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03/12/2016

Günther Oettinger, le commissaire 4.0

Innovation & Entreprises

Günther Oettinger, le commissaire 4.0

Günther Oettinger

Après des débuts difficiles, le commissaire au numérique a réussi à s’impose auprès des grands acteurs du secteur grâce à une proposition de réforme favorisant le développement de l’Internet des objets.

Des lobbyistes ont confié à EurActiv leur surprise de se voir chanter les louanges de Günther Oettinger. Nombre d’entre eux ont en effet critiqué le commissaire, en privé ou ouvertement, qui a semblé avoir du mal à comprendre les sujets de son portefeuille et tenté d’imposer des politiques peu populaires, comme des modifications du droit d’auteur, dont certaines ont été décriées à la fois par les entreprises et par les associations de consommateurs.

Les lobbyistes qui ont rencontré le commissaire récemment ces deux dernières années assurent qu’il s’est transformé ces derniers mois. Au début de son mandat, le commissaire et son cabinet pouvaient se montrer détachés et distants, selon plusieurs sources. Un lobbyiste explique ainsi s’être mis à l’allemand dans l’espoir de faciliter ses contacts avec Günther Oettinger, qui préfère souvent faire ses discours dans sa langue maternelle.

Le commissaire a toutefois semblé trouver un nouveau souffle quand il s’est mis à promouvoir le rôle d’Internet dans les grandes industries pour contrer la concurrence asiatique et américaine. Il a lui-même beaucoup influencé la rédaction de la proposition législative, pleine de références à l’Internet des objets, à l’industrie 4.0 et aux voitures connectées.

Une grande idée sous-tend le projet de loi : la connexion doit devenir plus rapide et plus fiable afin de supporter le basculement vers un Internet plus présent à tous les niveaux, des voitures à l’agriculture. Pour faciliter cette transition, la Commission tente de pousser les opérateurs télécoms à investir dans des infrastructures plus performantes. L’exécutif a également fixé l’objectif d’une connexion à 100 mégaoctets par seconde d’ici 2025 dans les foyers européens, ainsi qu’une vitesse encore accrue dans certaines structures comme les hôpitaux ou les écoles.

Les moyens d’atteindre ces buts sont cependant controversés. La Commission s’est déclarée en faveur des réseaux de fibre de verre, ce qui déplait à certaines grandes entreprises du secteur. Nombre d’opérateurs utilisent en effet encore des réseaux de câbles de cuivre.

Ambition

« La plus grande ambition politique » de la Commission ces dernières années, c’est ainsi qu’une source au sein de l’industrie a décrit l’offensive pour la fibre de verre. Günther Oettinger a intensifié sa promotion de l’Internet des objets après avoir présenté, avec le vice-président Andrus Ansip, ses projets pour le marché unique numérique, en mai dernier.

« L’industrie 4.0 n’était pas au programme de la Commission au début de son mandat, mais Günther Oettinger a corrigé cela », explique Holger Kunze, qui dirige le bureau bruxellois de VDMA, une association de représentation de l’industrie d’ingénierie mécanique allemande.

Certains lobbyistes qui ont côtoyé le commissaire durant ses six ans en poste à Bruxelles estiment que son mandat précédent, en tant que commissaire à l’énergie, pourrait faciliter son adaptation au secteur numérique. « Il est clair qu’en tant que commissaire en charge de l’énergie il mesurait l’importance de la connectivité, pour l’application des politiques énergétiques fondées sur les réseaux intelligents et les renouvelables », indique Grégoire Verdeaux, directeur de politique internationale chez Vodafone, qui vient lui aussi du secteur de l’énergie.

« En ce qui concerne les propositions législatives, je dirai que c’est la meilleure que nous ayons vu à ce jour », renchérit Paul Meller, porte-parole de DigitalEurope, une association professionnelle représentant des entreprises comme Google, Cisco ou Ericsson. « Les autres réelles législations étaient liées aux consommateurs, et certaines sont un peu confuses. »

>> Lire : L’Internet européen prend de la vitesse

Industrie automobile

Günther Oettinger est connu pour ses références fréquentes aux voitures et pour avoir facilité des accords entre les télécoms et l’industrie automobile.

« Son intérêt pour les véhicules connectés est en partie dû au fait qu’il vient du Bade-Wurtemberg, où sont situées nombre de sociétés du secteur », affirmer Marc Greven, directeur aux affaires juridiques du lobby automobile ACEA.

Avant d’intégrer la Commission en 2010, Günther Oettinger était ministre-président de l’État allemand, où se trouvent les sièges des constructeurs Daimler et Porsche.

