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08/12/2016

Les relations UE-Azerbaïdjan butent sur les droits de l’homme

Europe de l'Est

Les relations UE-Azerbaïdjan butent sur les droits de l’homme

Carte de l'Azerbaïdjan , photographiée à Bakou. [Georgi Gotev]

L’Azerbaïdjan est la meilleure preuve que l’approche universelle de l’UE vis-à-vis de ses voisins ne fonctionne pas, a reconnu un responsable de la Commission, lors d’une conférence à Bruxelles.

« Nombreux sont les responsables européens, et les États membres, qui pensent que tout le monde veut obtenir un accord d’association et se rapprocher de l’UE. Nous avons donc été surpris quand l’Azerbaïdjan a refusé », a déclaré Dirk Schuebel, chef de la division des relations bilatérales avec les pays du Partenariat oriental au sein du Service européen pour l’action extérieure, lors d’une conférence organisée par le Centre politique européen, le 8 février.

Suspension des négociations

L’UE a récemment revu sa politique de Partenariat oriental, avec une approche sur mesure vis-à-vis de l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Biélorussie, les trois pays qui, contrairement à l’Ukraine, la Moldavie et la Géorgie, ne cherchent pas à s’associer avec ou à entrer dans l’UE.

« Nous traversons une période délicate. L’Azerbaïdjan a suspendu les négociations pour un accord d’association en 2014. Nous essayons toujours de trouver la formule magique pour résoudre le conflit du Haut-Karabagh », a expliqué Dirk Schuebel, faisant référence au conflit gelé où un cessez-le-feu bancal est constamment violé. Techniquement, l’Azerbaïdjan et l’Arménie sont toujours en guerre.

>> Lire : Tusk navigue entre les conflits gelés du Caucase du Sud

Dirk Schuebel répondait Svante Cornell, directeur de l’Institut pour l’Asie centrale et le Caucase à l’Université John Hopkins, qui s’avère critique sur la manière dont la Commission et l’Occident en général gèrent le conflit du Haut-Karabagh et discutent avec l’Azerbaïdjan.

Selon Svante Cornell, depuis le développement de l’Azerbaïdjan à la fin du XIXème siècle, le pays a toujours fait le choix de faire partie de ce que l’on pourrait appeler le monde moderne. Cette vision est partagée par les dirigeants du pays et par la majorité de la population, a-t-il assuré.

Deux poids, deux mesures

D’après l’universitaire, aujourd’hui, l’Azerbaïdjan est un État fondamentalement moderne et laïc et tourné vers l’Ouest, mais il ne sait pas à quelle vitesse il veut adopter les principes des États occidentaux et est de « plus en plus méfiant à l’égard de l’approche deux poids deux mesures de l’Occident ».

Svante Cornell a expliqué que l’Azerbaïdjan moderne était né après 1991, traumatisé par l’occupation arménienne, et par l’annexion du Haut-Karabagh. L’Arménie a occupé un sixième du pays et procédé au nettoyage ethnique des trois quarts de la population dans cette zone. Le pays s’est remis de sa défaite grâce à ses ressources énergétiques abondantes et a commencé à construire un État fonctionnel, a expliqué Svante Cornell.

Autres priorités que l’Arménie

Selon l’universitaire, pour l’Azerbaïdjan, la priorité en termes de politique étrangère est le maintien de l’indépendance. En effet, le pays craint de revivre l’année 1920, quand, indépendant depuis peu, il s’était fait engloutir par la Russie soviétique. L’Azerbaïdjan a déclaré son indépendance en 1918, après l’effondrement de l’empire russe, mais en 1920, Lénine décida que la Russie soviétique ne pouvait pas survivre sans le pétrole de Bakou. L’indépendance de l’Azerbaïdjan a donc duré 23 mois.

Après avoir récupéré son indépendance en 1991, le pays a décidé que sa priorité ne serait pas de reprendre le Haut-Karabagh, contrairement à l’Arménie qui souhaitait avant tout contrôler et occuper le Haut-Karabagh et les territoires autour, sans trop se soucier du maintien de sa souveraineté, a rappelé Svante Cornell.

Pour l’Azerbaïdjan, cela signifiait donc chercher un soutien ailleurs qu’en Russie, et se relier à l’Ouest grâce à des gazoducs, qui assureraient l’indépendance économique du pays.

