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24/01/2017

Face à la crise des réfugiés, les États membres se reposent sur l’Allemagne

Justice & Affaires intérieures

Face à la crise des réfugiés, les États membres se reposent sur l’Allemagne

Un réfugié prend une photo avec Angela Merkel à Berlin. [Reuters]

La crise des réfugiés affecte les États membres de façons différentes. Mais tous s’inquiètent de ce qu’il se passera quand l’Allemagne ne pourra plus accueillir de demandeurs d’asile. Un article du réseau EurActiv.

Le Premier ministre bulgare, Boyko Borissov, et son homologue roumain, Victor Ponta, ont été les premiers à avertir qu’ils fermeraient leurs frontières si l’Allemagne cessait d’accueillir les migrants. Le Premier ministre de la Serbie, candidate à l’adhésion, a suivi. Le président roumain, Klaus Iohannis a pourtant critiqué la position de Victor Ponta, rappelant qu’il n’avait aucun droit d’engager le pays sur ces questions.

Jusqu’ici, les représentants politiques roumains ont assuré que la capacité du pays à accueillir des réfugiés était limitée. Une position difficilement compatible avec le système de quotas approuvé par l’UE, que la Roumanie devra appliquer. Le ministre des Affaires étrangères, Bogdan Aurescu, a en effet assuré que Bucarest ne contestera pas le système de quotas auprès de la Cour de justice européenne. La République tchèque a pour sa part tenté un recours, avant d’abandonner.

La démission du Premier ministre roumain, Victor Ponta, le 4 novembre, pourrait toutefois remettre en cause ses décisions sur le sujet de l’immigration.

>> Lire : La démission du Premier ministre ne calme pas les manifestations en Roumanie

Prague veut rétablir les frontières

Le système de quotas de la Commission oblige les États membre à accueillir un certain nombre de demandeurs d’asile qui se trouvent en Grèce et en Italie. Malgré l’opposition de certains pays de l’est, la Conseil des ministres a approuvé cette proposition. « Nous ne pensons pas que le [système de] quotas fonctionnera, mais nous respecterons les règles », a déclaré Tomáš Prouza, secrétaire d’État pour l’UE, à EurActiv République tchèque.

>> Lire : Le groupe de Visegrad dos au mur sur l’accueil des réfugiés

Le gouvernement tchèque insiste à présent sur le rétablissement des contrôles aux frontières externes de l’UE et une « coopération avec des pays tiers », un euphémisme pour l’organisation des expulsions.

Le pays contribue de manière modeste aux efforts financiers et humains déployés par l’UE pour faire face à la crise des réfugiés. La République tchèque a déjà dépêché 50 policiers en Hongrie et prévoit d’en affecter 20 de plus à la frontière slovène. Au début du mois de novembre, Prague avait commencé à aider la Croatie et s’apprêtait à faire de même pour la Macédoine et la Slovénie. Le pays aide aussi Frontex et l’EASO, le Bureau européen d’appui en matière d’asile.

Les Tchèques estiment que la coopération avec la Turquie est extrêmement importante. Le pays a accueilli avec joie l’annonce d’un plan d’action commun UE-Turquie lors de la réunion du Conseil du mois d’octobre. Les dirigeants européens ont tenté de répondre aux demandes ambitieuses du président turc, Recep Tayyip Erdo?an.

 >> Lire : Erdo?an mène la danse au sommet du Conseil

« Si nous parvenons à mener à bien le plan commun, cela pourrait finalement transformer la situation de l’immigration l’an prochain », estime le Premier ministre tchèque, Bohuslav Sobotka.

Le gouvernement a déjà approuvé des aides financières à destination de pays tiers via le fonds régional d’affectation spéciale Madad, à hauteur de 136 millions de couronnes (5 millions d’euros), et le nouveau fonds d’urgence pour l’Afrique, à hauteur de 16 millions de couronnes (590 000 euros). La République tchèque contribue également au Programme alimentaire mondial (16 millions de couronnes également) et au financement du HCR (5 millions de couronnes, 184 000 euros).

