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01/10/2016

Kiev et Moscou sur le pied de guerre

Europe de l'Est

Kiev et Moscou sur le pied de guerre

Petro Porochenko

L’Ukraine a placé ses troupes en état alerte le long de la ligne de démarcation avec la Crimée, à la suite d’un brusque regain de tension avec la Russie qui inquiète les États-Unis, plus de deux ans après l’annexion de ce territoire ukrainien.

« J’ai ordonné à toutes les unités dans les régions situées au niveau de la frontière administrative avec la Crimée et le long de la ligne de front dans le Donbass [est de l’Ukraine] de se mettre en état d’alerte », a annoncé jeudi le président ukrainien, Petro Porochenko, sur Twitter.

Quelques heures auparavant, c’est Vladimir Poutine qui réunissait le Conseil de sécurité russe. « Des mesures supplémentaires ont été discutées pour assurer la sécurité des citoyens et les infrastructures vitales de la Crimée », a précisé le Kremlin dans un communiqué.

La veille, la Russie avait affirmé avoir déjoué des « attentats » fomentés selon elle par Kiev sur la péninsule annexée en 2014 à l’issue d’un référendum jugé illégal par les Occidentaux.

Les États-Unis se sont déclarés extrêmement inquiets du regain de tension entre la Russie et l’Ukraine le long de la ligne de démarcation de la Crimée et ont appelé les deux camps à éviter toute escalade.

« La Crimée fait partie de l’Ukraine et elle est reconnue comme telle par la communauté internationale », a réaffirmé la porte-parole de la diplomatie américaine, Elizabeth Trudeau.

Un responsable de l’OTAN a déclaré à l’AFP que l’Alliance suivait « de près et avec inquiétude » la situation. « La Russie n’a fourni aucune preuve tangible de ses accusations contre l’Ukraine », a ajouté ce responsable qui n’a pas souhaité être nommé.

Mouvements de troupes

Les services de renseignement russes accusent Kiev d’avoir organisé plusieurs incursions de saboteurs-terroristes qui se sont soldées par des affrontements armés et ont coûté la vie, selon Moscou, à un agent des services secrets, le FSB (ex-KGB), et à un militaire russe.

Selon le FSB, un premier groupe a été intercepté près de la ville d’Armiansk en Crimée dans la nuit du 6 au 7 août, et 20 engins explosifs ont été saisis. Deux autres groupes ont été interceptés la nuit suivante, alors qu’ils étaient appuyés par des tirs de l’armée ukrainienne, selon la même source.

L’armée ukrainienne a accusé Moscou de vouloir « justifier le redéploiement et les actes agressifs des militaires russes » en Crimée.

>> Lire : « La guerre pour l’indépendance de l’Ukraine se poursuit » affirme Petro Porochenko

Moscou a affirmé avoir arrêté un officier du renseignement militaire ukrainien, Evguen Panov. Kiev l’a qualifié d’« otage ». La télévision russe a montré des images présentées comme celles de l’interrogatoire de cet homme, qui présentait des coupures et des traces de coups au visage et au bras.

Il a déclaré avoir été recruté par le renseignement militaire ukrainien pour s’attaquer à un ferry, une base d’hélicoptères, un dépôt de pétrole et une usine chimique.

Interrogés par l’AFP, plusieurs habitants de la péninsule vivant près de la frontière ukrainienne ont rapporté avoir constaté d’importants mouvements de véhicules militaires ces derniers jours dans la zone.

Lors d’un entretien téléphonique avec son homologue français Jean-Marc Ayrault, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a appelé les Occidentaux à mettre en garde Kiev « contre des mesures dangereuses qui pourraient avoir les conséquences les plus négatives », selon son ministère.

>> Lire : Poutine accuse Kiev de terrorisme en Crimée

Le processus de paix remis en cause

Un responsable de haut niveau au sein des services de sécurité ukrainiens a indiqué à l’AFP que l’Ukraine se préparait à toute éventualité, jugeant possible une invasion russe.  Ces échanges constituent l’une des plus fortes montées de fièvre entre Moscou et Kiev, à couteaux tirés depuis l’arrivée au pouvoir de pro-occidentaux en Ukraine début 2014.

Outre l’annexion de la Crimée, un conflit a alors éclaté avec des séparatistes prorusses dans l’est de l’Ukraine, appuyés selon Kiev et les Occidentaux par l’armée russe. Ce conflit a déjà fait plus de 9 500 morts.

Mercredi, Vladimir Poutine a estimé que dans ce contexte, une nouvelle rencontre prévue début septembre au format Normandie, c’est-à-dire avec Petro Porochenko, le président français François Hollande et la chancelière allemande Angela Merkel, n’avait « aucun sens ».

C’est par cette médiation qu’avaient été conclus en février 2015 les accords de Minsk pour un règlement politique du conflit, qui n’ont abouti jusqu’à présent qu’à une baisse d’intensité des combats dans l’Est de l’Ukraine.

>> Lire : Des brèches multiples dans la trêve en Ukraine

L’Ukraine demande des preuves

Au cours d’une séance à huis clos du Conseil de sécurité de l’ONU, l’Ukraine a demandé à la Russie de fournir des preuves pour étayer ses accusations – rejetées par Kiev et mises en doute par les États-Unis et l’OTAN – selon lesquelles elle préparait des attentats terroristes en Crimée.