>> Lire : La Commission tarde à rendre son avis sur le gaz azéri

Prise de distance

Selon Svante Cornell, plusieurs facteurs peuvent expliquer le fait que l’Azerbaïdjan prenne de la distance par rapport à l’Occident. Le premier est la guerre russo-géorgienne de 2008, qui a profondément affecté la manière dont l’Azerbaïdjan voit le monde. « Cette guerre a changé sa vision des capacités et intentions de la Russie, mais aussi de l’Ouest », a-t-il déclaré.

« Si l’Occident n’est pas venu à la rescousse du pays le plus progressiste et démocratique de la région, que peuvent attendre les Azéris ? », a demandé l’universitaire suédois.

Le deuxième facteur est la politique de l’administration Obama vis-à-vis de la Russie, qui s’est fait aux dépens de petits pays de l’espace post-soviétique.

Le troisième facteur, estime Svante Cornell, est la décision de l’Ouest de reléguer le conflit du Haut-Karabagh au second plan et de se concentrer sur la normalisation des relations Turquie-Arménie. « Une décision qui compromet la perspective de trouver une solution au conflit, puisque le principal inconvénient qu’a l’Arménie à occuper l’Azerbaïdjan est la fermeture de la frontière avec la Turquie. Si cette dernière est ouverte, l’Arménie n’aura plus besoin de résoudre le conflit », a avancé l’universitaire.

Selon lui, le quatrième facteur est le printemps arabe, que Bakou a associé aux « politiques occidentales irresponsables de changements de régime dans le Moyen-Orient, qui, comme nous le voyons maintenant, n’ont provoqué que chaos et destruction ».

Enfin, le cinquième facteur est la guerre directe que la Russie mène contre ses voisins. Le cas de la Crimée est particulièrement flagrant du point de vue azéri, car l’Occident a trouvé une nouvelle cause d’intégrité territoriale à défendre – en Ukraine, mais pas en Azerbaïdjan, a souligné Svante Cornell.

« La tentative de l’UE de différencier son approche par rapport à ces deux conflits n’est plus crédible, et, en privé, nombreux sont les représentants de l’UE qui reconnaissent cela », a-t-il poursuivi.

Selon lui, c’est ce qui a orienté l’Azerbaïdjan vers une politique de non-alignement : « Après 2008, l’Ouest a manqué à ses responsabilités de maintien de la souveraineté, de la sécurité et de résolution de conflit, qui sont les enjeux les plus importants du gouvernement azéri ».

La rhétorique occidentale vis-à-vis de l’Azerbaïdjan est entièrement dominée par les questions de droits de l’Homme et de démocratie. « L’UE brandit le bâton mais pas la carotte », a indiqué le chercheur suédois. « Plus on met l’accent sur les droits de l’Homme, moins on y parvient. »

Meilleure voie à suivre

Dirk Schuebel a également abordé la question des droits de l’Homme, affirmant que la Commission n’était pas satisfaite de la politique de l’Azerbaïdjan à ce sujet. « Nous avons publié tellement de communiqués sur la situation des droits de l’Homme qu’ils ont certainement perdu tout leur effet », a-t-il expliqué.  

>> Lire : L’UE appelle l’Azerbaïdjan à réexaminer la condamnation d’une journaliste

Contexte

Le Haut-Karabagh est l’un des conflits gelés de la région post-soviétique. Il s’agit d’une région enclavée dans le Caucase du Sud, officiellement située sur le territoire de l’Azerbaïdjan, mais dirigée par le gouvernement séparatiste de la République séparatiste du Haut-Karabagh, soutenu par l’Arménie.

Cette région a fait l’objet d’un conflit armé entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan entre 1988 et 1994. Un cessez-le-feu négocié par la Russie a été signé en mai 1994.

En août 2008, les États-Unis, la France et la Russie ont entamé la négociation d’un accord pour régler ce conflit, proposant un référendum sur le statut du territoire. Leurs efforts ont abouti à la signature à Moscou d’un accord entre le président arménien, Serzh Sargsyan, et son homologue azéri, Ilham Aliyev, pour la tenue de discussions en vue de trouver une solution politique.