Ligne dure en Slovaquie

La Slovaquie est sans doute le pays le plus opposé à l’accueil de réfugiés dans le cadre du programme de réinstallation, à l’exception des 200 Chrétiens que le gouvernement a proposé d’accueillir. Cette déclaration avait provoqué un tôlé à Bruxelles et dans l’UE.

>> Lire : L’UE choquée face au souhait de la Slovaquie de n’accueillir que des migrants chrétiens

Bratislava ne veut pas non plus d’un service européen de gardes-frontières ou de la « libéralisation » du système d’asile de Dublin II et tient plutôt aux accords de réadmission bilatéraux. En ce qui concerne la Turquie, le Premier ministre slovaque, Robert Fico, est en faveur d’une approche pragmatique.

La Slovaquie est prête à augmenter ses contributions en termes d’argent et de spécialistes pour les organismes européens, selon certains diplomates. Mais le pays se réserve toujours le droit de poursuivre l’UE devant la Cour de Justice de l’UE, en réaction à la décision de répartition des réfugiés, qu’il juge contraire au droit européen. La décision a en effet été prise à la majorité, alors que la Slovaquie estime qu’elle aurait du l’être à l’unanimité.

>>Lire : Anti-réfugiés et pro-russe, Robert Fico pose problème au PSE

Incertitudes polonaises

En Pologne, le gouvernement d’Ewa Kopacz (Plateforme civique) a accepté d’accueillir 7 000 réfugiés. Ceux-ci devraient arriver dans le courant de l’année prochaine.

La Pologne est toutefois en transition entre deux gouvernements. Le nouveau gouvernement du parti conservateur Droit et Justice (PiS) n’a pas encore été formé, mais la ligne dure adoptée par les membres du parti sur les réfugiés est notoirement connue.

 >> Lire : Nette victoire des eurosceptiques en Pologne

Avant les élections, le leader du PiS, Jaros?aw Kaczy?ski, avait notamment mis la population en garde contre les réfugiés, qui « pourraient porter de nombreuses maladies qui ne les affectent pas, mais contre lesquelles nous ne sommes pas immunisés ». Ces commentaires, proche de la propagande antisémite diffusée par les Nazis lors de l’occupation de la Pologne ont suscité une vague de protestations.

Certains députés du PiS ont néanmoins déjà annoncé qu’ils tenteraient d’annuler l’engagement du gouvernement précédent. Le parti ne s’est pas encore prononcé officiellement sur la question, mais a déclaré que cette décision serait prise après les élections et en tenant compte avant tout de la sécurité du pays.

>> Lire : L’extrême droite polonaise n’hésite pas à manifester contre les réfugiés

La France en faveur de gardes-frontières européens

« Cette crise migratoire sans précédent appelle une réponse européenne forte », a affirmé à EurActiv France le secrétaire d’État aux Affaires européennes, Harlem Désir.

« Nous avons donné notre accord pour accueillir 30 000 réfugiés […] dans le cadre du mécanisme de relocalisation. […] Le Président de la République a également décidé cet été d’accueillir des Syriens arrivés en Allemagne. Les centres d’enregistrement et d’accueil, les hotspots en Grèce et en Italie, constituent une des clés de voûte de la réponse européenne. La France mettra 60 agents à disposition de Frontex et 18 agents à disposition du Bureau européen d’appui pour l’asile (EASO) afin d’aider l’Italie et la Grèce […] Il faut que tous les Etats membres apportent leur contribution car Frontex a demandé un renfort total de l’ordre de 700 personnes », explique Harlem Désir. « Enfin, la France a débloqué 100 millions d’euros pour les agences de l’ONU. »

Il ajoute par ailleurs que, dans la perspective du Sommet de la Valette entre l’Union européenne et les pays d’Afrique, la France entend apporter une contribution au Fonds fiduciaire européen d’investissement dans le développement qui devrait être mise en place à cette occasion. Ce sommet aura lieu les 11 et 12 novembre.

La question du renforcement des frontières extérieures de l’UE fait également partie des priorités de Paris, qui a proposé la mise en place  « à terme, d’un corps de garde-frontières européen » souligne Harlem Désir.

