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19/01/2017

«L’Europe peut survivre à Daesh sans élire de fous furieux»

Justice & Affaires intérieures

«L’Europe peut survivre à Daesh sans élire de fous furieux»

Après les attentats à Bruxelles, les Belges ont exprimé leur solidarité et leur tristesse place de la Bourse.

Les décideurs politiques doivent faire une distinction claire entre la migration et le terrorisme, et ce avant les élections allemandes et françaises de l’année prochaine, prévient le  spécialiste du terrorisme et de la radicalisation Alexander Ritzmann.

Alexander Ritzmann est conseiller à la fondation européenne pour la démocratie, à Bruxelles. Il est président d’un groupe de travail au sein du réseau européen de sensibilisation à la radicalisation (RSR), de la Commission européenne, et enseigne à l’université de Postdam. Il a également fait partie du parlement berlinois, où il supervisait la police d’État et l’agence de renseignement. Il a accordé une interview à EurActiv le 26 juillet, juste avant les attentats de Rouen.

Les attentats récents en Allemagne auront-ils un impact sur la politique d’asile du pays ?

Certains font le lien entre les attentats et l’accueil des réfugiés en Allemagne, mais le travail des décideurs politiques et des médias est d’aider la population à ne pas faire l’amalgame. Si 500 000 réfugiés syriens arrivent et que l’un d’entre eux poignarde quelqu’un, cela n’est pas un problème qui se règle au niveau politique. Il s’agit d’un crime, qui doit faire l’objet d’une enquête policière. Par ailleurs, rappelons que le réfugié syrien moyen commet moins de délits que le citoyen allemand moyen.

Bien sûr, la radicalisation et la violence sectaire sont possibles. Les réfugiés emportent le conflit avec eux. En arrivant, ils se concentrent sur l’installation et la survie, mais je suis absolument sûr que le conflit syrien les rattrapera. Ils ne font déjà pas confiance aux autres Syriens et leur demandent d’où ils viennent, par exemple. Un réfugié pourrait très bien avoir torturé ou tué des amis ou parents de certains autres réfugiés de la porte à côté. Nous travaillons avec les Syriens pour passer outre ces divisions sectaires.

Si le gouvernement ne coopère pas avec les bonnes institutions, le potentiel de radicalisation augmentera à l’avenir. Par exemple, de nombreuses organisations conservatrices en Allemagne ont des liens avec les Frères musulmans, qui préfèrent les sociétés parallèles à l’intégration. Mais le gouvernement veut absolument coopérer avec des organisations, même si leurs liens avec les Frères musulmans et l’Islam politique sont mentionnés dans les rapports de renseignements nationaux. Ces organisations pourraient être partiellement financées par le gouvernement, ce qui pourrait devenir gênant à l’avenir.

Les attentats pourraient-ils influencer le résultat des élections allemandes de l’an prochain ?

Cela dépend de la situation. Le terroriste d’Ansbach semble avoir été envoyé en Allemagne par Daesh. Si les attaques de personnes enregistrées comme réfugiés ou qui sont arrivées ici en prétendant être des réfugiés se poursuivent, cela pourrait coûter les élections à [la chancelière Angela] Merkel, absolument.

Mais c’est un piège du soi-disant État islamique (EI). N’importe quelle organisation terroriste peut implanter des agents dans un pays. Ils essayent de salir le concept même de l’accueil des réfugiés, en jouant avec les peurs du peuple allemand, afin qu’ils se méfient des réfugiés. Cette méfiance encourage la radicalisation et la propagande. [Daesh] le dit dans ses publications : l’utilisation de soi-disant réfugiés est un piège politique. En tant que société, nous sommes assez malins que pour ne pas tomber dans ce piège et nos leaders politiques et médias doivent également faire attention de ne pas y tomber.

Pourquoi l’Allemagne n’a-t-elle pas été visée plus tôt ?

C’est une question que nous nous posons tous. En 2002, Al Qaida avait déclaré que l’Allemagne était une cible légitime. Nous ne sommes pas dans les trois pays les plus visés, mais nous sommes dans le top dix. C’est sûrement l’une des raisons pour lesquelles il n’y a pas eu d’attentat à grande échelle jusqu’à ce jour.

>> Lire : Les attaques violentes se multiplient en Allemagne

La France a été victime de trois attentats importants ces 12 derniers mois.

La France a été identifiée comme un ennemi majeur, notamment pour des raisons historiques. La France occupe une place très importante dans la propagande de Daesh, dont la politique extérieure actuelle est basée sur la riposte aux actions militaires proactives que la France a entreprises contre eux.

