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29/07/2016

Les agressions à Cologne bouleversent l’Europe

Justice & Affaires intérieures

Les agressions à Cologne bouleversent l’Europe

"Les violences sexuelles ont une origine" peut-on lire sur une pancarte à la gare de Cologne [Reuters]

Les violences faites à des femmes à Cologne la nuit du Nouvel An résonnent encore à travers l’Europe. Elles laissent présager de plus en plus de ressentiment envers les migrants, et une érosion des derniers vestiges d’une rhétorique multiculturelle. Un article du réseau EurActiv.

Les événements qui se sont déroulés en face de la gare de Cologne et dans d’autres villes le soir de la Saint-Sylvestre ne sont toujours pas parfaitement clairs, mais une chose est certaine : ils remettent en cause la politique d’ouverture de la chancelière allemande Angela Merkel vis-à-vis des réfugiés originaires de zones de conflit.

Certains craignent aussi que les agressions du Nouvel An ne traduisent une nouvelle forme de terrorisme, et qu’elles aient été planifiées et organisées par des groupes terroristes du Moyen-Orient, comme l’État islamique. En réalité, cela pourrait être l’attaque catastrophique que les services de renseignement allemands attendaient à Munich, fin 2015.

Des extrémistes ont répondu à la violence par la violence en agressant des personnes d’apparence étrangère et organisé des chasses à l’homme en Allemagne. Le 11 janvier au soir, plus de 200 extrémistes de droite ont été arrêtés après des émeutes anti-immigrants dans la ville de Leipzig.

Les autorités allemandes cherchent quant à elles des moyens de durcir la loi sur l’asile et de condamner les délits comme ceux du Nouvel An par des expulsions. Jusqu’à présent, l’expulsion était envisagée dans le cas de peine de prison de trois ans ou plus.

Cas similaires en Autriche

Des agressions similaires ont eu lieu en Autriche. De nombreuses plaintes ont été déposées auprès de la police autrichienne et concernent des cas d’harcèlement à Vienne et à Salzbourg le soir du Nouvel An. Ces violences ont aussi été perpétrées par des immigrants, mais à moindre échelle comparée à celles de Cologne. Au lendemain des attaques, le débat sur le choc des cultures, sur les traditions, la morale et le droit, refait son apparition et s’intensifie.

De plus en plus de voix s’élèvent pour le renforcement des politiques d’asile et des sanctions condamnant les délits sexuels, et pour que les conditions de vie des réfugiés soient moins attractives.

La ministre de l’Intérieur, Johanna Mikl-Leitner, a répété la ligne dure de la police sur le sujet. « Des limites doivent être fixées. Nous ne laisserons pas, nous les femmes, notre liberté de mouvement dans l’espace public reculer du moindre millimètre. Nous ne capitulerons pas », a affirmé Johanna Mikl-Leitner.

Les demandeurs d’asile qui bafoue ces libertés devraient être punis sévèrement par la loi et expulsés, selon la ministre, qui a cependant nuancé en expliquant que les gens ne pouvaient pas être renvoyés dans les zones de combat.

« Il est donc important que nous appliquions la loi rigoureusement et que nous rendions notre pays moins attractif. De cette manière, seuls ceux qui sauront s’intégrer correctement et rapidement viendront chez nous », a-t-elle déclaré.

La France concentre son attention sur le terrorisme « classique »

En France, pays qui se relève tout juste des attentats du 13 novembre à Paris, la question des agressions sexuelles perpétrées par des migrants en Allemagne n’a pas du tout été commentée par le gouvernement.

Toutefois, le plus grand parti d’opposition, Les Républicains (LR), se sont dits inquiets des agressions de Cologne et ont demandé à ce que plus de lumière soit faite sur les événements qui se sont déroulés aussi à Hambourg et dans d’autres villes.

« Les Français sont inquiets. C’est l’un des premiers sujets sur les réseaux sociaux », a déclaré Valerie Debord, porte-parole LR. « Nous voulons témoigner de notre solidarité aux victimes, car l’Allemagne est l’Europe, et nous avons cette terre en commun », a-t-elle ajouté.

En France, un débat est en cours sur la déchéance de nationalité pour les terroristes, et la plupart des ministres et des députés concentrent leurs commentaires sur ce sujet.

>> Lire : Le sujet des apatrides enflamme la politique française

Le nombre de réfugiés arrivant en France est très bas comparé au million arrivé en Allemagne en 2015, ou même en Suède. En effet, 26 000 enfants non accompagnés ont atteint les terres de ce pays nordique depuis août. À titre de comparaison, le nombre de réfugiés arrivé en France en 2015, tous âges confondus, est estimé à 24 000 personnes.

>> Lire : 26 000 enfants non accompagnés sont arrivés en Suède depuis août

Marine Le Pen, chef de file du Front national, est la seule à s’être exprimée sur les agressions de Cologne, avec un message court et assez modéré sur Twitter.