« A court terme, le règlement Frontex devrait être révisé pour doter l’agence d’une autonomie opérationnelle élargie et de capacités accrues. Ceci passe aussi par la mise à disposition par les Etats membres d’une réserve annuelle de garde-frontières, l’extension des capacités d’intervention de gardes-frontières des autres Etats membres dans le cadre des opérations Frontex et le déclenchement d’opérations d’appui à la demande des Etats membres » détaille-t-il.

La France reste timide sur l’éventualité d’une réforme de l’espace Schengen ou d’un élargissement. « C’est un acquis mais qui doit être amélioré, renforcé », a tempéré le secrétaire d’Etat. « La Roumanie et la Bulgarie ont vocation à entrer dans l’espace Schengen dès lors que les conditions seront réunies. Mais pour l’heure, cette question n’est pas d’actualité » a-t-il poursuivi

« Ce qui est sûr en revanche, c’est que nous devons nous engager dans la voie d’un véritable régime d’asile européen commun avec par exemple une liste commune de pays d’origine sûre pour toute l’Europe ».

>> Lire : La Roumanie veut bien accueillir des réfugiés si elle entre dans Schengen

« Ce qui est sûr en revanche, c’est que nous devons nous engager dans la voie d’un véritable régime d’asile européen commun avec par exemple une liste commune de pays d’origine sûre pour toute l’Europe », conclut le secrétaire d’État français.

>> Lire : Manuel Valls confirme l’accueil de 30 000 réfugiés en France, pas plus

Rome ne veut ni de relocalisation ni des hotspots

La gestion de la crise des réfugiés a déjà coûté plus d’un milliard d’euros à l’Italie cette année. Le mois dernier, 90 immigrants ont été relocalisés, un nombre trop bien faible. Les dirigeants européens ont en effet accepté que 40 000 immigrants soient redistribués entre les différents pays dans les deux ans à venir. Pour ce faire, 80 personnes devraient être relocalisées tous les jours à partir de l’Italie.

Angelino Alfano, le ministre de l’Intérieur a déclaré que « si le mécanisme de relocalisation fonctionne, [l’Italie] ouvrira cinq hotspots ». À l’heure actuelle, l’Italie n’a qu’un seul hotspot, celui de l’île de Lampedusa.

L’Italie a toujours été en faveur d’une réforme du traité de Dublin. Le ministre des Affaires étrangères, Paolo Genitiloni, a ainsi souligné que « la crise des réfugiés ne peut être résolue avec des règles qui datent d’il y a 25 ans. Les politiques d’immigration et de retour doivent être organisées ensemble. »

Paolo Gentiloni a aussi qualifié de « courageuse » la décision d’Angela Merkel d’ouvrir les bras aux réfugiés. Depuis qu’ils savent que l’Allemagne les accueillera, les réfugiés évitent l’Italie et choisissent plutôt la route des Balkans, via la Grèce.

>> Lire : L’Italie a déjà recueilli 90 000 migrants en mer cette année (début août)

La Grèce appelle à un assouplissement des règles budgétaires

Soumises à de « grandes pressions » de la part l’UE, la Grèce a accepté d’accueillir 50 000 réfugiés dans le cadre du programme dévoilé lors du mini-sommet des 25 et 26 octobre, a expliqué le ministre de l’Immigration, Ioannis Mouzalas. Il a également été établi que 50 000 personnes supplémentaires seront accueillies dans d’autres pays de la route des Balkans, mais les détails de cette mesure restent peu clairs.

 >> Lire : Bisbilles avec les Balkans lors du sommet sur l’immigration

Cette « zone tampon » pourrait en effet être nécessaire en cas de phénomène d’engorgement des frontières plus au nord ou de mauvais temps.

Athènes estime par ailleurs que le rôle de Frontex devrait être renforcé par des patrouilles navales gréco-turques dans la mer Égée.

Ioannis Mouzalas a ajouté que les autorités grecques ne s’attendaient cependant pas à une « explosion » du nombre d’arrivants, sauf en cas d’événement extrême, comme des bombardements sur Damas, par exemple.