>> Lire : Le débat se durcit en France sur l’arsenal anti-terroriste

Les attentats en France et en Allemagne pourraient-ils avoir une influence sur les politiques d’asile ? L’axe franco-allemand, si influent, est visé.

Nous devons déterminer si les réfugiés sont réellement une menace. En France, il semble y avoir un problème qui n’est pas lié aux réfugiés. Il est beaucoup trop tôt pour formuler des recommandations de politiques, nous ne disposons pas encore de tous les faits. Mais est important que nous ne mélangions pas intégration et immigration avec terrorisme. Nous devons faire la distinction entre ces deux concepts.

Il y aura un élan pour durcir les conditions…

Les conditions se durcissent depuis 2005. En France, l’état d’urgence est prolongé, l’armée est présente dans les rues et l’accent est mis sur la déradicalisation. Ils font ce qu’ils font, et parfois ils en font un peu trop, mais personne ne peut dire que le gouvernement français n’agit pas.

En Allemagne, des voix appellent-elles à un renforcement de la sécurité ? Existe-t-il un appétit pour plus de surveillance ?

En Allemagne, la discussion se concentre sur l’étendue de l’implication militaire possible face au terrorisme. L’armée peut être appelée en renfort, lors de catastrophes naturelles, par exemple. Aujourd’hui, certains corps de l’armée peuvent être mobilisés en cas d’urgence. Pendant la fusillade de Munich, il y avait une division en stand-by au cas où la situation dégénérait comme à Paris. La question est de savoir si ces opérations reposent sur une base légale adéquate. La Constitution allemande est conçue pour protéger la séparation des pouvoirs, pour qu’un ministre de la Défense ne puisse pas utiliser l’armée pour prendre le contrôle du pays, par exemple. L’armée ne peut pas simplement se balader dans le pays, il s’agit donc de trouver le cadre légal qui corresponde à la situation actuelle.

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Qu’en est-il de la surveillance sur Internet ? Les gens sont-ils aujourd’hui prêts à accepter davantage ?

Une population effrayée est toujours prête à accepter des propositions pour plus de sécurité. La communauté de la protection des données est toujours sur la défensive, alors que le gouvernement et les partis principaux défendent toujours davantage de surveillance. Les deux tiers des lois proposées sont refusés par la Cour constitutionnelle parce qu’elles ne sont pas assez précises. Pourtant, la plupart des gens choisiraient la sécurité, pas la liberté.

Comment les terroristes originaires d’Europe se radicalisent-ils ?

Les jeunes sont souvent un peu perdus, ont parfois des problèmes d’identité. L’Islam politique et le salafisme sont des concepts tentateurs. Des concepts qui irritent les générations plus âgées donnent aux jeunes une raison d’être et une vision du monde en noir et blanc. L’adhésion à ces concepts vous apporte également tout un cercle d’amis, ou une véritable famille. Une proportion non négligeable de ces jeunes ont été impliqués dans des activités criminelles, et en rejoignant les rangs [des extrémistes], ils accèdent à une nouvelle vie, comme quand ils se mêlent aux groupes d’extrême droite, à la scientologie ou à l’extrême gauche.

Il y a des millions de personnes dans nos pays qui peuvent dire qu’ils se sentent mis à l’écart, sont victimes de discriminations, sont économiquement désavantagés ou que leur père les battait. Pourtant, 99,9999 % d’entre eux ne sympathisent pas avec Daesh. Il faut donc faire preuve de beaucoup de prudence en ce qui concerne l’intégration du facteur ‘radicalisation’ dans les recommandations politiques.

Les groupes politiques d’extrême droite, comme le Front national en France ou Alternative für Deutschland en Allemagne, ont gagné du terrain partout en Europe. Les attentats de ces dernières semaines pourraient-ils encourager ces groupes ?

Le terrorisme n’est pas un phénomène nouveau en Europe, nous avons connu bien pire que cela. Regardez au terrorisme inspiré par l’Algérie dans les années 1980 et 1990, l’IRA au Royaume-Uni, le gang de Baader-Meinhof en Allemagne ou les Brigades rouges en Italie… Ce sont des groupes qui ont défié l’ordre établi dans leur pays et étaient soutenus par certains pans de la population.

Et l’Europe y a survécu sans élire de fous furieux à des positions de pouvoir. Nous pouvons nous en sortir dans l’extrême droite.

 

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