Le Front national a aussi déclaré que la dernière attaque terroriste du 7 janvier à Paris, lorsqu’un seul assaillant a voulu s’en prendre à un poste de police, était la preuve des échecs de Schengen. La presse allemande a rapporté que l’assaillant venait de Cologne. La police française n’a pas confirmé ce fait.

En Pologne, la presse de droite fait ses choux gras de la nouvelle

En Pologne, un pays en conflit avec la Commission à propos de la nouvelle loi sur les médias, qui donne au gouvernement conservateur le contrôle sur les médias publics, les agressions à Cologne ont donné l’occasion à la presse de droite de fustiger l’Allemagne. La société polonaise est divisée entre les pro-européens de l’ancien gouvernement et les forces populistes et eurosceptiques actuellement au pouvoir.

>> Lire : La Commission se penche sur l’État de droit en Pologne

La presse de droite s’est servie des événements malheureux survenus en Allemagne pour durcir sa position anti-immigrants. De nombreux articles critiquent non seulement les migrants, mais aussi la décision du gouvernement allemand d’ouvrir les portes du pays aux réfugiés.

La presse de droite a une influence énorme sur les médias sociaux polonais – de nombreux contenus viraux insultants vis-à-vis des migrants circulent dans les sphères de droite sur l’Internet.

La droite polonaise et ses médias promeuvent un modèle traditionnel des rôles de l’homme et de la femme, et a donc accusé les Allemands de ne pas prendre assez soin des femmes.

À l’inverse, le quotidien de centre-gauche, Gazeta Wyborcza, a publié plus de 40 articles (papiers et en ligne) sur les agressions sexuelles en Allemagne. La plupart d’entre eux décrivent simplement les événements, les avancées dans l’enquête et les différentes réactions du monde, sans commentaire éditorial ou relation avec la situation des réfugiés en Europe.

Les sociologues et autres spécialistes se sont éloignés de la rhétorique populiste. La professeure Magdalena Sroda, activiste politique et l’une des féministes polonaises les plus connues, a déclaré qu’il était important de savoir qui étaient les personnes qui avaient commis les agressions et que connaitre leur origine était secondaire.

L’Italie change d’avis

En Italie, le gouvernement a bloqué l’abolition prévue du concept de « crime d’immigration illégale » introduit en 2009 par le quatrième gouvernement Berlusconi. Les spécialistes jugent en effet inutile de classer l’immigration illégale dans les crimes, non seulement parce que les migrants ne peuvent en général pas payer d’amende, mais aussi parce que cela freine l’enquête. Ce principe est en outre inconstitutionnel, étant donné qu’il punit un statut, et non un comportement ou des actes.

Le gouvernement était donc prêt à supprimer le crime d’immigration illégale d’ici fin janvier, notamment afin de faciliter le renvoi dans leur pays d’origine des migrants qui n’ont pas le droit de rester en Italie.

Pourtant, après les agressions de Cologne, le ministre de l’Intérieur, Angelino Alfano, a déclaré que l’opinion publique n’était pas prête à accepter cette mesure. La prise de décision finale a donc été remise à plus tard.

Paolo Gentiloni, le ministre des Affaires étrangères, a pour sa part estimé que ces événements constituaient une occasion de relancer la recherche d’une solution européenne à l’immigration. « L’Union européenne a lancé une politique commune sur l’immigration, sous l’impulsion de l’Italie, mais celle-ci reste lettre morte. On ne peut pas gérer les flux de personnes qui arrivent en ce moment sans faire un effort partagé au niveau européen », assure-t-il.

Fico jubile

Le Premier ministre slovaque Robert Fico est célèbre pour sa rhétorique anti-immigration et s’est notamment opposé à la politique de relocalisation des migrants de l’UE. Il a récemment déclaré que son cabinet établissait un lien direct entre la crise de l’immigration, les attentats de novembre à Paris et les agressions de Cologne.

Selon lui, les musulmans sont « impossibles à intégrer » et il a promis de lutter contre l’établissement d’une communauté musulmane dans son pays. Des déclarations qui inquiètent au plus haut point la toute petite fraction de la population slovaque de confession musulmane.

>> Lire : La Slovaquie refuse d’accueillir des musulmans après les événements de Cologne

Un scrutin général se déroulera le 5 mars en Slovaquie. Le parti de Robert Fico séduit pour l’instant 40 % des électeurs et sa popularité a augmenté depuis le début de la crise des réfugiés. « Nous protégeons la Slovaquie » est l’un des slogans principaux du parti, le SMER-SD. La seule question des élections sera donc de savoir s’il parvient à former un gouvernement seul ou s’il devra former une coalition.

Le 8 janvier, le Premier ministre a convoqué une énième conférence de presse sur la crise des réfugiés et répété que les attentats de Paris et les agressions de Cologne étaient directement liés à la crise de l’immigration actuelle. Il souhaite l’organisation d’un sommet européen extraordinaire afin d’accélérer la mise en place d’une force européenne de garde-frontières et garde-côtes. Se référant à une prévision de l’ONU selon laquelle jusqu’à trois millions de migrants pourraient tenter d’atteindre l’Europe en 2016, il a assuré que mettre cette force en place à l’automne serait trop tard, parce que « deux millions de migrants supplémentaires pourraient avoir atteint l’UE ».

