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29/07/2016

De Dantzig à Donetsk, 1939 – 2014

Europe de l'Est

De Dantzig à Donetsk, 1939 – 2014

Le 1er septembre 1939, l'Allemagne nazie attaqua la Pologne (Credit: [swissmacky]/Shutterstock)

Appel des intellectuels polonais aux citoyens et gouvernements d’Europe.

« Mourir pour Dantzig » cette phrase symbolise l’attitude de l’Europe occidentale face à la guerre qui éclata il y a 75 ans. La France et le Royaume-Uni donnèrent à trois reprises le feu vert au dictateur allemand. Ni l’Anschluss, ni l’occupation des Sudètes, ni le démantèlement de la Tchécoslovaquie n’entrainèrent pour Hitler et pour son État de conséquences sérieuses. Et quand le 1er septembre 1939, dans la suite logique de la signature du pacte germano-soviétique, les premiers tirs retentirent à Dantzig, les puissances occidentales ne se résolurent qu’à une « drôle de guerre ». C’est ainsi qu’elles donnèrent à Hitler leur feu vert pour la quatrième fois, pensant qu’au prix de la fin de Dantzig, elles sauveraient leur propre vie. La prochaine capitale à être occupée sur la liste, ce fut Paris, puis peu après, les bombes tombèrent sur Londres. C’est alors seulement que l’on se mit à crier « Stop » et « Plus jamais ça ! » 

Cette politique égoïste et à court terme des Européens face à l’agresseur ne peut plus se répéter. Cependant, la récente évolution de la situation mondiale et la soudaine montée des tensions ressemblent étrangement à l’année 1939. La Russie, État agressif, occupe une partie du territoire de son plus petit voisin : la Crimée. L’armée et les services spéciaux du président Poutine, intervenant la plupart du temps incognito, opèrent à l’est de l’Ukraine, en soutenant les formations qui terrorisent la population locale et la menacent ouvertement d’invasion.

On note cependant une nouveauté par rapport à 1939 : l’agresseur en question a réussi au cours des dernières années, alors que ses partenaires occidentaux croyaient encore à son « visage humain », à attirer dans l’orbite de ses intérêts beaucoup de politiciens et d’hommes d’affaires. Le lobby alors formé, influença et continue à influencer la politique de nombreux pays. Cette politique fut ainsi qualifiée de « Russia first » et même de « Russia only ». À présent celle-ci s’est effondrée. L’Europe a désormais besoin de toute urgence d’une nouvelle Ostpolitik.

Aussi lançons-nous à nos voisins et à nos concitoyens européens et à leurs gouvernements un appel urgent :

