venant de Russie. Mais la Russie ne peut plus lui fournir. C’est pourquoi il cherche coute que coute à développer des relations avec l’UE.

Le fait qu’Alexandre Loukachenko ne reconnaisse pas l’annexion de la Crimée a-t-il eu des conséquences sur un tel rapprochement ?

Encore heureux qu’il n’ait pas reconnu l’annexion de la Crimée. Qui l’a reconnu ? Des petites îles à qui Vladimir Poutine donne de l’argent. Il y a toutefois un autre aspect à prendre en compte. Le risque que Poutine annexe d’autres territoires a toujours effrayé Alexandre Loukachenko. Si hier, la Russie a envahi la Crimée, pourquoi aujourd’hui n’envahirait-elle pas Vitebsk, Mogilev ou toute la Biélorussie ?

La stratégie d’Alexandre Loukachenko pour l’avenir est-elle d’être en équilibre entre la Russie et l’UE ?

Absolument, c’est tout à fait ce qu’il va faire. Il ne sera jamais un partenaire solide de l’UE car le concept de démocratie lui est étranger. Donc il trahira les deux parties, en faisant des promesses et en tirant profit des jeux géopolitiques qui se jouent dans notre région.

Qu’en est-il de l’Union économique eurasiatique ? Alexandre Loukachenko n’était-il pas un des promoteurs de ce projet ? [Crée par la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan, et rejoint pas le Kirghizstan et l’Arménie]

Tout à fait, il a fortement appuyé ce projet, même plus que Vladimir Poutine. L’union eurasiatique s’est retrouvée coincée dans la crise économique entre autres.

Quoi qu’il en soit, Alexandre Loukachenko reste un partenaire de choix de la Russie dans le domaine militaire. Tout tourne autour des bases militaires russes en Biélorussie, des exercices militaires communs qui ont généralement lieu près des frontières lituanienne et polonaise, et du matériel militaire venu de Russie, et qui représentent 100 % de l’armement du pays. Il y a aussi une coopération politique. Les diplomates russes et biélorusses défendent les mêmes idées lors des rencontres internationales.

Voilà pourquoi, malgré cet exercice d’équilibre, il est important de comprendre que la Biélorussie est toujours un satellite de la Russie. Tout comme l’était la Bulgarie dans l’Union soviétique.

Cette comparaison est intéressante. Qu’en est-il de la Roumanie ? Le dictateur roumain, Nicolae Ceau?escu, était un allié de la Russie et un ami de l’Occident.

En effet. À l’époque, Ceau?escu prétendait avoir une indépendance politique par rapport à la ligne imposée par l’Union soviétique et ses satellites. Partout en Occident, il était adoré. Pourtant, le régime communiste roumain, la dictature, était pire que dans tout autre pays de l’empire soviétique. Alexandre Loukachenko joue le même jeu. Il essaye d’utiliser la confrontation de l’Occident et de la Russie pour servir ses propres intérêts.

Comment est l’opposition biélorusse aujourd’hui ?

Je ne dirais pas qu’elle est faible, mais je dirais qu’elle n’est « pas forte ». Elle n’est pas représentée dans la vie politique. Elle n’a pas un seul député. On l’a mise dans un coin et on lui a demandé d’y rester. Toutes les élections sont pipées, le comité électoral étant contrôlé par l’exécutif. Par ailleurs, être un membre des partis d’opposition ne peut vous attirer que des ennuis. Vous pouvez finir en prison, vous pouvez perdre votre emploi, votre famille peut être persécutée. Le nombre de partis d’opposition est donc très réduit. Ils ressemblent plus à des clubs politiques. Vous pouvez avoir des opinions politiques, mais pas d’influence sur les politiques de l’État. Sans des élections libres, il est impossible d’imaginer que ces partis soient représentés politiquement.

Qu’en est-il des médias ?

Là-dessus, la situation est plus intéressante, car certains médias importants opèrent en biélorusse, mais depuis la Pologne. Il y a Radio Svoboda à Prague. Il y a un site Internet en biélorusse, basé à Varsovie. Cela crée une certaine alternative au monopole médiatique de l’État. Il y a même quelques journaux en Biélorussie, mais ils sont constamment harcelés et condamnés à payer des amendes. Sur Internet, les sites démocratiques prennent plus de place que ceux de l’État. C’est exactement le contraire en ce qui concerne la presse papier.