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29/07/2016

Gianni Pittella dénonce l’égoïsme des États membres

Justice & Affaires intérieures

Gianni Pittella dénonce l’égoïsme des États membres

S&D-Vorsitz Gianni Pittella mit Martin Schulz.

L’aveuglement de certains gouvernements qui pensent pouvoir faire face à la menace terroriste seuls est à l’origine du manque de coopération dans la lutte antiterrorisme européenne, estime Gianni Pittella.

Gianni Pittella est le chef de file des eurodéputés socialistes et démocrates (S&D) au Parlement européen.

Le 24 mars, les ministres de la Justice ont décidé de mettre en place une équipe de spécialistes nationaux de contre-terrorisme, afin de renforcer Europol, après les attentats de Bruxelles. Est-ce suffisant pour gérer la menace ?

Ça ne peut être suffisant. C’est une mesure positive, mais il y a beaucoup à faire pour rattraper le temps perdu. C’est paradoxal, mais la menace terroriste et la crise migratoire pourraient en réalité être l’occasion de faire de l’Europe une réelle union politique.

Outre les manquements évidents des services belges, il faut souligner l’illusion aveugle de certains gouvernements nationaux qui pensent pouvoir faire face aux menaces mondiales de manière unilatérale. Les informations récoltées par les services de renseignements sont encore jalousement gardées et il n’y a pas de partage entre partenaires.

Cette non-coopération est aussi évidente qu’elle est injustifiée. Elle découle des mêmes attitudes ridicules qui empêchent la mise en place d’une approche commune à la crise migratoire.

Plus tôt on comprendra que nous avons tous besoin d’une plus grande intégration européenne, mieux nous pourrons protéger les citoyens et leur liberté.

Certains estiment que la lutte contre le terrorisme ne peut être menée par les forces de sécurité, mais doit être entre les mains des services de renseignement. Qu’en pensez-vous ?

Je suis complètement d’accord ! Il est évident que la sûreté est un droit qui ne porte aucune couleur politique, mais qui appartient à tous les citoyens. Face à des tragédies comme celles de Paris et Bruxelles, les dirigeants européens devraient dépasser leur égoïsme national et se préparer à penser et à agir différemment.

Ils doivent mettre en place une agence de renseignement européenne. Europol a déjà un grand potentiel et sa base de données est une force unique pour l’Europe. La coopération avec les services de renseignement nationaux doit être renforcée, à commencer par le partage d’informations.

Les propositions du Premier ministre italien, Matteo Renzi, vont dans ce sens. Malheureusement, l’idée d’une stratégie commune contre le terrorisme n’a pas l’air de convaincre.

Le gouvernement polonais a même profité de cette tragédie pour annoncer qu’il n’accepterait pas de migrants. Cette approche est une impasse. Cela risque de prendre du temps, mais la seule réponse possible à ces défis est plus d’Europe et une Europe plus politique.

Il est vrai qu’après les attentats de Paris et Bruxelles l’idée de fermer les frontières et de suspendre Schengen semble de plus en plus répandue…

Je voudrais demander à tous nos petits Trumps européens comment la suspension de Schengen est censée empêcher des attentats en Europe.

>> Lire : Ne touchez pas à Schengen!

Nous savons que ces terroristes sont des citoyens européens. Des jeunes qui ont grandi dans les ghettos de nos villes. Nous devons donc nous poser une question : pourquoi des jeunes Européens se tournent-ils vers le fondamentalisme et le terrorisme ?

Nous devons améliorer notre modèle d’intégration culturelle en éradiquant à la fois la marginalisation et les injustices socio-économiques, qui sont la source de la haine et de la violence.

En tant que chef de file du S&D, j’appelle les Européens à mettre en place une stratégie d’amélioration de la sécurité, mais aussi à investir dans la culture, dans l’intégration et dans le développement des zones moins aisées.

Aujourd’hui, une grande partie de la récolte d’informations se fait grâce à des moyens techniques, des satellites aux écoutes téléphoniques, mais les terroristes ont été plus malins. Devrions-nous revenir aux espions pour intégrer la structure de commandement des organisations terroristes ?

Nous devrions nous rendre compte que nous combattons un nouveau type de terrorisme, un terrorisme 2.0. Avec plus de 50 000 comptes twitter et plus de 100 000 tweets par jour, Daech représente une menace à la dimension technologique inédite.

Et nous sommes loin de gagner la bataille cruciale contre leur propagande en ligne sur les réseaux sociaux. Les services de renseignement nationaux et Europol ont peu de moyens pour mener des enquêtes sur Internet, alors que le terrorisme 2.0 profite des nouvelles technologies pour diffuser son message et financer ses activités, notamment via la vente d’armes et la traite d’êtres humains.

L’UE doit aussi rattraper le temps perdu. Ici aussi, ce qui manque, c’est la volonté politique des États membres d’investir dans une agence de renseignement européenne.

>> Lire : Les 28 proposent de renforcer Europol dans la lutte anti-terrorisme

Juste après les attentats, Matteo Renzi a appelé à la création de la communauté européenne de défense (CED), avec une armée paneuropéenne. Est-ce une idée réaliste ?

L’établissement de la communauté européenne de défense dépend de la volonté politique et est donc réaliste si les États le veulent. Il y a déjà eu des tentatives – en réalité, la CED originale est l’une des premières politiques communes à avoir échoué à cause de l’égoïsme national.

Aujourd’hui, l’idée de cette communauté fait partie de l’initiative de stratégie de sécurité européenne de Federica Mogherini et correspond à ce que Matteo Renzi envisage. Tout cela fait partie de l’union politique à laquelle nous aspirons.

Les règles sur les dossiers passagers (PNR) et la protection des données pourraient être adoptées par le Parlement au mois de mai. Les socialistes les trouvent controversées. Ils soutiennent que les PNR, qui impliquent le stockage de données à caractère personnel pendant de  longues périodes et ne concernent pas un groupe de personnes ciblées, mais tous les citoyens, sont contraires au droit européen. Après les attentats, avez-vous changé d’avis ?

Le groupe S&D est prêt à soutenir les règles PNR, dès que les ministres de l’Intérieur auront approuvé la directive relative à la protection des données. La proposition sur le PNR compte un ensemble d’outils de lutte contre le crime organisé et le terrorisme et représente une première étape positive vers la création d’un cadre d’enquête et de renseignements européen commun.

>> Lire : Le débat sur le PNR tourne au bal des hypocrites

Il doit cependant être absolument clair que cette mesure à elle seule ne résoudra pas tous nos problèmes.

Je voudrais également demander à tous ceux qui soutiennent l’adoption de la proposition sur le PNR pourquoi l’échange de ces données entre États membres n’est pas obligatoire dans le texte.

Si nous voulons réellement lutter contre le terrorisme, il est essentiel que nous partagions mieux nos informations. J’estime donc que [cette proposition contient] une contradiction importante et une bonne dose d’hypocrisie de la part des gouvernements nationaux et d’autres groupes politiques.

>> Lire aussi : Réfugiés : une France barricadée derrière ses frontières