  1. François Hollande, président de la République française et son gouvernement se trouvent devant la tentative de faire un pas qui serait bien plus grave que la passivité de la France en 1939. Dans les semaines à venir, la France est en passe de devenir le seul pays européen à aider l’agresseur : elle a l’intention de livrer à la Russie de Poutine, deux navires porte-hélicoptères Mistral flambant neufs. La coopération dans ce domaine a démarré en 2010 et déjà à l’époque, cela avait entrainé de nombreuses protestations. Nicolas Sarkozy, le président d’alors, avait l’habitude d’y couper court en répétant « la guerre froide est finie ». À présent la guerre ouverte est bel et bien lancée. Il n’y a donc aucune raison d’honorer les anciens engagements. Quelques politiciens et Bernard-Henri Lévy ont déjà proposé à la France de vendre ses navires soit à l’OTAN soit à l’Union européenne. Si le président Hollande ne change pas d’avis, les citoyens de l’Europe devraient l’en convaincre en boycottant les marchandises françaises.
  2. La République fédérale d’Allemagne, dès 1982, a commencé de plus en plus à dépendre du gaz russe. Déjà à l’époque, des intellectuels polonais, parmi lesquels Czeslaw Milosz et Leszek Kolakowski, la mettaient en garde contre l’installation de nouveaux gazoducs, les qualifiant de potentiels « instruments de chantage » à l’égard de l’Europe : les présidents successifs de la République polonaise d’Aleksander Kwasniewski à Lech Kaczynski l’ont aussi rappelé à différentes reprises. Mais les politiciens allemands, soit en raison du fameux complexe de culpabilité allemande, soit croyant au « miracle économique russe » et espérant en tirer profit, appréciaient beaucoup la coopération avec le pouvoir russe. Continuant par la même, peut-être de façon inconsciente, la malheureuse tradition allemande, qui fait qu’à l’Est on ne discute qu’avec un seul partenaire : la Russie. Au cours de ces dernières années, les entreprises appartenant à l’État russe ou à ses oligarques se sont de plus en plus implantées en Allemagne, que ce soit dans le domaine des ressources énergétiques, du monde du football ou du secteur touristique. L’Allemagne devrait mettre un frein à ce genre de dépendance derrière laquelle se dissimulent toujours des pressions politiques.
  3. Tous les Européens et chaque pays à titre individuel devraient prendre part aux actions d’aide à l’Ukraine menacée. Des centaines de réfugiés des territoires de l’est de l’Ukraine et de Crimée ont besoin d’aide humanitaire. Son économie a été rendue exsangue par des années de contrat aux conditions draconiennes avec Gazprom qui occupe une position de monopole sur le marché des ressources énergétiques et qui impose à l’Ukraine, son client le plus démuni, le tarif le plus élevé. L’économie ukrainienne a cruellement besoin d’une aide urgente, de nouveaux partenaires commerciaux et de nouveaux investisseurs. Le domaine de la culture, des médias et des initiatives citoyennes, dynamique et d’une extraordinaire richesse a lui aussi besoin de soutien.
  4. Pendant de longues années, l’Union européenne a fait comprendre à l’Ukraine qu’elle n’avait aucune chance ni pour en devenir membre, ni pour bénéficier d’une aide autre que symbolique. La politique de « partenariat oriental » n’y a pas changé grand-chose. On peut se demander s’il ne s’agit pas là d’une solution que l’on pourrait qualifier de pis aller. Cependant, du jour au lendemain toutes ces questions ont développé leur propre dynamique, principalement grâce à la détermination des démocrates ukrainiens. Pour la première fois dans l’histoire, les citoyens d’un pays périssaient sous les balles avec le drapeau européen à la main. Si l’Europe ne montre aucune solidarité avec eux, cela signifiera que les idéaux de liberté et de fraternité, hérités de la Révolution française, ne représentent plus rien pour elle.

L’Ukraine a le droit de défendre autant son territoire que ses citoyens et de répondre à une agression extérieure par l’intervention de ses forces de police et de son armée, y compris dans ses régions frontalières avec la Russie. Car aussi bien dans la région de Donetsk que dans l’ensemble du pays régnait de 1991 à 2014 une paix stable ; on n’y a connu aucun conflit violent, y compris sur le plan du droit des minorités. Vladimir Poutine, libérant les démons de la guerre et testant un nouveau type d’agression, transforme l’Ukraine en champ de manœuvres, à l’image de la guerre civile espagnole, où les unités fascistes grâce à l’appui de l’Allemagne hitlérienne attaquaient la jeune république. Ceux qui ne diront pas aujourd’hui à Poutine « no pasarán ! » (« ils ne passeront pas ! ») exposent l’Union Européenne et ses valeurs au ridicule, tout en consentant à la déstabilisation de l’ordre mondial.

Personne ne sait qui dirigera la Russie dans trois ans. On ne sait pas ce qu’il adviendra de l’actuelle élite au pouvoir, celle qui conduit cette politique aventureuse, contraire aux intérêts de son propre peuple. En revanche, on sait une chose : celui qui continue à faire du « business as usual » risque la mort de milliers de nouveaux Ukrainiens et Russes, l’exode de centaines de milliers de nouveaux réfugiés ainsi que de nouvelles attaques de l’impérialisme poutinien vis-à-vis de nouveaux pays. Hier Dantzig, aujourd’hui Donetsk : on ne peut pas admettre que l’Europe vive pour les années à venir avec une plaie ouverte qui saigne.

Gda?sk, 1.9. 2014

Signé par :

W?adys?aw Bartoszewski

Jacek Dehnel

Inga Iwasiów

Ignacy Karpowicz

Wojciech Kuczok

Dorota Mas?owska

Zbigniew Mentzel

Tomasz Ró?ycki

Janusz Rudnicki

Piotr Sommer

Andrzej Stasiuk

Olga Tokarczuk

Eugeniusz Tkaczyszyn-Dycki

Magdalena Tulli

Agata Tuszy?ska

Szczepan Twardoch

Andrzej Wajda

Kazimierz Wóycicki

Krystyna Zachwatowicz

?Traduit du polonais par Malgorzata Smorag-Goldberg?