L’UE propose à l’Ukraine un projet commercial trilatéral avec la Russie

Johannes Hahn [Commission].

Craignant que la Russie ne riposte contre l’Ukraine suite à l’entrée en vigueur de l’accord de libre-échange complet à la fin de l’année, Bruxelle encourage Kiev à adopter un format commercial trilatéral incluant Moscou.

L’Union européenne ne semble plus vouloir d’une relation bilatérale exclusive avec l’Ukraine, et pousse le pays à s’orienter vers des relations commerciales tripartites incluant l’UE et la Russie.

Cette nouvelle approche a été évoquée lors d’un évènement public organisé par la Fondation Bertelsmann présentant l’étude « Comment stabiliser l’économie de l’Ukraine », réalisée par l’Institut de Vienne pour les études économiques internationales.

Le commissaire européen Johannes Hahn a soutenu les conclusions de l’étude : « L’étude reconnaît à juste titre que les relations [de l’Ukraine] avec la Russie et l’UE ne sont pas exclusives. L’étude suggère qu’un rétablissement partiel des liens avec la Russie et avec la dénommée Union eurasiatique serait important pour la reprise économique de l’Ukraine et que le pays devrait diversifier ses marchés d’exportation et développer des relations commerciales tous azimuts.

Pas d’exclusivité

Le commissaire a insisté sur le fait que l’UE ne cherchait pas à avoir une relation économique exclusive avec l’Ukraine.

« Il est important de le rappeler. Rien dans notre nouvel accord n’interdit à l’Ukraine de continuer à exporter des produits vers la Russie. Se rapprocher des normes européennes n’empêchera pas l’Ukraine de commercer avec la Russie », a-t-il continué. Selon lui, l’Accord d’association laisse l’Ukraine libre de décider de sa propre politique commerciale.

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« L’Ukraine a déjà établi des relations commerciales préférentielles avec les membres de l’union économique eurasiatique dans la zone de libre-échange de la Communauté des États indépendants. Ces relations sont parfaitement compatibles avec la zone de libre-échange approfondi et complet (ZLEAC) et il n’y a aucune raison de ne pas les maintenir. L’accord bilatéral entre l’UE et l’Ukraine n’impose pas un faux choix à Kiev, a déclaré le commissaire.

L’UE est prête et ouverte pour discuter des potentielles préoccupations russes, a affirmé Johannes Hahn, ajoutant que la Commission était convaincue que grâce à la flexibilité de l’ALE approfondi et complet, les préoccupations russes justifiées pourraient être examinées. Il a toutefois rappelé qu’une renégociation de l’accord était impossible puisqu’un grand nombre d’États membres l’avaient déjà signé ou s’apprêtent à le ratifier.

Le Dr Phil Michael Landesmann, un des auteurs du rapport, a indiqué que sans de véritables négociations incluant la Russie, Moscou pourrait contre-attaquer l’entrée en vigueur de l’ALE approfondi et complet. La Russie pourrait par exemple décider d’exclure l’Ukraine de l’accord de libre-échange existant entre les pays de la Communauté des États indépendants.

De Lisbonne à Vladivostok

Phil Michael Landesmann a souligné la nécessité d’entamer des négociations commerciales trilatérales incluant la Russie. Selon lui, l’Ukraine doit préserver sa place dans la zone commerciale de la Communauté des États indépendants. Idéalement, un espace économique commun « de Lisbonne à Vladivostok » pourrait être mis en place, a-t-il poursuivi.

Cette idée d’un espace allant du Portugal qu’à la côté pacifique de la Russie a été proposée par Vladimir Poutine en 2010. Depuis, le président russe a préféré mettre en place une Union douanière, qui constitue la colonne vertébrale d’une future Union eurasiatique, véritable réminiscence de l’Union soviétique.

Selon l’auteur du rapport, l’accès au marché russe et à ceux d’autres pays de la CEI devrait être maintenu pour l’Ukraine à moyen terme. À long terme, l’avantage du pays sera de faire le pont entre les marchés.