Selon un fonctionnaire européen, le commissaire est personnellement investi dans l’adaptation de l’industrie automobile aux nouvelles technologies. Il voyage lui-même en voiture entre Bruxelles et l’Allemagne et se plaint souvent des problèmes de connexion qu’il rencontre quand il travaille à l’arrière.

En septembre 2015, il a mis en place un groupe de travail avec des entreprises de télécoms et des constructeurs automobiles a qui il a demandé de faire des projets pour l’accélération du développement des fonctions connectées des véhicules. Plusieurs lobbyistes faisant partie de ce groupe de travail ont assuré EurActiv de son succès : s’ils ne s’étaient auparavant jamais rencontrés, ils ont à présent des contacts presque toutes les semaines.

« C’est un très bon exemple d’initiative encourageant des industries qui ne communiquaient pas à l’ère analogique à coopérer. À l’avenir, ces industries devront travailler ensemble de manière encore plus étroite », a déclaré Erzsebet Fitori, directrice générale du FTTH Council Europe, un groupe de pression défendant les réseaux de fibres.

Le commissaire avait déjà eu affaire à l’industrie automobile en tant que responsable de l’énergie, mais les lobbyistes ont été surpris de le voir faire des véhicules connectés son cheval de bataille.

« Quand il a été choisi, je ne m’attendais pas à cela, personnellement, mais je pense qu’il a compris aussi rapidement que certains observateurs de l’industrie que la conduite automatique et connectée se développerait rapidement et deviendrait une question très importante », explique Marc Greven.

Un an après sa création, le groupe de travail sur les véhicules connectés s’apprête à lancer des essais de trajets transfrontaliers pour des voitures utilisant des technologies Internet. « En général, les choses vont beaucoup plus lentement dans l’UE », fait remarquer une source de l’industrie.

Les véhicules connectés sont souvent utilisés par le commissaire pour illustrer la nécessité d’instaurer de meilleures connexions Internet en Europe. La semaine dernière, l’exécutif a publié un projet selon lequel l’Europe serait dotée de réseaux 5G de nouvelle génération d’ici 2020.

« Il ne se passe pas une réunion sans que le commissaire parle de l’importance de la 5G ou n’encourage le développement des véhicules connectés », souligne un lobbyiste du secteur des télécoms.

>> Lire : Bruxelles lance un plan de réformes pour préparer l’UE à la 5G

Certains critiques estiment cependant que l’insistance de Günther Oettinger révèle ses liens étroits avec les grandes industries, et surtout les constructeurs automobiles. Depuis le début de son mandat, à l’automne 2014, le commissaire a rencontré à de nombreuses reprises les représentants de Daimler et Volkswagen. Il a également eu deux réunions avec l’association allemande de l’industrie automobile.

Si plusieurs lobbyistes des télécoms se sont dits satisfaits de la proposition sur le secteur, des opérateurs plus petits ont critiqué des règles défavorables à leur concurrence avec les grandes entreprises.

Un avis partagé par l’association de consommateurs BEUC. Guillermo Beltrà, qui dirige les services juridiques de l’association, fait remarquer que si l’Internet des objets et les véhicules connectés offrent « de nombreuses promesses » pour les consommateurs, la Commission doit toujours régler certaines questions, comme la propriété des données des utilisateurs et la responsabilité.

>> Lire : Le favoritisme allemand envers Deutsch Telekom met Oettinger dos au mur

Félicitations des détracteurs

Le travail du commissaire sur les télécoms lui a toutefois attiré les félicitations de certains de ses plus sévères détracteurs. « Jusqu’ici, il a été bien plus ouvert aux problèmes entourant la directive sur la vie privée que ce à quoi je m’attendais. C’est peut-être parce qu’il existe un réel besoin de construire la confiance dans l’Internet des objets.

Les questions de protection des données et de vie privée sont multiples à ce niveau », indique Joe McNamee, directeur exécutif de European Digital Rights, une ONG qui s’est opposée au commissaire par le passé sur des sujets comme le droit d‘auteur et la neutralité du Net.

Plus tard cette année, Günther Oettinger s’attaquera à une autre loi sur les télécoms qui pourrait lui faire affronter l’industrie. Des entreprises de télécoms ont tenté de faire supprimer la directive sur la vie privée sur Internet, qui s’applique aux opérateurs. Des mémos de la Commission ayant fait l’objet d’une fuite révèlent que le commissaire semble prêt à faire la sourde oreille et à étendre la loi pour qu’elle s’applique également aux services de messagerie par Internet, comme WhatsApp et Skype.