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28/09/2016

Le premier ministre turc dénonce l’attitude de l’UE après les révolutions arabes

Justice & Affaires intérieures

Le premier ministre turc dénonce l’attitude de l’UE après les révolutions arabes

Ahmet Davuto?lu [Georgi Gotev]

En visite à Bruxelles, le premier ministre turc, Ahmet Davuto?lu, s’est inquiété de la montée du racisme en Europe. Il s’est aussi interrogé sur le manque de soutien de l’UE aux jeunes démocraties du Moyen-Orient, et des conséquences en matière de sécurité et de terrorisme.

Ahmet Davuto?lu, en déplacement à Bruxelles pour rencontrer le président du Conseil, Donald Tusk, et le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, a participé à une réunion organisée par le groupe de réflexion bruxellois Friends of Europe.

Avant de remplacer Recep Tayyip Erdo?an au poste de premier ministre en août, quand celui-ci est devenu président, Ahmet Davuto?lu avait été ministre des Affaires étrangères. Le 15 janvier, avec Friends of Europe, il a donc parlé de géopolitique et n’a raté aucune occasion de critiquer l’UE, qui devrait, selon lui, écouter les conseils d’Ankara et cesser de garder ses distances.

L’un des principaux messages du premier ministre turc était que l’UE, et l’Occident en général, avait raté l’opportunité offerte par les révolutions arabes. L’Occident ne s’est pas mobilisé, contrairement à ce qui s’était passé à la fin de la guerre froide pour l’Europe de l’Est, dénonce Ahmet Davuto?lu.

Il a plus précisément critiqué le manque de soutien de la « jeune génération modérée » en Syrie, qui a, selon lui, créé un vide désormais occupé par les terroristes, ainsi que la gestion de la situation en Égypte et dans le Moyen-Orient par les ministres européens.

« Après le coup d’État en Égypte, j’ai discuté avec les ministres européens. Je leur ai demandé, s’il vous plait, aidez la démocratie et n’acceptez pas un coup d’État militaire contre un président élu. Ils m’ont répondu que l’Égypte était un cas particulier et qu’il lui faudrait du temps pour accéder à la démocratie. […] Du temps, cela veut dire dix ans, vingt ans, un siècle ? Personne ne sait », regrette-t-il.

« Financer de jeunes démocraties dans le Moyen-Orient nous aurait coûté moins cher que de lutter contre le terrorisme aujourd’hui […] Malheureusement, l’UE en particulier est devenue un observateur de la défaillance de ces États. Et aujourd’hui, nous nous réunissons pour parler non pas de comment soutenir la démocratie, mais de comment nous défendre contre des attaques terroristes, qui découlent de cette crise », ajoute-t-il.

Le premier ministre turc a également parlé de son séjour en Allemagne en 2012, durant laquelle il affirme avoir rendu visite aux parents des victimes de meurtres racistes perpétrés par un gang néonazi appelé le Nationalsozialistischer Untergrund entre 2000 et 2007. Sept Turcs, un Grec et une policière allemande avaient été tués dans des villes allemandes durant cette période.

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Il a critiqué la manière dont la police allemande avait réagi à la situation en essayant de faire passer les proches des victimes turques comme les coupables au lieu de se concentrer sur la menace néonazie.

« Le problème est là, comme à Paris », a-t-il expliqué, se référant aux attentats de la semaine passée.

>> Lire : Les politiques européens unanimes pour condamner l’attentat contre Charlie Hebdo

« Je veux voir la même solidarité quand une mosquée est incendiée »

« Quand il y a une attaque terroriste, quel que soit son auteur et quel que soit le motif, nous serons là, je serai là », affirme-t-il, ajoutant qu’il voulait pouvoir être témoin des mêmes marques de solidarité quand une mosquée était incendiée dans le centre de Berlin ou partout ailleurs. Ces deux dernières années, pas moins de 94 mosquées ont été attaquées en Allemagne, affirme Ahmet Davuto?lu.

Le premier ministre truc raconte que lors de la marche républicaine contre le terrorisme à Paris, dimanche dernier, à laquelle il participait, quelqu’un lui a demandé  « comment nous, Européens, devrions aborder les Turcs ».

« Personne ne peut parler de ‘nous, Européens’ et de ‘vous, Turcs’ […] nous faisons partie de l’histoire européenne. Et nous faisons partie de l’Europe contemporaine. Il y a 45 millions de Musulmans qui vivent en Europe, parmi lesquels plus de 6 millions de Turcs. […] L’identité européenne doit être inclusive. Si nous comprenons l’Europe dans le sens du Saint-Empire romain germanique, alors, désolé, mais l’Europe n’est plus », déclare-t-il.

Le premier ministre a fait le rapprochement entre les Juifs, bouc-émissaires des Nazis après la crise de 1929, et les Musulmans de l’Allemagne d’aujourd’hui, pris pour cible par des mouvements anti-immigration comme Pegida.

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Ahmet Davuto?lu soutient que les Européens, Turcs compris, doivent s’unir pour l’avenir du continent. « Si nous ne fournissons pas le même niveau de richesse économique pour toute cette diversité européenne, alors il y aura une confrontation », affirme-t-il, avant de vanter l’économie turque en plein essor, qui pourrait, selon lui, sortir l’Europe de la récession.

