La Russie veut que l’UE abandonne son projet « messianique » de démocratie

Vladimir Chizhov [Georgi Gotev]

Pour l’ambassadeur russe à Bruxelles, le Traité de Lisbonne a contribué à la détérioration des relations entre l’UE et la Russie.

Un haut diplomate russe a exhorté l’UE à abandonner son projet « messianique » d’exportation de la démocratie.

S’exprimant lors d’un débat à l’Alpbach Forum intitulé « UE et Russie : rivaux, adversaires, partenaires ? » le 31 août, l’ambassadeur russe auprès de l’UE, Vladimir Chizhov, a reproché au traité de Lisbonne et à l’élargissement de l’UE d’avoir contribué à l’actuelle paralysie des relations entre l’UE et le plus grand de ses voisins.

Dans un discours fourni en références historiques, Vladimir Chizhov, a déclaré que son pays avait regardé se mettre en place avec inquiétude une « Union européenne presque uniquement idéologique ».

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En mai 2013, a-t-il rappelé, de hauts fonctionnaires de l’UE ont déclaré que le sommet de Vilnius du Partenariat oriental avait pour objectif de « remporter l’Ukraine » dans une « bataille géopolitique de l’Europe ».

Vladimir Chizhov n’a pas donné de noms, mais les archives montrent que cette déclaration a bien été faite par le ministre lituanien des Affaires étrangères, Linas Linkevicius, lorsque son pays détenait la présidence tournante de l’UE.

« C’est clairement une mauvaise approche. L’Ukraine n’aurait jamais dû être perçue comme un terrain de jeu géopolitique », a estimé le diplomate, ajoutant que le pays, économiquement fragile et ethniquement très varié avait plutôt besoin d’une identité nationale commune, suffisamment ample pour englober tous les groupes ethniques et linguistiques vivant en Ukraine.

« Mais pour qu’une telle identité prenne racine, il faut du temps, de la stabilité et de bonnes relations avec l’UE et la Russie. L’UE doit comprendre cela », a insisté le diplomate russe.

Selon lui, la transformation interne de l’UE suivant l’élargissement de 2004 et la réforme du traité de Lisbonne ont nui à la position européenne sur la scène internationale.

Il ne l’a pas énoncé clairement, mais dans le contexte de la crise ukrainienne, il est évident que les pays de l’UE les plus bellicistes sont les nouveaux membres, notamment la Pologne et la Lituanie.

« Le projet de paix autocentré a acquis une nouvelle dimension quelque peu messianique. L’UE cherche maintenant à promouvoir dans le reste du monde. . . les principes qui ont présidé à sa création», a déclaré Vladimir Chizhov, citant l’article 21 du traité de Lisbonne. « La question est donc de savoir si le fait d’« exporter la démocratie » est compatible avec l’objectif de maintien de la paix à l’intérieur et au-delà du continent européen, ou si l’Union européenne devrait faire un choix difficile entre les deux », s’est-il interrogé.

Le diplomate russe a critiqué le désir de l’UE de devenir un « pouvoir normatif » régional, ce qui, selon lui, implique une plus grande projection des acquis de l’UE dans ses relations avec les pays tiers. Dans ce contexte-là, il a mentionné le « troisième paquet énergétique », et le système européen d’échange de quotas d’émission.

La question à un million d’euros

Pour Vladimir Chizhov, la « question à un million d’euros » est de savoir comment développer les relations UE-Russie pour que les deux parties sortent gagnantes. Tout d’abord, a-t-il déclaré en guise de réponse, la relation devrait devenir un « véritable partenariat d’égal à égal, et les inquiétudes mutuelles devraient être systématiquement dissipées ». À cet égard, il a appelé l’UE à voir le projet régional russe, la Communauté économique eurasienne, comme son équivalent.

« Pour commencer, il pourrait être utile d’établir des premiers contacts de travail entre la Commission européenne et la Commission économique eurasienne. Il est satisfaisant de voir que dans l’UE, nombreux sont ceux qui se laissent convaincre par cette idée », a-t-il déclaré.

Deuxièmement, la coopération économique entre la Russie et l’UE doit être renforcée, et non pas affaiblie. Il a cité des chiffres de l’Institut autrichien de recherches économiques (WIFO) selon lequel les sanctions imposées à la Russie devraient couter à l’UE environ 100 milliards d’euros et plus de deux millions d’emplois.

« Dans le contexte actuel d’instabilité économique, je crois que l’UE n’a pas besoin de cela », a-t-il commenté.   

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Troisièmement, la relation doit devenir moins idéologique et plus pragmatique, a déclaré le diplomate russe. Vladimir Chizhov a cité Otto von Bismark, un homme d’État Prusse qui a dominé les affaires européennes et allemandes de 1860 à 1890, et qui disait que celui qui traitait avec les Russes, devait le faire de manière équitable ou pas du tout.

Enfin, la Russie et l’UE doivent gérer conjointement la multitude de crises qui germent dans leur voisinage commun, a assuré Vladimir Chizhov.

« Du point de vue russe, qui, je peux comprendre, n’est pas universellement partagé, la tournure désastreuse qu’ont pris les événements dans la région du ‘printemps arabe’ et en Ukraine, est fortement liée avec la tentative d’insuffler la notion de suprématie des valeurs occidentales dans des environnements régionaux très complexes.

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« Bien entendu, l’UE à elle seule ne peut pas être blâmée pour l’instabilité régionale. Néanmoins, la brutalité avec laquelle l’UE cherche à ‘civiliser’ la région et imposer ses propres normes et valeurs, n’a pas rendu la politique européenne de voisinage plus attrayante », a déclaré Vladimir Chizhov. Dans son discours, le diplomate n’a pas parlé des États-Unis.

Faisant face aux problèmes de terrorisme, d’immigration illégale, de drogues, et de trafic d’êtres humains, la Russie et l’UE devraient utiliser les canaux de communication en place, qui ont été fermés dans le cadre de la crise ukrainienne, a déclaré Vladimir Chizhov, tout en ajoutant : «  la Russie et l’UE ont considérablement limité leur coopération, mais ce n’est pas le cas des terroristes ».