Le distinguo entre réfugiés et migrants divise l’Europe

Camp de réfugiés du parc Maximilien, à Bruxelles. 19 septembre. [Joel Schalit/Flickr]

Les dirigeants européens se retrouvent le 23 septembre pour un sommet extraordinaire au cours duquel ils devront répondre à une question fondamentale : comment distinguer un demandeur d’asile et d’un migrant économique. Un article d’EURACTIV République tchèque.

Le Premier ministre hongrois, Viktor Orbán estime que l’« immense majorité » des Syriens, Irakiens et Afghans qui arrivent en Europe ne sont pas des réfugiés, mais des immigrants économiques qui espèrent trouver une vie meilleure dans l’UE. Son homologue slovaque, Robert Fico, est du même avis.

Le Premier ministre tchèque est pour sa part plus nuancé. « Nous devons faire la différence entre les personnes qui fuient réellement la guerre et cherchent une protection en Europe, et celles qui ne font que se joindre à ce mouvement dans le cadre du phénomène d’immigration économique qui existe, sous des formes diverses, depuis plus de 25 ans », a ainsi souligné Bohuslav Sobotka.

Crise de l’immigration

L’Europe est en effet aux prises avec une crise de l’immigration qui mêle à la fois réfugiés et immigrants économiques. L’arrivée dans l’UE de ces derniers est très mal acceptée par certains dirigeants européens, même s’ils ne représentent qu’une petite partie des arrivants, selon l’ONU.

Andrej Mahecic, du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), a en effet expliqué qu’il ne disposait pas de chiffre précis sur le nombre d’immigrants économiques arrivant en Europe, mais que les statistiques de l’ONU montrent qu’au moins 75 % de ceux-ci proviennent de zones de conflits, comme la Syrie (51 %), l’Afghanistan (14 %); l’Érythrée (8 %), et le Nigéria (4 %).

Qui sont donc les réfugiés ? « Dans le passé, l’immigration a souvent été motivée par des raisons économiques, mais les choses ont clairement changé ces dernières années pour se transformer en situation d’asile », a expliqué Andrej Mahecic à EURACTIV République tchèque. Il appelle l’UE à appliquer des procédures d’octroi d’asile spéciales pour les réfugiés fuyant la guerre et l’oppression.

Mission parlementaire

Tomáš Zdechovský, eurodéputé tchèque du centre-droit (PPE), fait partie de la délégation parlementaire qui s’est récemment rendue dans des centres d’arrivée des migrants en Sicile. Il explique qu’il n’est pas toujours facile de faire la différence entre les deux types d’immigrants.

« J’ai été surpris d’apprendre que ces personnes n’étaient pas des réfugiés. On s’en rend compte pendant la procédure spéciale, quand ils expliquent les vraies raisons de leur présence », a-t-il déclaré. « Nous devrions aider les personnes qui en ont réellement besoin, comme les gens qui fuient la Syrie, et faire comprendre aux autres que l’UE a le droit de choisir. »

L’eurodéputé, qui s’est rendu dans les centres de Pozzallo et de Mineo, ajoute que la plupart des immigrants qui s’y trouvent sont des Africains qui sont arrivés en bateau. « Je ne pense pas que tous les immigrants aient besoin de notre aide », conclut-il.

Jean Arthuis, un homologue français de l’ADLE, partage ce point de vue. « Nous devons accélérer les procédures légales pour les migrants qui ont le droit à une protection internationale, mais aussi appliquer rapidement les procédures de détermination de l’âge quand il existe des doutes sérieux sur des soi-disant mineurs non accompagnés et rapatrier les immigrants économiques originaires de pays sûrs », soutient-il.

Si l’HCR estime également que les migrants économiques doivent être distingués des réfugiés, ses membres insistent sur le fait que les procédures de retour des personnes qui n’obtiennent pas l’asile doivent se dérouler « dans la sureté et la dignité ».

 

La Commission européenne a présenté une série de propositions censées pallier la crise des réfugiés, en s’attaquant notamment aux problèmes dans les pays d’origine des immigrants. Outre la relocalisation de 120 000 personnes se trouvant dans les États membres les plus touchés par la crise, la Commission a proposé d’établir une liste européenne commune des pays d’origine sûrs afin de faciliter les retours. L’exécutif européen prévoit également un fonds de 1,8 milliard d’euros alloué aux causes profondes de l’immigration en Afrique.

Des espoirs mal placés

Les organisations humanitaires impliquées dans la gestion de la crise ne doutent pas de la présence d’immigrants économiques parmi les réfugiés arrivant en Europe. Dans le même temps, elles appellent l’Europe à ne pas se désolidariser d’eux pour autant.

« Il ne faut pas minimiser la difficulté de leur voyage, qui est loin d’être facile », souligne Iverna McGowan, directrice intérim du bureau pour les institutions européennes d’Amnesty International. « De nombreux immigrants, et notamment des femmes enceintes, y laissent leur vie. Même si ces personnes sont des immigrants économiques et tentent d’accéder à de meilleures conditions de vie, un grand nombreux d’entre eux fuient la pauvreté, la misère et parfois la violence. »

À la veille de la réunion des dirigeants européens, les organisations humanitaires ont également avancé une série de propositions.

