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01/10/2016

Les données bouleversent la lutte contre le terrorisme

Innovation & Entreprises

Les données bouleversent la lutte contre le terrorisme

Le siège d'Europol, à La Haye

Zaken/Flickr]

La menace terroriste a fait très fortement accélérer les échanges de données entre Etats européens au sein d’Europol. Qu’il s’agisse d’enquêter ou de lutter contre la propagande, le recours aux réseaux sociaux est désormais incontournable.

Ils sont une petite vingtaine, regroupés dans la task force « Fraternité », à plancher sans relâche depuis fin 2015 sur l’enquête des attentats du 13 novembre. Sans tambour ni trompettes, ni filatures ou gilets pare-balles. Installés chez Europol à La Haye, ces enquêteurs 3.0, qui travaillent avec les équipes françaises, ont pour principal arme de poing des données. Des montagnes de données.

Explosion des données « terro » échangées entre pays européens

Avec cette enquête hors norme, l’activité « terro » (pour terrorisme) de l’organisation européenne des polices s’est brusquement envolée. Alors que le sujet n’avait suscité que 1,5 millions d’entrées dans les bases de données Europol avant 2015, contre 25 millions pour le crime organisé par exemple, l’enquête « vendredi 13 »  en regroupe déjà, à elle-seule, 1,1 million. Qu’il s’agisse de signalements, de numéros de téléphones, d’arrestations, de messages sur les réseaux sociaux, ou de billets d’avion concernant les 9 terroristes qui ont ce jour-là tué 130 personnes et blessé 413 autres, tous ces éléments présentent un faible intérêt en eux-mêmes. Ils prennent tout leur sens en étant compilés, triés, recoupés entre eux, ou même projetées dans des logiciels spécialisés qui en feront des cartes, dessins et autres graphiques barbares. Que seuls leurs auteurs sauront lire bien souvent… Et ce à grand renfort d’intelligence artificielle. « Moi tout seul, je ne suis qu’un être humain, je ne me souviens que des choses marquantes, comme par exemple une voiture dont la marque est inhabituelle. La machine est beaucoup plus performante, elle va recouper l’immatriculation ou le proprétaire de la carte grise », et établir un lien entre des suspects, ou orienter vers de nouveaux profils» explique un analyste de l’organisation.

Si l’ampleur de l’enquête « vendredi 13 » est exceptionnelle, notamment en raison de la forte mobilisation des polices européennes contre la menace terroriste, elle se nourrit de l’ADN d’Europol, qui s’appuie sur le partage – et le bidouillage d’information. En l’occurrence, il semble que la technique eut été particulièrement efficace : le passé et les contacts des terroristes ont été rapidement identifié grâce à la contribution de l’organisation.

Intelligence artificielle contre enquête classique

Est-ce à dire que l’intelligence artificielle est un outil incontournable dans la lutte contre le terrorisme ? Comme en témoigne le bâtiment ultra-sécurisé de l’organisation, où le personnel habilité ne peut rentrer que par reconnaissance du flux sanguin de la main – un dispositif plus sûr qu’une bête empreinte de doigt, qui risquerait de se faire couper – , Europol donne dans la high tech . Les « analystes » que l’agence recrute en ce moment à tour de bras, des geeks patentés, élaborent en permanence des nouveaux moteurs de recherche ad hoc, adaptent des outils existant ou plus prosaïquement traduisent et rentrent des données sur des serveurs. Qu’il s’agissent de mini fichiers, ou des disques durs de 5 terabytes (soit la capacité de 80 Iphone 6), la tâche est immense.

Quitte à ce que les data finissent par engloutir leurs propriétaires : c’est sans doute le risque principal, et la critique souvent adressée à l’enquête du XXIème siècle. « Il n’y pas de recette miracle, et notamment pas de logiciel qui permettent de prédire quoi que ce soit. Parce que l’on a à faire à une matière chaotique. On utilise des tableurs et des outils de visualisation, certes ; mais l’enquête, ça reste de l’humain et de l’intuition » estime un enquêteur « terro » en France,  spécialisé sur l’analyse des réseaux sociaux.

Le djihad, les bonbons et la TVA

C’est d’ailleurs ce qu’illustre un documentaire sur les djihadistes danois diffusé début 2016 par la chaîne  DR. C’est toujours en travaillant sur des données que les journalistes danois Bo Elkjaer et Mads Nilsson ont établi des liens entre des djihadistes danois et une source de financement potentiel pour l’organisation islamiste : la TVA. Les enquêteurs ont en effet retrouvé plusieurs jihadistes, arrêtés en Espagne pour certains d’entre eux, qui étaient d’anciens gérants de sociétés dédiées à cette fraude, que ce soit sur le marché du carbone, les boissons gazeuses ou les bonbons. « Nous avons eu accès à de nombreuses données grâce à l’agence de l’alimentation au Danemark, mais aussi le registre du commerce, le registre du carbone. Il faut chercher les données partout ! » explique Bo Elkjaer, qui a utilisé le logiciel Sentinel Visualizer pour identifier des nœuds importants, les concordances d’adresses, de numéros de téléphone, tout en faisant une enquête de terrain en parallèle.

Les réseaux sociaux, sources et cibles

Autre source potentielle, les réseaux sociaux, devenus incontournables en raison de l’utilisation massive qu’en font les terroristes. Europol a lancé, en juillet 2015, à la demande des Etats membres, une structure dédiée aux dérapages sur Internet, appelée Internet Refferal Unit. Avec une double mission : lutter contre la propagande terroriste et les activités extremistes. « L’impact médiatique des jihadistes a beaucoup évolué, on a désormais une vraie mise en scène, un soin particulier porté sur la traduction, des vrais plans « com » résume un expert de la cellule dédiée. Les experts utilisent des robots qui traquent des formules, expressions ou des profils identifiés comme des « influenceurs », toutes plateformes confondues. S’ils trouvent des contenus prohibés, ils en demandent immédiatement le retrait aux plateformes concernées.

Non sans avoir vérifié auparavant que la fermeture de certains comptes ou la disparition d’informations ne pénaliseront pas des enquêtes en cours dans les Etats membres : c’est le contrôle de la « non-confliction » (sic).

Un action de fond qui n’empêche pas que les réactions glorifiant les attentats restent nombreuses, qu’il s’agisse des attentats du 13 novembre, ou d’évènements plus récents comme l’assassinat d’un policier et de son épouse le 13 juin dernier en France, dans les Yvelines.

Si les GAFA, obtempèrent aux demandes de la police, puisque 94 % des demandes d’Europol se voient acceptées, ils n’empêchent pas le renouveau continuel de la propagande terroriste. Y participent-ils pour autant ? C’est la thèse du père américain d’une jeune fille assassinée le 13 novembre dernier au Bataclan, qui a déposé plainte contre Twitter, Facebook et Google le 17 juin. Il estime que les géants du Net ont fourni des outils aux terroristes pour diffuser leur propagande et recruter des disciples. Les poursuites devraient une nouvelle fois exposer les intérêts contraires des impératifs de liberté d’expression et de sécurité.

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