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24/08/2016

L’ère des prisonniers-écrivains pourrait s’achever en Roumanie

Justice & Affaires intérieures

L’ère des prisonniers-écrivains pourrait s’achever en Roumanie

Deux des ouvrages de Dan Voiculescu. [EurActiv Romania]

Exaspéré par la prolifération d’ouvrages « scientifiques » émanant de prisons roumaines, le gouvernement a suspendu une loi qui permettait à leurs auteurs de raccourcir leur peine. Un article d’EurActiv Roumanie.

Selon une loi roumaine, les détenus bénéficient de 30 jours de remise de peine par ouvrage ayant une « valeur scientifique » publié durant leur emprisonnement. Or il s’avère que de nombreux condamnés VIP tirent parti de cette loi. Sur la seule année 2015, 337 ouvrages ont été publiés par des prisonniers…

Dan Voiculescu, ancien vice-Premier ministre, magnat des médias et homme d’affaires important, a été condamné pour blanchiment d’argent. En 17 mois derrière les barreaux, il a publié dix livres, selon les autorités pénitentiaires nationales.

 >> Lire : Un milliardaire roumain libéré de prison grâce à ses livres

La loi existe depuis longtemps et trouve ses origines dans l’ère communiste, mais le nombre de bénéficiaires est monté en flèche ces dernières années. « L’utilisation abusive de cette loi est récente en Roumanie », explique Raluca Pruna, ministre de la Justice, qui a proposé son abolition.

Ce tableau officiel montre en effet une augmentation à peine croyable : il y a eu 100 fois plus d’ouvrages scientifiques écrits en prison en 2015 qu’en 2011 !

L’utilisation abusive de la loi a été accompagnée, dans au moins un cas, d’un manque criant de bon sens : George Becali, ancien eurodéputé roumain, libéré après avoir écrit cinq livres, a en effet ouvertement admis qu’il n’était pas l’auteur de ces livres.

 >> Lire : Un ancien eurodéputé roumain emprisonné pour échange de terrains

Plusieurs autres personnes sont soupçonnées d’avoir recouru à des nègres, comme George Copos, ancien vice-Premier ministre, emprisonné pour corruption. Lors de ses quatre ans d’emprisonnement, il a publié un livre intitulé Les alliances matrimoniales, ligne politique des rois roumains du 14 au 16e siècle.

Catalin Parfene, historien, a fait remarqué que l’ouvrage du détenu ressemblait beaucoup à sa propre thèse, avec « une structure identique, la même approche historique, le même type d’argumentation, des passages et expressions similaires et la même structure idéologique ». Le livre de Geroge Copos a en outre été supervisé par le professeur qui a aidé l’historien lors de la rédaction de sa thèse.

L’implication d’un professeur universitaire est la seule vraie condition pour qu’un ouvrage acquière une « valeur scientifique », et réduise ainsi la peine de son auteur officiel. Peu de ces travaux ont donc une quelconque valeur, scientifique ou autre.

Une fois le livre écrit – par eux ou non, les détenus payent pour l’impression et la publication de quelques centaines de copies. Et le tour est joué.

Dès le printemps dernier, la direction nationale anticorruption avait pourtant proposé de nouvelles recommandations pour tarir le flot de « science » qui s’échappait des prisons.

« Personne ne vérifie la valeur scientifique des travaux, ou si les détenus ont réellement eu le temps de les écrire », indique Laura Codru?a Kövesi, procureure de la direction nationale anticorruption. « Ils écrivent huit, neuf, dix livres sans aucune valeur scientifique, mais qui leur permettent de réduire drastiquement leur peine. Cela affecte indirectement la lutte contre la corruption. »

Le jour où la ministre de la Justice a annoncé son intention d’abolir la loi, les procureurs, exaspérés, ont lancé une grande enquête sur la question.

« Pour l’instant, la Roumanie ne peut pas gérer ce système. Il ne devrait tout simplement pas exister !», estime Laura ?tefan, spécialiste de la lutte contre la corruption.

Mercredi dernier, après une discussion avec le Conseil suprême des magistrats, le gouvernement a décidé de ne pas abolir la loi, mais de la suspendre jusqu’en septembre, dans l’espoir de trouver d’ici-là un mécanisme de contrôle efficace. Selon les sources d’EurActiv Roumanie, le gouvernement craint que la suppression totale de la loi soit perçue comme une mesure discriminatoire.

Personne ne sait ce qu’il se passera pour les détenus auteurs encore derrière les barreaux. Les livres déjà écrits leur permettront-ils de sortir plus rapidement ? Le débat ne fait que commencer en Roumanie.