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29/06/2016

« Le système de Dublin est mort à petit feu car nous ne l’avons pas réformé à temps »

Justice & Affaires intérieures

« Le système de Dublin est mort à petit feu car nous ne l’avons pas réformé à temps »

Les États membres qui refusent de participer au système européen d’asile devraient être exclus de l’espace Schengen, car ces deux problématiques sont liées, estime l’eurodéputée Ska Keller. Une interview d’EurActiv Allemagne.

Ska Keller est une eurodéputée allemande du groupe Alliance ‘90/Les Verts. Elle est spécialisée dans les questions d’immigration et de relations UE-Turquie.

Alexander Gauland, du parti AfD (Alternative pour l’Allemagne) a qualifié la crise des réfugiés de cadeau pour son parti. Pourquoi les partis de droite allemands et européens ont-ils tellement profité de cette crise ?

Il n’y a pas de réponse simple à cette question. Le fait que les partis de centre droit identifient les réfugiés comme source de problèmes a évidemment joué un rôle, parce que cette logique a légitimité les positions des formations d’extrême droite. Prenez l’exemple de la Slovaquie, par exemple, où le Premier ministre, Robert Fico, a assuré que les musulmans ne pouvaient pas être intégrés dans nos sociétés.

>> Lire : Pourquoi la Slovaquie poursuit l’UE sur le système des quotas

Au final, les gens n’ont pas voté pour lui et se sont tournés encore plus à droite. Le problème n’est pas le nombre de réfugiés, mais la manière dont la société voit la crise. On voit que les partis d’extrême droite ont souvent beaucoup de succès dans les zones où il y a peu d’étrangers. La manière dont nous communiquons sur ces sujets et donc encore plus importante.

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Peu de personnalités politiques sont plus à gauche qu’Angela Merkel dans le débat sur les réfugiés, à part quelques eurodéputés écolos qui ont présenté, fin février, une « alternative verte au système de Dublin ». Pourquoi présenter cette proposition maintenant, alors que les faiblesses du système sont connues depuis longtemps ?

Nous avons dénoncé ces faiblesses depuis l’adoption du système de Dublin. Aujourd’hui, nous avons trouvé extrêmement important de ne pas se borner à souligner les faiblesses, mais plutôt de présenter une alternative viable. Nous avons commencé à y travailler l’an dernier, mais la formulation a pris un peu de temps.

En ce qui concerne la position d’Angela Merkel, j’ai trouvé juste qu’elle décide d’accueillir des réfugiés de Hongrie l’an dernier. Pourtant, au même moment, les règles d’asile ont été renforcées en Allemagne.

>> Lire : Le renvoi des réfugiés secourus en mer vers la Turquie fait débat en Allemagne

Le sommet du 7 mars ne s’est pas concentré sur l’ouverture des frontières, mais sur des expulsions illégales, sur le renvoi de migrants vers un pays non sûr, la Turquie, et sur des compromis sur les droits de l’Homme. Donc il me semble qu’il y a beaucoup de marge à la gauche d’Angela Merkel.

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À quoi ressemblerait un système alternatif de renvoi des migrants vers la Turquie ?

Nous devons mettre en place des options légales, afin que les réfugiés ne soient pas obligés d’embarquer dans des bateaux de fortune pour traverser des mers dangereuses. Le mécanisme de répartition [entre les États membres] est également d’une importance cruciale.

Notre proposition prévoit la réinstallation de réfugiés dans les 28 États membres, tout en tenant compte des contacts qu’ils ont déjà. Si tous les réfugiés finissent en Grèce, en Allemagne et en Suède, ce sera un grand problème pour ces pays, mais si les 28 États participent, nous pouvons absorber un million de personnes. Après tout, nous sommes 500 millions dans l’Union.

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Les États membres ne semblent pas être sur le point de trouver une solution qui leur convient à tous. 

Les gouvernements comptent renvoyer les migrants illégaux vers la Turquie, mais ils n’ont pas encore défini clairement comment, c’est là que l’accord de réadmission entre en jeu.

L’idée est donc de renvoyer les personnes dont la demande d’asile a été rejetée. C’est moche, mais c’est légal. Les dirigeants européens parlent cependant aussi de renvoyer des Syriens, ce qui n’est pas conforme à l’accord, parce qu’ils ont droit à l’asile dans l’UE. Il est donc illégal de les renvoyer vers la Turquie.

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Outre le système de Dublin, on peut également aborder la question des différences de traitement des réfugiés dans l’UE. En Allemagne, par exemple, les conditions d’accueils répondent à des normes élevées. Ces normes devraient-elles être étendues au reste de l’Europe ou abaissées ?

Pas question d’alléger les normes. Tout n’est pas rose en Allemagne, le logement des réfugiés n’est pas toujours satisfaisant. En principe, des lignes directrices européennes imposent des normes minimales pour le logement, les procédures d’asile, etc., mais celles-ci sont rarement respectées.

Malheureusement, la Commission européenne n’a pas été assez regardante sur l’application de ces règles. Nous étions plutôt satisfaits au départ, mais voudrions à présent que ces normes soient renforcées, afin d’éliminer toute échappatoire possible.

À l’heure actuelle, certains pays sont exemptés de l’accueil des réfugiés. Comment convaincre les États membres d’accepter une distribution équitable des réfugiés et de leur fournir des conditions de vie acceptables ?

Premièrement, toutes les normes minimales font partie du droit européen, donc les États qui ne les respectent pas devraient être sanctionnés par des procédures d’infraction.

En ce qui concerne la réforme du règlement de Dublin, il faut se rappeler d’une chose : l’UE a été fondée sur la solidarité et on ne peut pas dire que cette solidarité ne s’applique pas à l’asile. Il est important que nous trouvions, ensemble, une solution commune, qui ne nous rend pas dépendants de la Turquie.

Le système de Dublin est mort à petit feu parce que nous ne l’avons pas réformé à temps. Le dernier changement date de 2013 et le Parlement avait consulté tous les États membres. Berlin s’était opposé à une réforme qu’elle n’approuvait pas, mais aujourd’hui [après avoir été affecté par la faiblesse de la dernière modification], le gouvernement, avec la même chancelière, soutient une autre réforme.

Le gouvernement polonais s’oppose à la répartition, mais que fera-t-il si des réfugiés ukrainiens se mettent à débarquer à sa frontière ? À ce moment-là, ils voudront également réformer le règlement de Dublin. Il faut garder à l’esprit les échecs du gouvernement allemand à ce sujet.

>> Lire : Le groupe de Visegrád rejette les quotas de migrants

À l’inverse, le Premier ministre suédois, Stefan Löfven, a récemment déclaré lors d’une session plénière du Parlement que les pays qui ne veulent pas participer au système européen d’asile devraient être exclus de Schengen. Je trouve qu’il a raison.

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Vous estimez que l’adhésion à un système d’asile européen devrait être un prérequis de Schengen et que les pays membres pourraient en être exclus s’ils n’y participent pas ?

Je trouve l’idée séduisante, parce que ces deux problématiques sont liées.

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