Désinformation relayée par les trafiquants

« Nous devons nous attaquer aux causes de l’immigration involontaire, comme les inégalités ou l’injustice sociale, la pauvreté, le chômage, le manque de développement, les catastrophes naturelles et climatiques, la guerre et les crises humanitaires », martèle Shannon Pfohman, de Caritas Europe.

L’aide au développement, qui se situe aujourd’hui à 0,42 % du RNB (soit 58,2 milliards), devrait également être augmentée pour atteindre les 0,7 % promis, et se concentrer sur les États fragiles et les moins développés, ajoute-t-elle.

L’un des plus grands problèmes est la désinformation relayée par les trafiquants qui persuadent leurs « clients » de tenter le voyage vers l’UE. Attirés par la rentabilité de l’opération, les trafiquants ont embarqué un nombre record de 150 000 personnes vers l’Italie depuis le début de 2015.

Football et Ferraris

« J’ai été choqué par la naïveté de certains migrants que j’ai rencontrés lors de la mission de cet été », explique Tomáš Zdechovský. « Ils pensent qu’en un an il vont gagner assez d’argent pour acheter une Ferrari ou qu’ils seront engagés comme joueurs professionnels à Chelsea. Nous devrions leur dire que cela n’est pas possible avant même qu’ils n’embarquent. »

Les autorités européennes ont fait de la lutte contre les trafiquants, qui seraient quelque 30 000, une priorité.

« Il s’agit surtout d’échanger des informations rapidement. Si les États membres reçoivent des informations incriminant les passeurs, ils devraient les partager et les comparer grâce à nos bases de données », explique Old?ich Martin?, directeur adjoint d’Europol, lors d’une interview exclusive pour EURACTIV République tchèque.

« La migration économique, surtout en ce qui concerne les pays d’Afrique subsaharienne, est rarement spontanée », ajoute Ond?ej Horký-Hluchá?n, analyste à l’institut de relations internationales de Prague.

« Dans la plupart des cas, les migrants sont préparés et toute la famille participe au paiement du voyage, parce qu’ils attendent un retour sur investissement. Il ne faut pas sous-estimer le partage d’information de la diaspora en Europe, même si les jeunes sont naïfs et prennent des risques. »

Contexte

Les dirigeants européens se sont accordés sur les grandes lignes d'un plan sur deux ans qui permettrait à l'UE de mieux gérer le nombre jamais vu d'immigrants fuyant le Moyen-Orient et l'Afrique.

La concrétisation d'un système de réinstallation ou de relocalisation de quelque 60 000 réfugiés est cependant très problématique à l'heure où les partis anti-immigration jouissent d'une montée en popularité en Europe. De nombreux États, dont la France et l'Allemagne, ne s'opposent pas à l'idée de partager le fardeau de l'immigration, mais ne sont pas satisfaits du système de quota proposé par la Commission.

>> Lire : La France soutient la politique des quotas de réfugiés en UE

Au mois de juin, lors d'un sommet sur la question s'est prolongé jusque tard dans la nuit, les dirigeants européens, peu enclins à accueillir plus de migrants, se sont accrochés à ce sujet jusque tard dans la nuit. Ces désaccords reflètent bien les profondes rivalités nationales que l'Union devrait pouvoir transcender. Le Conseil devrait toutefois parvenir à un système de quotas bien défini d'ici la fin du mois de décembre

>> Lire : Le Conseil européen rejette les conseils de Juncker sur l'immigration

La crise des réfugiés s'est cependant encore aggravée. Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, espère convaincre les États membres d'accepter un système de redistribution de 160 000 réfugiés au sein de l'UE.

Pour ce faire, il faudrait modifier ou suspendre le règlement de Dublin, qui oblige les réfugiés à introduire leur demande d'asile dans le premier pays européen où ils mettent les pieds. Ce règlement a été vivement critiqué et est accusé de saper la solidarité entre États membres. L'Allemagne a d'ailleurs décidé de le suspendre pour les immigrants arrivant de Syrie.

>> Lire : Berlin renonce à renvoyer les réfugiés syriens vers la Grèce et l'Italie

Ce changement de politique à l'égard des réfugiés ne sera cependant pas aisé et nécessitera que les dirigeants européens changent d'avis, puisqu'ils ont refusé un plan de redistribution de 40 000 personnes en mai dernier.

L'urgence de la situation forcera aussi l'UE à revoir sa liste des pays d'origine dits « sûrs » et sa politique en matière de redistribution des réfugiés, deux sujets sur lesquels l'UE est embourbée depuis plusieurs années.

>> Lire : Juncker veut relocaliser d'urgence 160.000 réfugiés

Prochaines étapes

  • 22 septembre : Réunion des ministres européens de l'Intérieur à Bruxelles.
  • 23 septembre : Sommet extraordinaire à Bruxelles.

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