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23/07/2016

Vytenis Andriukaitis: « Il est très dangereux de jouer aux jeux nationalistes »

Justice & Affaires intérieures

Vytenis Andriukaitis: « Il est très dangereux de jouer aux jeux nationalistes »

Vytenis Andriukaitis, commissaire à la santé et à la sécurité alimentaire.

[Georgi Gotev]

« Je sais ce que signifie être discriminé, donc quand j’entends des discours antisémites, anti-islamiques et xénophobes, cela déclenche une sonnette d’alarme chez moi et j’ai envie de dire aux gens « ne fermez pas les yeux », a déclaré Vytenis Andriukaitis à EurActiv, lors d’une interview exclusive.

Vytenis Andriukaitis, commissaire à la santé et à la sécurité alimentaire, est un médecin et homme politique lituanien. Il est aussi cosignataire de l’Acte de rétablissement de l’État lituanien de 1990.

J’ai remarqué que vous faisiez partie des rares personnes qui prennent le temps de regarder l’exposition dédiée à l’histoire de la persécution et extermination des Roms durant la Seconde Guerre mondiale, dans le hall de la Commission. Vous avez vous-même vécu au goulag. Qu’est-ce que ces vieilles photos et ces témoignages du génocide des Roms durant la guerre vous évoquent ?

Ces photos ne sont pas vieilles. Elles expliquent ce qu’est un génocide. Quand, aujourd’hui, certaines personnes utilisent un langage très nationaliste, quand on entend autant de discours haineux et xénophobes, j’ai peur qu’on soit sur la même voie.

C’est très dangereux de jouer aux jeux nationalistes. La période sombre que vous mentionnez n’a pas eu lieu il y a si longtemps. Aujourd’hui, quand vous entendez des discours antisémites, anti-musulman ou xénophobes, cela veut dire que nous ne sommes pas loin d’une catastrophe similaire. Pour moi, ces discours sont comme une sonnette d’alarme qui dit « s’il vous plait, inquiétez-vous ».

Pouvez-vous nous parler de votre histoire personnelle durant l’Union soviétique ?

Mon histoire personnelle n’est peut-être pas très typique du citoyen soviétique. Je suis né dans un goulag de Staline, en 1951, non loin de la mer de Laptev [mer bordant la Sibérie et faisant partie de l’océan Arctique], sur le delta de la Léna, dans le cercle polaire. Les conditions étaient terribles.

Mon père a été arrêté et déporté en 1941 et a été libéré en 1954, après la mort de Staline, lorsque l’ère Khrouchtchev a commencé, quand nous avons eu le droit de partir du goulag vers le continent. Nous avions un statut de « déplacés spéciaux ». On nous appelait aussi « ???? ?????? », ce qui en russe veut dire « l’ennemi du peuple ». Je sais ce que c’est de se sentir discriminé.

Comment êtes-vous ensuite devenu docteur ?

Après la réforme de Khrouchtchev, c’est devenu possible. La situation a changé. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui ne comprennent pas l’Union soviétique. L’Union soviétique de Staline était une chose, celle de Khrouchtchev en était une autre. Et puis l’époque de Brejnev et celle de Gorbatchev ont été complètement différentes. Les gens doivent comprendre ces changements et leur impact dans la société.

Je n’ai jamais fait partie des Pionniers ou du Komsomol [organisations des jeunesses communistes]. J’étais membre du mouvement dissident. J’étais dans l’opposition.

Malgré cela, vous avez réussi à suivre de bonnes études.

Oui, j’ai beaucoup étudié, j’avais de bonnes notes.Ca m’a permis de finir mes études à l’université de médecine de Kaunas [deuxième plus grande ville de Lituanie].

Si vous comparez l’Union soviétique de Nikita Khrouchtchev avec la Russie d’aujourd’hui, que diriez-vous ?

Vous savez, l’Union soviétique est différente de la Russie d’aujourd’hui. Le pays a évolué en plusieurs étapes : la première Russie d’Eltsine, la deuxième, et puis la période du tandem Poutine-Medvedev.

On parle du nationalisme de Poutine, mais il y a aussi le nationalisme d’Orbán, celui de Kaczy?ski [ancien président polonais], celui de Landsbergis [conservateur lituanien, président de la Lituanie post-soviétique et désormais eurodéputé].

C’est le même jeu mais avec des nuances différentes. Néanmoins, nous ne devrions pas donner à un régime le nom de son pays. Nous ne devrions pas dire Russie pour qualifier le nationalisme de Poutine. La Russie abrite des millions de personnes. Nous devons être clairs dans nos propos.

Beaucoup de Russes sont d’excellentes personnes, qui croient en la liberté. C’est pour cela que je pense qu’en utilisant le nom d’un pays plutôt que le nom d’un responsable politique, nous nourrissons le nationalisme et la haine. Il faut cesser cela.

Pour moi, toutes les nations sont unies, et j’aime beaucoup les peuples russe, polonais, hongrois, arménien… Par contre, quand on parle des acteurs politiques, on peut débattre, et bien entendu, certains d’entre eux jouent un jeu malsain. Il faut débattre de ce qui doit être fait, pour qu’ils arrêtent de jouer à ce jeu-là.

Beaucoup d’hommes politiques d’Europe de l’Est ayant souffert du communisme sont devenus des politiques de centre-droit. Comment êtes-vous devenu socialiste ?

J’étais socialiste dans la dissidence En 1976, j’ai créé le premier groupe social-démocrate, clandestin, à Kaunas. Et j’ai lutté contre les bolchéviques, les stalinistes et les brejnévistes.

La social-démocratie est une excellente idée. Faites passer ce message s’il vous plait. Ce mouvement est excellent, pacifique, c’est une idée universelle des droits de l’homme, c’est la justice sociale, la liberté et la solidarité.