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24/02/2017

Henri Malosse rêve d’un président de l’UE

Europe sociale & Emploi

Henri Malosse rêve d’un président de l’UE

Henri Malosse

L’ancien président du Comité économique et social européen a expliqué à notre partenaire Treffpunkteuropa pourquoi l’UE devrait, selon lui avoir un président élu- et pourquoi le néolibéralisme et la mondialisation ont alimenté le populisme.

Entre 2013 et 2015, Henri Malosse était président du Comité économique et social européen (CESE), l’organe de consultation de l’Union européenne. Ces dernières années, le comité a promu des problématiques liées à la société civile.

Dans un discours datant de 2014, quand vous étiez président du CESE, vous avez déclaré : « On a construit l’Europe mais nous avons oublié de construire les Européens ! » Qu’entendiez-vous par là ?

Je voulais dire que nous devons construire une identité européenne forte, chez les citoyens. À l’exception d’une petite minorité, la plupart des gens ne se sentent pas Européens. Si la majorité des citoyens estiment avoir besoin de l’UE, ils ne s’identifient pas avec elle, et particulièrement pas avec les élites européennes. C’est ça que je voulais dire.

Comment construit-on une identité commune ?

Une identité européenne ne peut être imposée d’en haut, via une décision du Conseil, par exemple. Elle ne peut venir que des peuples. Je suis un enfant de la réconciliation franco-allemande qui a eu lieu après la guerre. Je n’avais que 12 ans quand j’ai été envoyé pour la première fois dans un programme d’échange. Mon père était un professeur d’allemand qui attachait beaucoup d’importance à la relation entre Berlin et Paris, ce qui m’a énormément influencé.

J’ai essayé d’organiser un échange entre l’Allemagne et la République tchèque, il est incroyablement difficile de trouver des financements pour ce type de projets. Nous n’avons jamais reçu de fonds européens.

C’est frustrant, tout prend un temps fou. Je pense pourtant que ce sont ces petites initiatives qui construisent l’Europe. Je suis européen à cause de mon petit échange. C’est comme ça que ça marche. La Commission européen avait autrefois un programme de promotion des jumelages, mais ça a disparu.

Qu’est-ce qui a changé depuis votre premier mandat de commissaire ?

Bruxelles est technocratique, elle n’a plus d’âme. Les jeunes s’en écartent. La jeune génération ne participe même pas activement aux élections en votant, ils n’ont aucune motivation. À la fin des années 1990 et au début du nouveau millénaire, l’UE a fait une erreur, elle n’a pas investi dans les citoyens et a choisi de se concentrer sur l’économie et le libre-échange. Tout était très théorique et idéologique, à l’exception du programme Erasmus. Erasmus et l’introduction de l’euro ont été les dernières initiatives orientées vers les citoyens. Au début de l’euro, la plupart des gens y étaient favorables. À l’époque j’étais dans une petite ville du sud de la France, et je me souviens des gens qui faisaient la queue très longtemps pour avoir de nouveaux billets. Ils étaient très enthousiastes ! Cet enthousiasme a cependant été balayé par les politiques d’austérité.

Que pourrait-on faire pour rapprocher à nouveau l’UE de ses citoyens ?

Aujourd’hui, l’UE est très complexe, et étrangère, mais il est toujours utile d’avancer, même lentement. Je vais vous donner un exemple. Avec l’eurodéputé français Jean Arthuis et d’autres collègues, amis et eurodéputés, je travaille sur un programme pilote d’Erasmus pour apprentis. L’apprentissage couvrirait une période de trois ans et un apprenti boulanger français, par exemple, pourrait faire deux ans dans une boulangerie en France, puis un an en Allemagne. Dans la boulangerie allemande, il apprendrait notamment la langue, mais aussi la culture, et certaines spécialités, comme le Schwarzbrot [pain noir typique d’Allemagne et de certains pays scandinaves], par exemple. Les initiatives citoyennes sont d’autres exemples, mais la Commission ne les prend malheureusement pas très au sérieux.

La structure des institutions européennes doit-elle changer ?

Il faut donner plus de pouvoir au Parlement. Nous devrions également avoir un président de l’UE. Je pense que cela motiverait les jeunes à voter. Si quelqu’un comme l’ancien président tchèque Václav Havel se présentait, j’imagine qu’un grand nombre de jeunes voteraient pour lui. Il est facile à comprendre, pas trop idéologique et pas technocratique. C’est peut-être parce qu’il est également écrivain. Ce type de profile est rare en politique.

>> Lire : Wolfgang Schäuble voudrait un président de l’UE directement élu

En 1994, Václav Havel a fait un discours intéressant, dans lequel il a notamment indiqué que « le traité de Maastricht s’adress[ait] à ma raison, mais pas à mon cœur ». Il avait la même opinion de la bureaucratie européenne. J’ai cependant l’impression que l’on peut parler de cela autant que l’on veut, rien de changera.

Et c’est de pire en pire ! Nous n’avons pas du tout changé notre système. Au départ, il y a avait six États membres, aujourd’hui il y en a 28, mais le système est le même. J’ai eu la chance de participer à des Conseils européens en tant que président du CESE. Les sommets sont officiels, ennuyeux et dépourvu de vrai débat. Personne ne s’écoute. Comment s’attendre à ce que quoi que ce soit émerge d’une rencontre pareille ?

Comment un jeune pourrait-il s’enthousiasmer pour l’UE alors qu’il y a des disparités criantes entre les États membres ?

C’est vrai. Je pense que l’inégalité entre riches et pauvres a augmenté dans les pays européens. D’un côté, nous avons une monnaie commune, mais de l’autre les promesses d’avenir sont bien différentes. Quand un jeune Espagnol doit émigrer pour trouver un boulot, qu’est-ce que l’UE a à offrir ? Rien. L’échec est là.

Est-ce pour cela que le populisme augmente en Europe ?

Imaginez : ces 50 dernières années, les richesses de nos pays ont augmenté et notre PIB a été multiplié par quatre. Pourtant, les conditions de vie des citoyens se sont-elles améliorées ? Non ! Nous vivons dans un monde dangereux, il y a de moins en moins d’emplois pour les jeunes, qui n’imaginent pas avoir un jour droit à une retraite. Le concept des « mini emplois » est une autre bonne idée qui permettrait de pallier cette situation précaire. Les citoyens ne comprennent pas comment, après tout ce progrès, la situation s’est empirée. Les populistes exploitent très facilement cette tension.

Le néolibéralisme est-il également à la source du succès du populisme ?

Le néolibéralisme et la mondialisation, en effet. Comment pouvons-nous accepter que les industries se délocalisent en Chine ? Je pense que les conséquences de la mondialisation et du commerce international sont négatives pour les citoyens, même si les élites ne le voient pas. Il y a de moins en moins d’emplois, et les salaires baissent. Est-ce cela, le progrès ?

Y a-t-il de l’espoir pour l’Europe ?

Nous n’avons pas d’autre choix. L’Europe est notre seule chance. Tout comme Jean Monnet, je pense que l’idée de base de l’Europe est ancrée dans l’esprit des citoyens. Les jeunes ont l’impression d’en avoir besoin. Jusqu’ici, les représentants politiques n’ont cependant pas trouvé la bonne vision, mais cela viendra. En tant qu’Européens, nous sommes responsables de guerres civiles et du colonialisme. Aujourd’hui, notre responsabilité est de construire l’Europe, mais nous devons la construire avec les citoyens, pas contre eux. Nous avons besoin de personnes qui ont une vision, de projets concrets, d’échanges et d’un vrai mouvement politique pour élire démocratiquement un président européen. Ce n’est pas impossible.