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19/01/2017

Levée de boucliers contre les migrants en Europe

Justice & Affaires intérieures

Levée de boucliers contre les migrants en Europe

Manifestation en faveur des immigrés et sans papiers en France, 2008.

[ooking4poetry/Flickr]

Face à la crise de l’immigration et à la levée de boucliers qu’elle suscite en Europe, Jean-Claude Juncker appelle à la solidarité et exhorte les politiques à ne pas céder à la tentation des discours populistes.

Le nombre d’immigrants prenant le chemin de l’UE a augmenté de façon spectaculaire ces deux dernières années. Si la Méditerranée est devenue l’obstacle principal à franchir pour nombre d’immigrants fuyant les conflits et la pauvreté dans les pays d’Afrique et du Moyen-Orient, il existe bien d’autres frontières sous pressions en Europe. C’est le cas dans les Balkans, par exemple, mais aussi à l’entrée du tunnel sous la Manche, en France.

>> Lire : Au Kosovo, la pauvreté entraîne un exode massif vers l’UE

Au mois d’avril, la Commission a proposé une série de mesures de réforme du système d’asile en vigueur dans l’UE. Les propositions ambitieuses de Jean-Claude Juncker comprenaient notamment un système de quota de répartition des demandeurs d’asile appliquant le principe de solidarité entre les différents États membres. Ces propositions ont été rejetées par les États membres, mais la Commission d’abandonne pas l’espoir de changer la situation.

>> Lire : Juncker défend bec et ongles son agenda migratoire face aux États membres

La crise de l’immigration ne touche pas seulement l’Europe, comme le démontre l’actualité récente en Thaïlande, en Birmanie et en Malaisie.

Une solidarité très limitée                                 

Au sein de l’UE, ces derniers mois ont cependant vu une réelle levée de boucliers contre les immigrants. Cette crispation générale est devenue flagrante grâce à une récente étude d’Eurostat, qui place l’immigration en tête des sujets qui inquiètent les citoyens européens, avant le chômage et la crise financière. Les autorités européennes ont d’ailleurs commencé à prendre des mesures anti-immigration.

À elle seule, l’Italie a déjà dénombré 90 000 arrivées depuis le mois de janvier. Le 5 août, les garde-côtes italiens ont à nouveau porté secours à quelque 400 survivants après le naufrage d’un bateau surchargé d’immigrants au large des côtes libyennes. Selon certains témoignages, 200 personnes auraient disparu avant l’arrivée des secours.

Face au nombre croissant de réfugiés, de plus en plus d’Italiens perdent patience. Ils craignent notamment que le poids financier lié à l’immigration ne mette le pays en franche difficulté financière. Ces tensions alimentent les courants politiques anti-immigration, et particulièrement la Ligue du Nord, de plus en plus populaire dans les régions septentrionales du pays. Les centres d’accueils des immigrants sont également de plus en plus souvent victimes d’attaques, dans le sud, mais également à Rome, par exemple, où une dizaine de policiers ont été blessés fin juillet alors qu’ils escortaient une vingtaine de migrants vers leur hébergement.

Le 6 août, suite au naufrage au large des côtes libyennes, le ministre français de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, a pour sa part soutenu les initiatives de la Commission. Annonçant un possible déplacement au Niger avec ses homologues européens, le ministre a souligné l’urgence de mettre en place des solutions avec les pays d’origine des immigrants.

Il a évoqué l’importance de de la mise en place de zones d’attente dites « hot spots qui permettront de distinguer ceux qui relèvent du statut de l’immigration irrégulière de ceux qui relèvent du statut de réfugié en Europe », une mesure conçue pour ne pas laisser l’Italie affronter le problème seule.

Il en a profité pour réaffirmer la détermination de la France, qui pratique des reconduites à la frontière « de façon humaine », selon Bernard Cazeneuve, pour les immigrants qui ne pourront pas rester sur le sol français.

« Il est important aussi que les dispositifs de réadmission, de relocalisation des réfugiés se mettent en œuvre conformément aux préconisations de la Commission », a insisté M. Cazeneuve, qui souhaite améliorer la coopération du renseignement dans le cadre d’Europol et d’Interpol, pour œuvrer au « démantèlement des filières » d’immigration clandestine.

En Allemagne, les groupes politiques de droite, comme Pegida, un mouvement anti-immigrant, prospèrent et influencent de plus en plus les partis politiques traditionnels, comme l’AfD et même le Parti social-démocrate au gouvernement. Les incidents autour des centres d’accueil se sont ici aussi multipliés depuis le début de l’année.

