L’innovation « à l’européenne » prend son envol

Frédéric Mazzella, le patron de Blablacar, fait partie des entrepreneurs qui incarnent l'innovation « à l'européenne ». [Crédit [ITF/Flickr]

Plusieurs études soulignent le dynamisme des startups européennes, qui bénéficient d’un environnement de plus en plus favorable pour grandir en affirmant leurs singularités par rapport au modèle américain. Un article de notre partenaire la Tribune.

Toujours dans l’ombre de l’imposante Silicon Valley, mère des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) et des nouveaux « disrupteurs », les NATU (Netflix, Airbnb, Tesla, Uber), l’écosystème d’innovation européen fait doucement son trou.

En 2015, il se porte même mieux que jamais. De plus en plus de startups se lancent à la conquête du monde, à l’image de Blablacar, qui a levé en septembre 200 millions de dollars pour se développer à l’international. Le suédois Spotify, le londonien Shazam (dans la musique), l’allemand Zalando (dans le e-commerce) ou encore le français Showroomprivé, qui vient d’entrer en Bourse, sont d’autres exemples de startups décomplexées au succès insolent. Ces réussites montrent la voie aux entrepreneurs européens et infléchissent la mauvaise réputation du Vieux continent, qui manquerait, selon des préjugés tenaces, de culture de l’innovation.

Une trentaine de licornes européennes

Si bien que l’institut Roland Berger, dans sa dernière étude, pose la question: les startups européennes peuvent-elles « déchiffrer le code » [traduction de « crack the code », NDLR] ? Autrement dit, la scène d’innovation européenne peut-elle trouver la solution pour exister face à des écosystèmes puissants comme la Silicon Valley, Israël ou encore la montée en puissance de la Chine et de l’Inde ?

Dans cette bataille globale, le Vieux continent traîne toujours son retard, rappelle l’étude. Seuls Londres (6ème) et Berlin (9ème) se classent dans le Top 10 des écosystèmes d’innovation les plus importants dans le monde. De son côté, Paris se maintient en 11ème position, tandis que Moscou est 13ème et Amsterdam 19ème.

En revanche, la scène européenne dispose de plus en plus d’atouts. Entre 2007 et 2013, le nombre d’incubateurs et d’accélérateurs de startups a progressé de 400 %, en partie grâce au soutien sans faille des gouvernements, à commencer par la French Tech. Et si l’accès au financement reste plus restreint qu’aux États-Unis, il s’améliore nettement. Certes, les startups en hypercroissance peinent toujours à lever des sommes supérieures à 10 millions d’euros, indispensables pour se développer à l’international. Mais les financements affluent de partout, et les gros tickets sont de moins en moins rares, à l’image des levées récentes de Blablacar (200 millions d’euros), de Sigfox, (100 millions) et de celles de Lenglow, iAdvize, Miralk ou encore Geolid, toutes supérieures à 10 millions d’euros ces trois derniers mois.

La tendance est même à l’augmentation fulgurante des investissements dans les startups d’une année sur l’autre. L’étude révèle que les startups européennes ont levé près 6,3 milliards d’euros au premier semestre 2015. Soit une progression de 86 % par rapport à la même période en 2014 ! Cette explosion se traduit, logiquement, par la multiplication des licornes, ces startups valorisées plus d’un milliard de dollars (+30 % en un an). L’Europe en compte une trentaine, dont les Français Blablacar et Venteprivée.com. Leur valorisation cumulée pèse 100 milliards d’euros, contre près de 640 milliards pour les licornes américaines. Soit toujours un ratio nettement défavorable, mais qui se réduit…

Les startups européennes défient les idées reçues

L’écosystème d’innovation européen est donc bien plus performant qu’on le croit. Une autre étude, menée par le site américain spécialisé dans les nouvelles technologies TechCrunch, s’en étonne et l’explique en soulignant les singularités des startups européennes.

Certaines idées reçues en prennent un coup. À commencer par celle qui voudrait que la recherche et le développement (la R&D) soit le moteur de l’innovation. Selon TechCrunch, 63 % des succès européens se fondent sur une innovation de service, tandis que seuls 37 % reposent sur des innovations technologiques. Spotify, le leader mondial suédois de la musique en ligne, et son concurrent français Deezer en sont d’excellents exemples. Les deux entreprises ont trouvé le succès non pas grâce à une nouvelle technique de compression des fichiers (elle existait déjà), mais en réinventant la distribution de la musique avec le numérique.

La culture du risque serait également plus importante qu’on le pense. Le profil type de l’entrepreneur qui a trouvé le succès n’est pas un étudiant fraîchement diplômé ou un quadra en reconversion, mais un entrepreneur de 32 ans. Dans 61 % des cas, c’est même un serial-entrepreneur, c’est-à-dire une personne qui n’en est pas à son coup d’essai en matière de création d’entreprise. Et qui a donc probablement déjà expérimenté l’échec, une composante essentielle du succès de la Silicon Valley et de l’innovation israélienne.

Miser sur ses particularités et ses forces

Dans ce contexte plus favorable qu’il n’y parait, Roland Berger estime que l’Europe peut tirer son épingle du jeu. D’autant plus que la révolution digitale n’a pas fini de bouleverser les empires, y compris les géants du net actuels. Le big data, le cloud (informatique dans les nuages) l’impression 3D, la robotique avancée et l’Internet des objets offrent des opportunités formidables à l’Europe de créer les géants de demain, comme le fait déjà le français Sigfox, très bien positionné en tant que principal opérateur de l’Internet des objets.

« L’Europe peut faire beaucoup mieux que simplement rattraper les États-Unis. Plutôt que de recopier les recettes américaines du succès, l’Europe peut maintenant jouer ses propres cartes, construire sur ce que sont ses forces depuis longtemps : l’expertise industrielle, la diversité et l’internationalisation ».

Une position à laquelle se rangent de plus en plus d’acteurs européens. « Personne ne peut construire une nouvelle Silicon Valley, l’Europe doit se distinguer autrement », explique Stefan Glänzer, un serial-entrepreneur allemand et cofondateur du fonds Passion Capital.

Cette « patte européenne » pourrait se caractériser par l’étroitesse des liens les startups, les grands groupes et les structures publiques. L’objectif : que les « dinosaures » de chaque secteur ne regardent plus les jeunes pousses innovantes avec crainte mais les aident à se développer. En France, SNCF, Orange, Total, Air Liquide, La Poste ou encore Michelin soutiennent l’innovation tout azimut. La banque s’y met aussi, à l’image de Crédit Mutuel Arkéa qui vient de racheter la fintech Leetchi.