« Il ne peut y avoir de développement durable sans stabilité politique. »

Le premier ministre turc s’est ensuite fendu d’une remarque ironique sur le manque de stabilité politique dans les pays de l’UE : lors d’une réunion à l’OTAN à laquelle il participait en tant que ministre des Affaires étrangères, il était le seul à avoir occupé ce poste quatre ans. Durant la même période, un pays, qu’il n’a pas nommé, avait changé sept fois de ministre. D’autres encore, six ou sept fois. Il a aussi souri du fait que certains gouvernements européens sont gouvernés par des coalitions comprenant à la fois le centre-gauche et le centre-droit.

« Qu’arrivera-t-il si Syriza est élu lors des prochaines élections [en Grèce] ? Ou si des groupes ultra-nationalistes sont en position de bloquer le parlement dans d’autres pays ? Même au Parlement européen, ces tendances progressent», souligne-t-il.

« La frontière turque est la frontière de l’Europe »

Ahmet Davuto?lu a longuement parlé des efforts déployés par Ankara pour accueillir des réfugiés syriens et irakiens, qui seraient plus de 2 millions en Turquie. Rien que pour les camps de réfugiés, le pays a dépensé 4,3 milliards d’euros, affirme-t-il.

« Je suis fier de l’attitude et de la culture de ma nation [qui accueillent les réfugiés]. Si c’était l’Europe, je me demanderais combien de groupes anti-Syriens, anti-étrangers, anti-ci ou anti-ça auraient été créé si deux millions de personnes étaient arrivées dans n’importe quel pays européen », s’est-il interrogé.

« Je n’exagère pas. Il y a plus d’Albanais en Turquie qu’en Albanie. Plus de Bosniens en Turquie qu’en Bosnie. Nettement plus plus d’Abkhazes qu’en Abkhazie. Presque autant [de] Géorgiens et, vous savez, tous les Kurdes et les autres. Nous sommes un petit Caucase, un petit Moyen-Orient », affirme Ahmet Davuto?lu.

En ce qui concerne les négociations d’adhésion bloquées, le premier ministre assure que son pays pourrait ouvrir et refemer très rapidement la plupart des chapitres. Il n’a pas mentionné les raisons pour lesquelles un certain nombre de pays européens ont bloqué les négociations, ni, à aucun moment, Chypre.

Suite à une question sur les projets de la Russie de construire un gazoduc vers la Turquie afin de contourner l’Ukraine pour apporter du gaz plus à l’ouest, il a assuré que son pays serait heureux d’accueillir tout nouveau gazoduc, mais qu’il ne s’agissait pas pour Ankara d’une alternative, et qu’il espérait que l’Ukraine resterait un pays de transit pour le gaz russe.

Ahmet Davuto?lu a conclu par une boutade, en qualifiant d’« étrange » le fait que l’UE n’ait pas encore ouvert le chapitre de l’énergie dans les négociations d’adhésion avec la Turquie.

Réactions

Pendant la visite à Bruxelles d'Ahmet Davuto?lu, à Strasbourg, le Parlement européen a adopté une résolution condamnant les raids de la police et les arrestations de journalistes en Turquie en décembre 2014.

Les eurodéputés exhortent le gouvernement turc de faire de la liberté de la presse une priorité, rappelant qu'« une presse libre et plurielle est une composante essentielle de toute démocratie » et soulignant la nécessité de faire progresser les réformes si Ankara veut obtenir des financements de préadhésion.

Le Parlement européen exige des « informations complètes et transparentes sur les allégations retenues contre les défendeurs » et insiste que ceux-ci doivent être informés des charges et des preuves établies contre eux et doivent également pouvoir exercer entièrement leur droit à la défense. Les eurodéputés exigent que ces affaires soient gérées de manière adéquate, « afin d'établir la véracité des accusations sans délai et hors de tout doute raisonnable ».

Dans sa résolution, le Parlement s'inquiète du « recul des réformes démocratiques et, en particulier, le recul de la tolérance du gouvernement pour les manifestations publiques et les medias critiques » et exhorte le gouvernement turc à « s'atteler de manière prioritaire à la liberté de la presse et de créer un cadre légal garantissant la pluralité, conformément aux normes internationales ».

Contexte

L'UE a ouvert les négociations d'adhésion en octobre 2005, mais de nombreux obstacles de taille ralentissent les progrès d'Ankara, en particulier en ce qui concerne les relations de la Turquie avec Chypre, les droits de l'Homme et des minorités, ainsi que la liberté d'expression.

L'actuel président, et ancien premier ministre, Recep Tayyip Erdogan est confronté depuis à une forte opposition par sa politique répressive envers la liberté de la presse et de parole sous son gouvernement. À l'été 2013, des manifestants ont occupé le parc Taksim Gezi pendant plusieurs semaines. Progressivement la manifestation s'est transformée en vague protestataire pour le respect des valeurs démocratiques et de la laïcité au sein du pays.

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