« Sur le plan technique, rester un membre de l’accord de la CEI est compatible avec la participation et la mise en place de l’ALE approfondi et complet. Certaines questions doivent être discutées comme la reconnaissance mutuelle de la règlementation technique etc. », a-t-il déclaré.

Il a toutefois rappelé qu’avec la poursuite du conflit militaire, il était très difficile d’imaginer un développement économique stable de l’Ukraine. « Notre scénario de base serait que la situation militaire soit contenue, le scénario optimiste est le gel du conflit », a-t-il expliqué.

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Le 14 avril, la Commission a annoncé que des négociations commerciales avec l’Ukraine et la Russie auront lieu à Bruxelles les 20 et 21 avril et qu’elles seront rapidement suivies par des contacts au niveau politique.

Jouer sur deux tableaux

Le 15 avril, un parlementaire ukrainien a vivement réagi aux messages des représentants de l’UE qui disaient que l’Ukraine devrait adapter son accord de libre-échange européen avec un ancien engagement que le pays avait avec la Russie.

Paradoxalement, c’est l’ancien président Viktor Ianoukovitch qui avait voulu adopter une telle approche il y a deux ans, tout de suite rejetée par Bruxelles.

Hryhoriy Nemyria, député ukrainien et ancien premier ministre adjoint du gouvernement mené par Ioulia Timochenko, a manifesté son mécontentement après avoir reçu des messages soutenant l’inclusion de la Russie dans les relations de son pays avec l’UE.

Hryhoriy Nemyria a mentionné les victimes des manifestations d’Euromaidan qui ont renversé le régime de Viktor Ianoukovitch car il avait refusé de signer l’accord d’Association UE-Ukraine et l’ALE approfondi et complet à Vilnius en novembre 2013.

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« Nombreux sont ceux qui ont donné leur vie pour ces accords. Ils sont essentiels. Ils définissent l’avenir de l’Ukraine à court et à moyen terme et sont une feuille de route. Voilà pourquoi il faut être très prudent. Il existe des éléments spécifiques qui doivent être débattus plus profondément; dans quelle mesure le trilatéralisme, ou l’idée de trilatéralisme, même institutionnalisé, pourrait être utile », a-t-il déclaré.

En s’engageant dans un format trilatéral, le député ukrainien craint de « dépasser les limites »et donc « d’affaiblir » ou de « déprécier » l’accord de libre-échange et l’ALE approfondi et complet.

Hryhoriy Nemyria a déclaré que c’était une option qu’il fallait minutieusement examiner afin de ne pas « s’embarquer dans un jeu dans lequel l’Ukraine a déjà participé par le passé et dans lequel le pays joue sur deux tableaux ».

Contexte

Le sommet de Vilnius du 28 et 29 novembre 2013, consacré au partenariat oriental, s'est soldé par une très grande déception pour l'UE. Le président ukrainien, Viktor Ianoukovitch, a en effet refusé de signer non seulement l'Accord d'association, qui devait faire date dans les relations du pays avec l'UE, mais aussi l'Accord de libre-échange approfondi et complet (DCFTA).Entre-temps, le président ukrainien s'est tourné vers la Russie et a obtenu de son voisin un prêt de 15 milliards de dollars (11 milliards d'euros), mais aussi un rabais sur le prix du gaz.

Après avoir appris que leur pays s'était tourné vers la Russie, les Ukrainiens proeuropéens ont organisé des manifestations qui se sont transformées en une révolution populaire pour renverser Viktor Ianoukovitch. Ce dernier a quitté le pays et abandonné le pouvoir le 21 février 2014.

Depuis lors, la Russie, qui a perçu cela comme un coup d'État, a cherché à déstabiliser l'Ukraine. La péninsule de Crimée de l'Ukraine a été annexée en mars 2014 et une « guerre hybride » fait rage dans à Donetsk et Lougansk, deux régions qui ne sont plus sous le contrôle de Kiev.