Berlin a en outre lancé une campagne de communication dans les journaux albanais, dans l’espoir de dissuader les candidats à l’immigration de quitter leur pays. « Ne ruinez pas l’avenir de vos enfants en abandonnant vos moyens de subsistance dans votre lieu de résidence actuel ! Votre situation ne sera que plus difficile à votre retour en Albanie », menacent les encarts publicitaires conçus par l’ambassade allemande à Tirana.

Vienne a quant à elle trouvé une solution au nombre croissant de demandeurs d’asile en confiant à la Slovaquie le soin de loger 500 migrants ayant formulé une demande d’asile en Autriche.

Au Royaume-Uni, le sujet de l’immigration est depuis longtemps exploité par un parti conservateur au pouvoir opposé à l’immigration intra-européenne et, dans une certaine mesure, à la libre circulation dans l’UE. Le Premier ministre David Cameron souhaite ainsi restreindre l’accès aux services sociaux des Européens résidant légalement dans le pays et la libre circulation des travailleurs. Ce mouvement hostile est encouragé par le succès de UKIP, le parti pour l’indépendance du Royaume-Uni.

Face à l’évolution de la situation à Calais, où des migrants se regroupent tous les jours aux abords de l’entrée du tunnel sous la Manche dans l’espoir de parvenir à sauter dans un camion à destination de la Grande-Bretagne, le gouvernement britannique a annoncé cette semaine vouloir imposer des mesures de plus en plus strictes pour contrer l‘immigration clandestine.

>> Lire : Londres durcit le ton face aux immigrés clandestins

Cette tendance ne se limite pas aux pays d’Europe occidentale. Ainsi, si l’Allemagne et le Royaume-Uni restent les destinations de prédilections des immigrants, depuis que la Commission tente d’appliquer le principe de solidarité à l’accueil des migrants, la question commence à se poser dans tous les États membres. En République tchèque, le débat a été lancé suite à la hausse du sentiment anti-musulman, étroitement lié à l’augmentation (somme toute modeste) du nombre d’étrangers.

En Hongrie, le Premier ministre, Viktor Orbán s’oppose depuis des mois aux tentatives de la Commission de réformer les politiques d’accueil des migrants dans l’UE. Il a ainsi catégoriquement refusé d’appliquer un règlement européen sur les demandes d’asile et a obtenu d’être partiellement exempté du programme de répartition des réfugiés.

Afin d’endiguer l’afflux de migrants qui pénètrent en Hongrie via mes Balkans, le gouvernement hongrois a en outre décidé d’ériger un mur de près de 200 km sur sa frontière avec la Serbie. Le projet, loin d’être passé inaperçu dans la région, a été qualifié de « nécessaire » par un porte-parole du gouvernement, qui explique qu’« il faut protéger [le pays] de l’inondation ».

Les protestations n’ont cependant pas beaucoup d’influence sur Viktor Orbán, qui espère également construire des camps d’internement pour enfermer les immigrants clandestins.

>> Lire : Hongrie et Bulgarie vont être partiellement exemptées de l’effort de solidarité sur les migrants

Manifestation contre les immigrants à Riga

Environ 250 nationalistes lettons ont manifesté mardi après-midi (4 août) devant le siège du gouvernement à Riga contre les plans européens d’accueil des réfugiés d’Afrique et du Moyen-Orient. Ce pays balte de 2 millions d’habitants a accepté d’accueillir 250 réfugiés sur deux ans, en vertu du plan controversé de la Commission européenne de répartir 40 000 immigrés dans les 28 pays de l’UE.

Les participants à la manifestation, organisée par des groupes d’extrême droite, ont brandi des pancartes proclamant « Génocide des blancs » et « Stop à l’islam ». Une participante à la manifestation a également expliqué que « si on laisse entrer un immigré, il va faire venir sa famille, puis ils seront 10, puis 100, puis 1 000. C’est un cancer en Europe ».

Jean-Claude Juncker exhorte l’UE à ne pas sombrer dans le populisme et le repli sur soi

Le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker a appelé les dirigeants de l’UE à ne pas se laisser aveugler par la pensée populiste face aux drames de l’immigration.

>>Lire : La Commission force les États membres à agir face à la crise de l’immigration

« Il y a des moments en politique où il ne faut pas suivre les populistes, sinon vous finirez par devenir populistes vous-mêmes, sauf que les électeurs, attirés par les propos simplistes des populistes, voteront toujours pour les populistes », a averti le président de la Commission.

