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27/09/2016

Blocage de fusions dans les télécoms : l’UE va-t-elle trop loin ?

Innovation & Entreprises

Blocage de fusions dans les télécoms : l’UE va-t-elle trop loin ?

Margrethe Vestager

[© European Union , 2016]

Après le Danemark, Bruxelles a mis son veto au rapprochement entre O2 et Three au Royaume-Uni. Ces décisions divisent les certains analystes. Un article de notre partenaire La Tribune.

Rebelote. Après avoir empêché la fusion entre les opérateurs mobiles TeliaSonera et Telenor en septembre dernier au Danemark, Bruxelles a remis le couvert. Mercredi, la Commission européen a interdit le rapprochement entre O2 et Three au Royaume-Uni.

>>Lire : Royaume-Uni: Bruxelles balaye le mariage O2-Three

Cette décision ne constitue pas une surprise. Depuis début mai, la rumeur d’un blocage s’était largement répandue dans la presse.

Pour justifier son veto, Margrethe Vestager, l’intransigeante commissaire à la concurrence, a évoqué  « des conséquences néfastes pour la concurrence », lesquelles auraient engendré  « moins de choix et des prix plus élevés ». Annoncée il y a un peu plus d’un an, ce rapprochement aurait, il est vrai, donné naissance au plus important acteur de téléphonie mobile outre-Manche. Puisque O2 et Three sont respectivement les second et quatrième plus gros opérateurs du pays.

« Une vision très dogmatique »

Cette décision n’en demeure pas moins un camouflet pour les opérateurs télécoms européens. A leurs yeux, les fusions nationales – souvent marquées par le retour de quatre à trois acteurs – apparaissent comme un moyen privilégié pour diminuer la concurrence, d’accroître leurs marges, et in fine de mettre plus d’argent dans le déploiement de la fibre et la 4G.

De son côté, Margrethe Vestager se positionne en défenseur des consommateurs. Elle juge que les fusions débouchent trop souvent sur une flambée des factures, sans nécessairement doper les investissements. Au contraire, d’après elle, les opérateurs profiteraient parfois de la consolidation pour les diminuer et privilégier leurs profits à court terme.

Cette posture est aujourd’hui autant louée que critiquée. Sous couvert d’anonymat, un analyste parisien fusille « une vision très dogmatique et politique » de Bruxelles. D’après lui, la consolidation ne débouche pas forcément sur une hausse des prix. « C’est factuellement faux », dit-il. « En Espagne, il y a quatre opérateurs et les prix montent. En Allemagne, ils baissent alors qu’on est revenu à trois acteurs. Et en France, où la consolidation n’a pas eu lieu [avec l’échec du rachat de Bouygues Telecom par Orange, Ndlr], ils sont en train de remonter. »

L’importance de la taille critique

D’après lui, les craintes de Bruxelles sur les investissements ne sont pas non plus justifiées: « Ce que l’on constate, c’est que, quand le chiffre d’affaires augmente, les investissements suivent. » Il prend en exemple l’Allemagne, qui est revenue à trois opérateurs depuis le rapprochement entre O2 et E-Plus il y a deux ans. « Honnêtement, est-ce qu’on a eu moins d’investissements après la consolidation? Non ».

>>Lire :  Feu vert de Bruxelles à la fusion de deux opérateurs mobiles en Allemagne

Or, dans les télécoms, les investissements sont le nerf de la guerre, surtout dans des marchés nationaux de plus en plus « convergents » – c’est-à-dire où les opérateurs sont présents à la fois dans l’Internet fixe et dans le mobile. Notre analyste évoque le marché français.

Aujourd’hui, les opérateurs doivent investir des milliards dans la fibre optique, qui remplacera le vieux réseau cuivré ces prochaines années. Mais pour ce faire, « il faut avoir une taille critique suffisante, de l’ordre de 20% à 25% du marché de l’Internet fixe », juge notre expert. Il rappelle que ce n’est pas le cas de Bouygues Telecom, dont beaucoup doutent de la survie à moyen-long terme. « Dans un marché convergent, c’est le nombre d’acteurs Internet fixe qui déterminera le nombre d’acteurs mobiles », estime-t-il.

Le danger d’un trop gros opérateur

D’après notre analyste, l’UE fait également fausse route à ce sujet. Pour lui, Bruxelles « considère que le marché du mobile est resté indépendant de celui de l’Internet fixe ». Or, après l’échec de la consolidation dans le mobile au Royaume-Uni, la probabilité qu’un acteur de l’Internet fixe, comme Virgin Media ou BSkyB, tente un raid sur O2 est élevée. Et s’il survient, les opérateurs uniquement présents sur un seul marché pourraient avoir du mal à rivaliser. Ce qui au final, « pourrait bien diminuer la concurrence ».

D’autres experts, en revanche, sont plus mesurés vis-à-vis de la politique de l’UE dans les télécoms. C’est le cas d’Yves Gassot, à la tête de l’Idate, un think tank spécialisé dans le numérique. Pour lui, les craintes de l’UE liées à une baisse de la concurrence au Danemark et au Royaume-Uni ne sont pas infondées: « Les nouvelles entités auraient eu des parts de marchés très significatives, et on aurait assisté à une forme de concentration des fréquences. »

A ses yeux, on saura si Bruxelles « a une position de principe « anti-consolidation après sa décision sur le rapprochement entre les opérateurs mobiles Wind et 3 Italia. »

>>Lire : Mobile: une fusion géante bouleverse le marché italien

Celle-ci pourrait donner naissance à un nouveau géant dans le pays. Mais avec une part de marché de 33,5%, il ne distancerait pas trop l’opérateur historique Telecom Italia (32,3%) et Vodafone (27%). Ce qui pourrait lever les inquiétudes de Bruxelles concernant la concurrence.

Un contexte politique tendu

En outre, d’après Yves Gassot, le contexte politique a probablement joué un rôle important dans l’interdiction de Bruxelles du mariage O2-Three, alors que le Royaume-Uni s’apprête à voter pour ou contre son maintien dans l’UE. Ces derniers mois, l’Ofcom, le régulateur britannique des télécoms, voyait d’un mauvais œil ce rapprochement. Lequel aurait donné naissance à un mastodonte dans le mobile, avec une part de marché de 40%.

« Avec le référundum sur le ‘Brexit’, la Commission européenne était extrêmement sensible à ne pas prendre des décisions menant au bras de fer avec Londres », souligne Yves Gassot. Même si, pour sa part, Margrethe Vestager a assuré que « la politique n’interfère pas dans ses décisions ».

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