Prague et Bratislava sur la même longueur d’onde

Les agressions de Cologne ont clairement influencé le débat sur l’immigration en République tchèque. Certaines personnalités politiques ont condamné les agressions, alors que d’autres les considèrent comme une confirmation de la théorie selon laquelle les musulmans ne peuvent pas être intégrés dans la société sans poser de réelle menace sécuritaire. Ces dernières ont également félicité Robert Fico d’avoir empêché les musulmans d’entrer en Slovaquie. Les dirigeants des mouvements xénophobes ont quant à eux été plus loin en organisant un rassemblement anti-musulmans.

Bohuslav Sobotka, le Premier ministre tchèque (social-démocrate) a appelé à une meilleure protection des frontières européennes. « La République tchèque est prête à soutenir toutes les mesures menant à la mise en place rapide d’un organe de garde-frontières et garde-côtes européen, y compris l’organisation d’un sommet extraordinaire du Conseil européen », a-t-il déclaré. La République tchèque et la Slovaquie, très proches, ont l’occasion d’harmoniser leurs positions au sein du groupe de Visegrad, qui comprend également la Hongrie et la Pologne.

>> Lire : Le groupe de Visegrad oppose un refus sans appel aux quotas de réfugiés

« Il est aussi très important de s’assurer que la Turquie respecte ses promesses de contrôle de l’immigration », a-t-il ajouté.

Frans Timmermans, le premier vice-président de la Commission, a annoncé le 7 janvier que Bruxelles est loin d’être satisfaite de sa coopération avec la Turquie, censée limiter le nombre d’immigrants arrivant à l’Europe après un accord signé l’an dernier.

>> Lire : L’UE et la Turquie trouvent un accord sur la crise des réfugiés

Le Premier ministre tchèque est convaincu que les agressions commises le soir du Nouvel An en Allemagne montrent « l’importance des aspects sécurité et intégration de la […] crise de l’immigration ». Les immigrants devraient respecter les lois et les règles des pays où ils font une demande d’asile. « Ceux qui n’apprécient pas à sa juste valeur l’aide offerte, ne respectent pas les règles, voire commettent des délits, devraient être automatiquement expulsés de l’UE », estime-t-il.

« Le processus à l’arrivée des migrants doit être transparent. Nous devrions être en mesure de garantir leur sécurité et leur intégration, ainsi que le respect absolu des lois », a renchéri le ministre des Affaires étrangères, Lubomír Zaorálek, après une rencontre avec Federica Mogherini, la Haute représentante de l’UE, qui étaient en République tchèque le 11 janvier.

Débat chaotique en Roumanie

Les événements du Nouvel An n’ont pas simplifié le débat sur l’immigration en Roumanie. L’espace public a immédiatement été inondé de versions divergentes des faits, ce qui a généré des affrontements et des titres parfois contradictoires : « Une nouvelle dimension du crime », « La police a tenté de cacher les incidents et l’origine des coupables », « La presse a tenté de dissimuler les agressions pour ne pas être politiquement incorrecte », etc.

À présent que certaines des incertitudes entourant l’événement ont été levées, ces arguments ont perdu de leur force, mais leur influence reste. Le climat général à l’égard des migrants s’est envenimé depuis 2015 et davantage de Roumains se demandent s’il est possible d’intégrer les migrants.

Un journaliste bulgare crée le buzz

Comme en Roumanie, les agressions de Nouvel An ont entrainé une avalanche de commentaires en Bulgarie. Ceux-ci se concentrent surtout sur le fait que des migrants auraient été à l’origine de ce nouveau type de terrorisme, « peut-être élaboré par Daech ». Nombre d’articles parus sur le sujet sont des traductions de la presse allemande.

C’est pourtant l’avis d’un journaliste bulgare qui a fait le plus de vagues. Toma Tomov, journaliste chevronné pour la télévision, a été invité à une émission sur la chaine publique bTV le 7 janvier. Il y a assuré qu’Angela Merkel n’avait pas pris en compte les différences culturelles quand elle a décidé d’accueillir les réfugiés en Allemagne.

« Quand les autorités de Berlin ont invité un million de personnes [à rejoindre l’Allemagne], ne savaient-ils pas que les jeunes de 20 ans ont des pénis ? », s’est-il interrogé, avant de souligner que l’Europe côtoie « un monde effrayant, à seulement deux heures de vol de nous », et que le chaos actuel de ce monde n’était pas prêt de prendre fin.

« Ce monde est très complexe et nous devons trouver un moyen de vivre avec, parce que nous ne pourrons jamais les faire changer », a-t-il estimé. « Les Américains n’ont accueilli que 1 900 réfugiés syriens. Quand on en accepte un million, il faut les accepter tels qu’ils sont, on ne peut pas les changer. L’illusion du multiculturalisme, l’idée qu’ils deviendront comme nous, est naïve. Ils ne deviendront pas comme nous. Ils continueront à être ce qu’ils sont. »