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25/09/2016

L’Europe s’ouvre tant bien que mal aux politiques sur le big data

Innovation & Entreprises

L’Europe s’ouvre tant bien que mal aux politiques sur le big data

Un membre vert portant un masque du lanceur d’Edward Snowden au Parlement européen, le 12 mars 2014. [greensefa/Flickr]

[greensefa/Flickr]

À Bruxelles, les décideurs politiques européens ont pris conscience du potentiel économique du big data. Mais leurs inquiétudes sur la sécurité de cette masse de données persistent.

Dans toute l’Europe, les hommes politiques portent un regard méfiant sur la révolution du big data, considérée comme une tendance importée des États-Unis qui viole la sphère privée.

Et non sans raison. Quand les autorités européennes se sont rendues compte que les services de renseignement américains avaient enregistrées les données collectées par les géants du Net (Facebook, Google, etc), elles se sont empressées de revoir les lois concernant la vie privée et de demander un nouvel accord avec les États-Unis pour contrôler le transfert des données des citoyens européens hors du continent.

À Bruxelles, certains commissaires se sont moqués du scandale d’espionnage américain en prenant l’habitude de saluer les potentiels auditeurs de Washington, lors des conférences de presse privées.

Mais depuis, la donne a changé. Les décideurs politiques de l’UE sont devenus des champions du big data, en tant qu’accélérateur de la croissance économique, mais aussi en tant qu’outil pour certains domaines de politique.

Combattre le terrorisme et la propagande russe

Le big data joue un rôle majeur dans la lutte contre le terrorisme. En effet, le recours au big data a sensiblement augmenté depuis les attentats à Paris l’an dernier.

D’autres initiatives européennes de surveillance des publications relayant des messages radicaux et de recrutement, surtout pour la Syrie, sur les médias sociaux ont émergé cette année.

En décembre dernier, un forum rassemblant des sociétés de l’informatique et des agences gouvernementales a été créé pour lutter contre l’extrémisme en ligne. Des délégations de Google, Facebook, Twitter et Microsoft y participeraient.

Des parlementaires européens avaient déjà voté un rapport exigeant que les médias tels que Facebook ou Twitter soient poursuivis en justice s’ils ne supprimaient pas les publications des djihadistes sur leur site.

Avec la crise dans l’Est de l’Ukraine et l’annexion de la Crimée, la création d’une unité spécialement dédiée à la lutte contre la propagande russe représente un autre projet majeur de l’UE.

Cette unité, créée l’an dernier au service européen pour l’action extérieure, est composée de neuf personnes. Elle se concentre sur « le contrôle et la correction de la désinformation » sur Internet, en s’appuyant sur les données rassemblées grâce à un réseau de 400 contributeurs dans l’UE et en Europe centrale et orientale.

Exploiter les données

Les forces humaines seules ne suffisent pas pour exploiter la masse importante de données postées sur les réseaux sociaux.

« Il y a tellement d’informations fournies sur les réseaux sociaux que le cerveau humain ne peut pas tout assimiler par une simple lecture », explique Laurentiu Vasiliu, fondateur et PDG de Peracton, une entreprise fournissant des analyses en temps réel aux investisseurs. Il s’était exprimé lors d’un événement sur l’exploitation de données organisé par EurActiv.

« Nous avons besoin de machines pour analyser et exploiter ces données efficacement », complète-t-il.

L’outil utilisé par Peracton avait été créé pour mesurer le succès d’une action particulière et aider les traders à décider s’ils doivent vendre ou acheter.

Le logiciel peut toutefois être utilisé dans d’autres domaines. Les autorités en charge de la lutte contre le terrorisme vont traquer l’occurrence de certains mots ou phrases utilisés par les djihadistes lors de leurs recrutements en ligne et associer les résultats à des zones géographiques ou à des comptes sur les réseaux sociaux. Les candidats aux élections peuvent aussi s’intéresser à ces méthodes de contrôle qui leur permettent d’évaluer la popularité de leurs thématiques et adapter leur discours.

