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28/07/2016

L’UE risque gros en misant sur des infrastructures gazières obsolètes

Europe de l'Est

L’UE risque gros en misant sur des infrastructures gazières obsolètes

Manifestations antigouvernementales à Kiev. 29 décembre 2013. [Sasha Maksymenko/Flickr]

EXCLUSIF / L’Union européenne risque de perdre des milliards d’euros en construction d’infrastructures gazières pour diminuer sa dépendance vis-à-vis du gaz russe, alors que la demande en gaz va  diminuer au cours des  prochaines décennies, selon un rapport.

Les projets de gazoducs risquent de coûter cher à l”Europe. Les gazoducs financés par le mécanisme pour l’interconnexion en Europe (MIE) seront « laissés à l’abandon », car la demande en gaz ne serait pas suffisante à l’avenir, selon une étude de E3G, un groupe de réflexion de défense de l’environnement.

Les prévisions de l’UE sur la construction d’éventuels gazoducs tablent en effet sur une consommation en gaz 72 % plus élevée que les estimations utilisées pour établir les objectifs du paquet énergie-climat 2030, selon l’étude de E3G qui sera publiée cette semaine.

Ces objectifs (40 % de réduction d’émission de CO2, 27 % d’énergies renouvelables dans le mix énergétique européen et 30 % d’augmentation d’efficacité énergétique d’ici à 2030) seront discutés lors d’une réunion des chefs d’État à Bruxelles en octobre.

>> Lire : Incertitudes autour du paquet énergie-climat 2030

« Il existe de grands risques que l’argent public soit gaspillé dans des projets d’installations coûteux et inutiles qui se transforment ensuite en actifs abandonnés », craint Jonathan Gaventa de l’E3G.

La demande en gaz a chuté de 9 % au cours des dix dernières années et devrait poursuivre cette tendance quand les objectifs en matière d’efficacité énergétique seront atteints, a-t-il ajouté. 

La Commission européenne estime que les mesures en matière d’efficacité énergétique pourraient réduire les importations de gaz vers l’UE de 174 mégatonnes équivalent pétrole (Mtep) d’ici 2030, soit environ 20 fois plus que le volume importé par le corridor gazier sud-européen, le projet phare de l’UE.

C’est également deux fois plus que la capacité de tous les projets gaziers actuellement en construction dans le cadre de financement MIE.

Quelque 5,85 milliards d’euros sont alloués à des projets énergétiques, c’est d’ailleurs la première fois que l’UE transfère des fonds spécifiquement à des infrastructures énergétiques.

Il n’est pas encore possible d’estimer avec exactitude les montants qui pourraient être gaspillés, étant donné que des fonds n’ont pas encore été attribué à des projets déterminés.

Outre le corridor gazier sud-européen, d’autres projets de gaz naturel liquéfié pourraient être mis en place dans d’autres pays grâce au MIE : en Pologne, dans les pays baltes, en Suède, en Belgique, en Irlande, à Malte, en Italie et Slovénie, en Croatie, en Grèce et en Roumanie. Le mécanisme pour l’interconnexion en Europe est un fonds qui vise à encourager les infrastructures entre les États membres.

Quelle réponse vis-à-vis de la Russie ?

Le manque de connexion au sein de l’infrastructure énergétique de l’UE a donné un moyen de pression à la Russie lors de la crise ukrainienne.

Des réseaux de gaz et d’électricité de bonne qualité sont nécessaires afin de permettre aux États membres de partager les ressources énergétiques. Il est indispensable de pouvoir diffuser l’énergie quand Gazprom, le géant gazier russe, menace de « couper le robinet ».

Mais, avec la crise, l’UE a privilégié le gaz aux dépens des infrastructures d’électricité. Or, ces dernières se révèleraient un meilleur investissement, selon Jonathan Daventa.  À l’inverse des gazoducs, les réseaux d’électricité peuvent transmettre de l’énergie provenant d’une multitude de ressources.

« L’intérêt pour le gaz à la suite de la crise restreint les priorités européennes en matière d’infrastructures », ajoute-t-il.