L’objectif principal de la Grèce est de trouver une solution à la crise des réfugiés en Turquie, « la vraie porte d’entrée vers l’Europe », a déclaré le ministre grec à l’Immigration, Ioannis Mouzalas.

Il a insisté sur le fait que l’Union européenne devrait essayer de résoudre la crise en Syrie, mais aussi dans les pays voisins, en Turquie, en Jordanie et au Liban, et soutenir financièrement les camps de réfugiés qui s’y trouvent. La plupart des Syriens quittant leur pays se sont en effet réfugiés dans ces trois pays, qui croulent sous le poids financier de l’accueil.

« L’UE doit s’assurer que la relocalisation des réfugiés en Europe est organisée directement depuis ces pays, sans passer par la Grèce », souligne-t-il.

Athènes espère aussi un assouplissement des règles budgétaires au vu de la difficulté de la situation. « La Grèce a abordé la question d’un assouplissement des contraintes budgétaires européennes dans le contexte de la crise des réfugiés », a-t-il assuré, ajoutant que Bruxelles a « entendu » les arguments grecs.

>> Lire : La crise des réfugiés remet en cause la doxa budgétaire européenne

L’Allemagne imprévisible

La chancelière allemande est de plus en plus impopulaire au sein de son propre parti avec sa politique de « nous pouvons le faire ». Der Tagesspiegel rappelle néanmoins qu’Angela Merkel bénéficie du soutien d’une grande partie de l’opinion publique pour sa gestion généreuse de la crise des réfugiés.

Les contrôles aux frontières sont un véritable sujet de discorde. Le président de la CSU et ministre-président de Bavière, Horst Seehofer, a récemment appelé Angela Merkel à répondre aux demandes de la Bavière pour limiter l’afflux de réfugiés à partir du 1er novembre. Horst Seehofer aurait aussi rappelé aux ministres, Alexander Dobrindt, Gerd Müller, et Christian Schmidt de faire pression sur la chancelière.

La Bavière est actuellement en conflit avec l’Autriche, qui entraine des milliers de réfugiés vers la frontière allemande sans préavis. « Le comportement du gouvernement autrichien est irresponsable et scandaleux », a déclaré le ministre de l’Intérieur bavarois, Joachim Herrmann (CSU).

>> Lire : L’Autriche accusée de laisser passer les réfugiés en Bavière

Volker Beck, député allemand pour les Verts, a quant à lui remis en cause la légalité des contrôles aux frontières de l’Allemagne et d’autres pays de l’UE. Dans une lettre adressée au Président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, il demande si l’on peut définir l’afflux des réfugiés comme « une menace sérieuse pour la politique publique et la sécurité intérieure ».

La question de la répartition des réfugiés est un autre point de friction. Après le sommet européen sur la crise des réfugiés, lors duquel les États membres se sont accordés à se répartir 160 000 réfugiés, Angela Merkel a affirmé que ce n’était qu’une étape intermédiaire. La chancelière considère notamment que la procédure de Dublin devrait être modifiée. « Je suis en faveur d’une nouvelle approche pour de l’équité et de la solidarité dans le partage du fardeau », a-t-elle déclaré.

Barbara Lochbihler, porte-parole des Verts au Parlement européen pour les droits de l’Homme et la politique étrangère, souhaite quant à elle exercer plus de pressions sur les États membres pour qu’ils acceptent des réfugiés. « Si certains pays ne veulent pas accueillir de réfugiés, ils devraient être obligés de payer une compensation », a-t-elle estimé.

Sur la question du financement de la crise, le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble (CDU) a déclaré que « l’aide, comme tout dans la vie, n’est bien entendu pas illimitée », mais a promis que l’aide de l’Allemagne ne serait pas mise à mal par des problèmes financiers.

Pour faire face à la crise, Gerd Müller, ministre au Développement, appelle à la nomination d’un haut-commissaire européen pour les réfugiés. Il souhaite également la mise en place d’un fonds européen pour l’infrastructure d’au moins 10 milliards d’euros pour résoudre le problème dans les pays d’origine des réfugiés.

>> Lire : La « méthode Merkel » mise à mal par la crise des réfugiés