« Il y a des occasions à ne pas manquer : de la politique à l’économie, tout le monde peut voir ce qu’il se passe en temps réel », a déclaré Laurentiu Vasiliu

Entraves multiples

La Commission européenne veut promouvoir une économie axée sur les données dans le cadre de sa stratégie pour le marché unique numérique.

« Certains affirment que le big data est la monnaie ou le pétrole du marché unique numérique », explique Beatrice Covassi, responsable du big data à la DG Connect.

« Pour l’heure, seule une entreprise spécialisée dans le big data sur 20 est européenne », a-t-elle affirmé au cours de l’événement organisé par EurActiv l’an dernier, tout en précisant que la Commission tentait de mettre en place les conditions adéquates pour « créer une communauté autour du big data » et exploiter cette technologie en Europe.

« Les données et l’exploitation des données représentent déjà 5 % de l’ensemble des ressources utilisées dans la production », estime Hosuk Lee-Makiyama, directeur de l’économie numérique chez le groupe de réflexion ECIPE. « Cela signifie que les données sont déjà aussi importantes que l’électricité ou la main d’œuvre », a-t-il expliqué lors du même événement en juin 2015.

La parlementaire allemande, Julia Reda, originaire du Parti pirate, pense que l’exploitation du big data « représente un potentiel immense », tant que les citoyens peuvent contrôler les informations privées qu’ils partagent en ligne. Certaines personnes pourraient par exemple avoir envie de publier leur dossier médical pour entrer en contact avec des patients souffrant de la même pathologie. D’autres jugeraient peut-être utile de « mesurer » leurs activités sur les réseaux sociaux, a-t-elle expliqué.

Julia Reda souligne qu’il existe toutefois « de nombreux obstacles légaux » qui empêchent de s’engager dans ce type d’activités en ligne, notamment l’absence de garantie concernant le contenu partagé en ligne, parfois protégé par le droit d’auteur.

Les craintes concernant la vie privée, en particulier sur la collecte des informations sans accord préalable, ne sont jamais très loin du débat.

« La vie privée est un véritable défi. En ce qui concerne Twitter, Facebook et les autres réseaux sociaux, les gens ont besoin de s’assurer que leurs données ne seront pas utilisées pour ce type d’analyse, et si non, qu’ils peuvent se désabonner », explique Laurentiu Vasiliu.

La réforme sur la protection des données

Les législateurs du Parlement européen se sont voulus rassurants et ont adopté une réforme de la législation européenne sur la protection des données en avril 2016, après des années de négociations acharnées.

Le parlementaire du parti vert, Jan Philip Albrecht, qui avait représenté le Parlement au cours des négociations avec les 28 États membres, a déclaré qu’il s’agissait d’un accord « historique ». Selon lui, le nouveau Réglement général sur la protection des données « est à l’épreuve du temps et favorable à l’innovation ».

« Il permettra aux citoyens de reprendre le contrôle de leurs données personnelles dans cette ère du numérique », assure le parlementaire, dans un article coécrit avec Věra Jourová, commissaire à la justice, aux consommateurs et à l’égalité des genres.

« L’économie bénéficiera beaucoup de cette réforme, fondamentale pour le marché unique numérique », cite l’article. La réforme permettra entre autres de réduire les coûts et d’augmenter les garanties judiciaires pour les entreprises, grâce à un ensemble de lois communes en Europe, remplaçant les 28 différentes lois nationales.

Julia Reda insiste malgré tout sur les limites des analyses du big data. « Nous devons suivre une formation approfondie sur l’utilisation du big data mais également sur les limites de l’analyse des données et le recours à d’autres méthodes pour accéder à des informations authentiques et émettre des jugements moraux », déclare-t-elle.

« Si la protection des données est respectée, l’exploitation du big data peut avoir un potentiel énorme. »