Un smart agenda social pour la smart économie ?

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Les révolutions technologiques ont remplacé beaucoup de mains et de bras. Désormais, dit-on, la « smart économie » remplacera aussi des cerveaux.

Christophe Degryse est chercheur senior (ETUI), auteur d’une étude sur les impacts sociaux de la numérisation de l’économie.

Ce que d’aucuns appellent la 4e Révolution industrielle – internet des objets, imprimantes 3D, robotisation, plateformes numériques… – pourrait entraîner une rupture dans la manière de produire des biens et de fournir des services. Tous les métiers seront concernés : l’ouvrier, le technicien de maintenance, le cadre, le gestionnaire des ressources humaines, le fiscaliste, le conseiller juridique, ainsi que l’agriculteur, le chauffeur de taxi, l’hôtelier, le traducteur, l’assistant personnel.

Chaque révolution industrielle – l’irruption de la machine à vapeur, de l’électricité, de l’ordinateur – a suscité des craintes auprès des travailleurs : vais-je perdre mon emploi à cause de ces nouvelles machines ? Les historiens et économistes s’accordent généralement à dire que les technologies détruisent certes des emplois à court terme, mais qu’elles en créent bien davantage à long terme. Ce discours se veut apaisant, mais il ne peut cacher les tragédies provoquées par les restructurations et redistributions d’emplois qui s’opèrent parfois sur une ou deux générations. Et puis, surtout, cette fois pourrait bien être différente.

Concernant les pertes d’emplois annoncées par la nouvelle économie, c’est à une bataille d’experts qu’on assiste depuis peu. Certaines études anticipent la destruction de près de la moitié des emplois actuels aux États-Unis d’ici 15 à 20 ans, et de plus de 50 % en Europe. Au Royaume-Uni, on parle de plus d’un tiers d’emplois gravement menacés. D’autres études sont moins alarmistes et prédisent « seulement » 9 % d’emplois à haut risque de disparition. Quoi qu’il en soit, il est frappant de constater qu’en dehors des cercles d’experts, le débat politique est quasi absent sur cette question. Rares sont les gouvernements des pays de l’UE qui ont ouvert ce débat, comme l’a fait par exemple l’Allemagne l’an dernier avec son Livre vert « Work 4.0 »[1].

La plupart du temps, la parole politique se confine dans l’affirmation que l’économie digitale « apportera croissance et emplois ». Difficile d’y voir autre chose qu’un slogan. Quels seront les nouveaux emplois qui émergeront de l’économie digitale ? On ne sera pas tous informaticiens ou experts en réseaux ! Par contre, on voit déjà de nouveaux emplois, ou plutôt de nouveaux jobs se développer : chauffeur de sa propre voiture, hôtelier de son propre logement, livreurs de repas à domicile, etc. Ainsi que le développement du crowdworking, c’est-à-dire de mini-tâches faiblement rémunérées, réalisées sur des plateformes numériques (Upwork, AMT, Foulefactory…). Sur ces plateformes, des pensionnés, des étudiants, des allocataires sociaux ou des travailleurs tentent avec leur ordinateur d’améliorer leur quotidien en exécutant par exemple du classement de fichiers, de la recherche d’adresses e-mail, de l’encodage, du « taggage » de photos, etc.

S’agit-il d’emplois de transition, d’appoint, ou de pièges à précarité ? Le risque n’est-il pas d’avoir une petite élite en mesure de se payer la limousine Uber (dont le chauffeur vient de perdre son emploi salarié), la nuitée à Rome ou à Paris (réservée par l’assistante personnelle indienne payée 3 dollars de l’heure), la livraison à vélo du repas gastronomique (par un étudiant qui peine à payer ses études), la promenade du chien (par une retraitée qui ne parvient pas à nouer les deux bouts). Selon une récente enquête aux États-Unis, ce sont surtout les personnes ayant un bon niveau de formation et de bons salaires qui utilisent les services à la demande ou collaboratif ; beaucoup moins les ménages à bas revenus. Le risque est le même en ce qui concerne la robotisation : il y aura d’un côté ceux qui possèdent les robots, et de l’autre ceux qui travailleront pour les robots. Ce risque a un nom : la polarisation sociale.

D’autres nouveaux risques sociaux émergent. Par exemple, pour les salariés « traditionnels » au bureau ou à l’usine, un des enjeux sera leur nouveau rapport aux systèmes informatiques d’entreprise. On crée des logiciels de plus en plus perfectionnés pour gérer dans leurs moindres détails chaque étape des processus de production. Les salariés pourraient ne devenir que de simples exécutants de processus informatiques ultra-perfectionnés, effaçant toute autonomie du travailleur et générant quantité de stress. Les nouvelles techniques de « management digital » constitueront un autre enjeu. Aux États-Unis, un procès est en cours parce qu’une salariée a ôté de son smartphone professionnel une application installée par son employeur, qui la traquait 7 jours sur 7 et 24h sur 24. Elle s’est fait renvoyer pour avoir refusé de réinstaller cette app. Où est la limite d’une surveillance « raisonnable et raisonnée » des travailleurs dans l’économie digitale ?

Enfin, il faut également citer la multiplication des formes atypiques de travail : indépendants, « nomades », prestataires occasionnels, etc. Qu’en est-il du respect des réglementations en matière de santé-sécurité, d’accidents du travail, de temps de travail ainsi que d’assurances sociales et de fiscalité ? Les plateformes numériques font travailler des millions de gens et refusent de se considérer comme des employeurs. Des travailleurs parfois précaires voient dans ces petites prestations un revenu d’appoint immédiat et bienvenu, mais qui ne leur ouvre aucun droit social ni aucune stabilité d’emploi. Quelle ironie y aurait-il à imaginer que la 4e Révolution industrielle puisse conduire à un retour au travail-marchandise du 19e siècle !

Heureusement, l’analyse des nouveaux risques sociaux de la digitalisation de l’économie ne peut en cacher les formidables opportunités. Certains économistes audacieux pensent que la digitalisation permettra de remettre à l’ordre du jour la question de la réduction du temps de travail, de l’investissement dans de nouveaux types de qualifications et, last but not least, des mécanismes de redistribution. Voilà assurément un « smart agenda social »…

[1] http://www.bmas.de/EN/Services/Publications/arbeiten-4-0-greenpaper-work-4-0.html