L’ambassadeur d’Ukraine à l’ONU, Volodymyr Yelchenko, a affirmé avoir interpellé son homologue russe, lors d’une séance à huis clos du Conseil de sécurité. « Si c’est bien arrivé, où sont les preuves ? Des déclarations, des images, des photos, des vidéos, quoique ce soit », a lancé l’ambassadeur à des journalistes. « Ce ne sont que des mots. »

Le Conseil de sécurité des Nations unies a discuté jeudi des tensions croissantes en Crimée après les accusations de la Russie selon lesquelles l’Ukraine préparait des attentats dans la péninsule disputée par les deux pays.

L’Ukraine, membre non permanent du Conseil, a réclamé la tenue en urgence de consultations et a demandé à l’ONU, l’Union européenne et la Croix Rouge de se rendre en Crimée pour interroger deux personnes arrêtées et accusées d’être liées à la tentative d’attentat.

Les résultats de la rencontre seraient ensuite présentés au Conseil de sécurité et à l’OSCE, a expliqué le diplomate ukrainien.

Son homologue russe, Vitali Tchourkine, a dit de son côté que l’Ukraine « avait perpétré un acte de sabotage et de terrorisme » en Crimée, que la Russie a annexée en 2014. Selon lui, « cela montre que le chaos qui règne à Kiev ». « Ils essayent de détourner l’attention », a-t-il ajouté.

Contexte

Moscou et Kiev sont en pleine confrontation depuis l'arrivée au pouvoir de pro-occidentaux en Ukraine à la place du président prorusse Viktor Ianoukovitch, début 2014. Le conflit a déjà fait 9 500 morts.

Voici les temps forts du conflit entre la Russie et l'Ukraine depuis l'annexion par Moscou de la Crimée en 2014, qui a provoqué la pire crise diplomatique entre l'Occident et la Russie depuis la chute de l'URSS en 1991.

2014, la Russie annexe la Crimée

  • 26 février 2014 : Prorusses et pro-ukrainiens s'affrontent à Simféropol, capitale de la Crimée, république autonome et russophone du Sud. Le lendemain, le Parlement de Crimée, dont un commando de militaires russes s'est emparé, élit un nouveau gouvernement local. Des forces spéciales russes contrôlent les points stratégiques et forcent les militaires ukrainiens à poser les armes ou à rejoindre les nouvelles forces sous contrôle de Moscou.
  • 16 mars : Un référendum, non reconnu par Kiev et les Occidentaux plébiscite le rattachement de la Crimée à la Russie, acté deux jours après par Moscou.

Rébellion séparatiste dans l'Est

  • 6 avril : Dans l'Est frontalier de la Russie, des manifestants prorusses s'emparent de bâtiments officiels à Donetsk et Lougansk. Kiev va déclencher une « opération antiterroriste » pour reprendre les zones contrôlées par les séparatistes.
  • 11 mai : « Oui » massif des régions de Donetsk et de Lougansk à un référendum d'indépendance organisé par les séparatistes. Kiev et les Occidentaux dénoncent le scrutin comme illégal, la Russie dit en respecter les résultats.
  • 17 juillet : Un Boeing de Malaysia Airlines avec 298 personnes à bord s'écrase dans l'Est, vraisemblablement abattu par un missile. Kiev et les rebelles s'accusent d'être à l'origine de la tragédie.

Fin juillet, l'UE décrète de lourdes sanctions économiques contre la Russie, déjà visée par plusieurs trains de sanctions européennes et américaines.

Kiev et les Occidentaux accusent la Russie de soutenir les séparatistes en leur fournissant armes, mais aussi troupes et conseillers militaires, ce que Moscou dément.

  • 25 août : Début d'une contre-offensive des rebelles qui infligent une série de défaites à l'armée ukrainienne, notamment à Ilovaïsk (366 soldats tués en quelques jours, selon Kiev), avec l'appui massif de troupes régulières russes selon Kiev et les Occidentaux.

>> Lire : Kiev se tourne vers l’OTAN

Accords de Minsk

  • 5 septembre : Un cessez-le-feu est conclu à Minsk entre Kiev et rebelles avec la participation de la Russie et de l'OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe). Mi-octobre, échec de nouvelles négociations et reprise des combats.
  • 12 février 2015 : Signature des accords de paix Minsk 2 entre rebelles et Kiev à la suite d'une médiation franco-allemande en présence de Vladimir Poutine. L'accord renforce les dispositions de Minsk 1, en réinstaurant un cessez-le-feu et en élargissant la zone tampon d'où les armes lourdes doivent être retirées. Depuis, malgré plusieurs trêves, des affrontements ont régulièrement lieu le long de la ligne de front.

Affrontements entre policiers et nationalistes

  • 31 août : Le vote en première lecture d'un projet de loi octroyant une plus grande autonomie aux régions de l'Est tourne à l'affrontement entre policiers et manifestants nationalistes. La réforme avait été exigée par les alliés occidentaux de l'Ukraine qui y voient un moyen d'apaiser le conflit.

>> Lire : Le nombre de demandeurs d’asile ukrainiens explose

2016, regain de tensions entre Moscou et Kiev

  • 10 août 2016 : Vladimir Poutine accuse les autorités ukrainiennes de terrorisme après l'annonce par les services secrets russes d'attentats déjoués en Crimée et préparés, selon Moscou, par l'Ukraine.

Le président ukrainien Petro Porochenko rejette toutes les accusations en les qualifiant d'« absurdes et cyniques ».

  • 11 août : Vladimir Poutine annonce le renforcement de la sécurité en Crimée. Petro Porochenko demande la mise en alerte d'une partie de l'armée.

>> Lire : Les conséquences stratégiques de l’accord de Minsk 2 pour l’Ukraine