À ses yeux, la sécurité énergétique à long terme de l’UE dépendra davantage de son réseau de transmission électrique et de ses réseaux intelligents (« smart grids ») que des gazoducs destinés à l’importation de gaz. Plus de financements provenant du MIE doivent se concentrer sur l’électricité.

La Commission prévoit une hausse de la demande en électricité de 14 % d’ici 2030 et de 28 % d’ici 2050. Pourtant, la demande en énergie dans son ensemble devrait diminuer de 30 % à l’horizon de 2050.

Stratégie sur la sécurité énergétique

La liste des éventuels projets du MIE contient 132 projets portant sur le secteur électrique, pour un montant de 50 milliards d’euros en coûts d’investissement. Cette liste contient également 107 projets gaziers, dont les coûts d’investissement s’élèvent à 53 milliards d’euros.

La Commission en a réduit le nombre de manière significative dans sa communication sur la stratégie européenne pour la sécurité énergétique : il ne reste que 27 projets gaziers et 6 projets électriques. Ce document a été publié le 28 mai, quelques mois après le début de la crise en novembre 2013 et l’annexion de la Crimée en mars 2014.

E3G craint que cette liste réduite n’influence les décideurs politiques quand ils distribueront les financements du MIE.

Selon le rapport, la transparence n’était pas de mise dans la manière de dresser la liste, dans la sélection des critères et dans la diffusion d’information sur l’allocation des fonds MIE.

Rien n’indique non plus si les projets ont été évalués en fonction des objectifs de réduction des émissions de carbone.

Selon les auteurs de ce rapport, il faut être cohérent afin d’éviter un « cannibalisme politique », où une série de mesures se soustrait à un objectif politique distinct. Par exemple, la méthodologie utilisée pour évaluer les projets d’infrastructure gazière est « vraiment différente » de celle utilisée pour prendre des décisions européennes en matière d’efficacité énergétique.  

Contexte

Le mécanisme pour l'interconnexion en Europe (MIE) vise à investir près de 30 milliards d'euros de fonds publics dans l'amélioration des réseaux de transport, d'énergie et de télécommunications.

La crise ukrainienne a éclaté quand l'ancien président Viktor Ianoukovitch a annulé les projets de signer un accord d'association avec l'UE en novembre 2013. Or il a préféré se rapprocher de la Russie, engendrant des vagues de protestation et la destitution du chef d'État.

Moscou a annexé la Crimée en mars à la suite d'un référendum après que les troupes russes se soient emparées du pouvoir de la péninsule sur la mer Noire dans la plus grande crise entre la Russie à l’Occident depuis la fin de la guerre froide.

Les militants prorusses contrôlent des bâtiments dans plus de dix villes de l'Est ukrainien après avoir s'être soulevés le 6 avril dernier. Le 11 mai, les rebelles prorusses avaient affirmé avoir remporté une victoire éclatante lors d'un référendum à Donetsk. Pour l'Occident, il s'agit d'un référendum illégal et illégitime.

Le conflit a connu une forte escalade après que le président ukrainien Petro Porochenko a lancé l'assaut contre les séparatistes le 1er juillet. L'UE s'est résolue alors de renforcer les sanctions contre la Russie après qu'un avion de Malaysia Airlines a été abattu au-dessus de l'Ukraine, tuant 298 passagers.194 passagers étaient Néerlandais.

Les leaders occidentaux affirment que les rebelles prorusses avaient très probablement tiré par erreur un missile sol-mer fourni par la Russie.Moscou a accusé Kiev d'être à l'origine du drame.

Le 27 août, l'OTAN et les États-Unis ont déclaré que des incursions russes ont eu lieu « de façon ouverte et non dissimulée ». Le 28 août, le président Petro Porochenko affirmait que son pays faisait l'objet d'une invasion russe.

Un rapport des Nations unies paru cette semaine indique que plus de 2 200 personnes ont perdu la vie jusqu'à présent, sans parler des victimes du drame de l'avion de Malaysian Airlines.

Prochaines étapes

 24-25 oct. : les États membres prennent une décision sur les objectifs en matière d'efficacité énergétique au Conseil européen

 

Plus d'information

Commission européenne

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  • Site Internet : E3G

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