Le président de la Commission européenne s’est dit « déçu » par les difficultés rencontrées pour faire accepter une solidarité entre les États membres. Les gouvernements européens se sont entendus le mois dernier pour réinstaller 22 504 réfugiés venus des camps syriens, mais les ministres de l’Intérieur ne sont pas parvenus à s’entendre sur la prise en charge de 40 000 demandeurs d’asile arrivés en Italie et en Grèce pour aider ces deux pays dont les capacités d’accueil sont saturées par les arrivants.

>> Lire : Les Européens se divisent sur la prise en charge des demandeurs d’asile

Quelque 188 000 migrants sont arrivés depuis janvier en Europe, principalement en Grèce et en Italie, via la Méditerranée, et près de 2 000 ont péri durant la traversée, selon les données fournies par l’Organisation internationale pour les Migrations (OIM).

« Les ministres ont l’obligation d’agir », soutient Jean-Claude Juncker. « Nous avons fait des propositions qui allaient loin, tout en restant modestes, vu l’ampleur du problème. Nous avons proposé un système obligatoire de répartition des demandeurs d’asile et des personnes qui méritent une protection internationale, mais ils [les États membres] ne nous ont pas suivis et nous ont contraints à chercher un accord sur base du volontariat », a-t-il déploré.

Face à la situation de Calais, du désarroi

« Nous ne sommes pas parvenus au but, mais les efforts vont reprendre à l’automne pour arriver au chiffre de 60 000. Si nous y arrivons sur une base volontaire, tant mieux. Si ce n’est pas possible, il faudra reconsidérer la proposition de la Commission. Je veux croire qu’ils réagiront avec ambition. Je crois que lorsque nous proposerons vers la fin de l’année ou au début de l’année prochaine un système pérenne sur la migration légale et sur la migration illégale, la France sera avec nous », a déclaré Jean-Claude Juncker, en référence aux réticences opposées par Paris à ces propositions.

« Il n’y a pas de bonne politique en la matière. Il faut essayer de jeter des ponts entre les idées nobles et la réalité des différentes situations politiques dans les États membres », a-t-il reconnu.

Jean-Claude Juncker s’est dit préoccupé par la situation à Calais, au nord de la France, où des milliers de migrants cherchent à passer en Grande-Bretagne par le tunnel sous la Manche, causant des tensions entre les deux pays. « Cette situation me plonge dans le désarroi le plus complet », a-t-il confié.

>> Lire : Calais : la Commission européenne propose son aide

Contexte

Lors d'une réunion extraordinaire du Conseil sur l'immigration le 23 avril 2015, les dirigeants de l'UE avaient porté un coup dur à Jean-Claude Juncker. Premièrement, les chefs d'État et de gouvernement n'avaient pas soutenu sa proposition visant à favoriser l'immigration légale. Jean-Claude Juncker avait ensuite essayé de convaincre les dirigeants européens que l'UE devrait réinstaller 10 000 réfugiés. Face à leur refus, le président de la Commission a dû se rabattre sur un premier projet pilote de réinstallation d'immigrants qui doivent être protégés.

>> Lire : Le Conseil européen rejette les conseils de Juncker sur l'immigration

Les dirigeants européens se sont contentés de tripler le budget annuel de Triton, une opération de contrôle des frontières au large de l'Italie, qui atteint donc 120 millions d'euros par an, soit le même financement que sa prédecesseure, Mare Nostrum.

Dans un communiqué listant 17 propositions, les chefs d'État et de gouvernement ont notamment expliqué vouloir « entreprendre des efforts systématiques en vue d'identifier, de capturer et de détruire les embarcations avant qu'elles ne soient utilisées par les trafiquants ». La manière dont cet objectif sera atteint n'est pas précisée, et plusieurs États estiment qu'en l'absence d'un gouvernement libyen effectif, un mandat de l'ONU serait nécessaire à toute action en ce sens.

La chancelière allemande, Angela Merkel, est en faveur d'un nouveau système de gestion des demandes d'asile au niveau européen, afin que les demandeurs soient répartis plus équitablement dans l'UE. L'Allemagne et la Suède font partie des pays accueillant le plus de migrants.

>> Lire : Les États membres rejettent les quotas de migrants

L'UE a déjà demandé l'approbation du Conseil de sécurité des Nations unies afin de capturer des bateaux utilisés par les passeurs. La Russie a cependant fait savoir qu'elle n'autoriserait pas la destruction de ces embarcations.