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23/01/2017

Michel Barnier craint une désintégration de l’UE

Justice & Affaires intérieures

Michel Barnier craint une désintégration de l’UE

Michel Barnier (au milieu) [Georgi Gotev]

Le conseiller spécial du président de la Commission sur la politique de défense et de sécurité s’inquiète du risque de dislocation de l’UE.

Vétéran de la politique, ex vice-président du Parti populaire européen, Michel Barnier, a également été ministre de l’Agriculture et de la Pêche, puis ministre des Affaires étrangères et commissaire européen. Il est aujourd’hui conseiller du président de la Commission pour la politique de défense.

EurActiv lui a demandé son avis sur la multiplication des rencontres entre les dirigeants européens, qui n’appliquent ensuite pas les mesures qu’ils adoptent. Récemment, le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, s’est d’ailleurs plaint du manque de concrétisation des différentes mesures prises lors des sommets sur l’immigration.

« Un moment de vérité »

« L’Europe va-t-elle durer ? Je pense que c’est une question juste. Grave et juste. Je pense qu’on est à un moment de vérité pour la construction européenne. Il n’y a pas seulement un risque de déstabilisation, nous risquons aussi une dislocation », explique Michel Barnier.

« J’observe comme vous, sous le double, ou le triple effet de crises qui sont d’ailleurs liées entre elles. La crise financière, qui a cassé la croissance dans beaucoup de pays européens, et dont nous ne sommes pas encore complètement remis, même si certains pays, heureusement, vont mieux que d’autres. La crise écologique, qui provoque des difficultés en Afrique, notamment, et des mouvements de réfugiés climatiques. Et naturellement les guerres en Syrie, en Irak, en Lybie, qui provoquent des flux d’immigration que nous ne pouvons pas contrôler et que nous ne [pouvons] pas accueillir. Tout cela provoque une situation politique interne dans beaucoup de pays qui peut conduire à un blocage », explique-t-il

Il a également parlé de la tendance populiste à la hausse dans toute l’UE. En France, les sondages indiquent que le Front national devrait récolter entre 25 et 30 % des voix lors des élections régionales qui se dérouleront le 6 décembre, une situation « inquiétante », selon lui.

« Et dans beaucoup de pays on voit monter ces mouvements populistes, qui sont tous des mouvements anti-européens, protectionnistes, qui veulent combattre le marché unique, avec des rhétoriques nationales, voire nationalistes », fait-il remarquer.

Il appelle les dirigeants européens à faire preuve de l’«esprit commun » qui s’est manifesté par le passé. Il estime que faire la preuve, sur trois au quatre grands sujets, que l’Europe est utile aiderait les chefs d’États et de gouvernement à sortir de leurs problèmes internes.

« Aller au bout de Schengen »

« Nous avons commencé à le faire sur la stabilité financière, notamment avec l’union bancaire, pour prévenir les crises. Nous devons le faire par une meilleure gouvernance de la zone euro, pour prévenir et coordonner les politiques budgétaires et fiscales. Nous pouvons, et devons le faire sur la gestion des frontières communes. Il ne faut pas supprimer Schengen, il faut aller au bout de Schengen, faire fonctionner Schengen, ce qui exige une gestion commune et communautaire des frontières, ainsi, sans doute, qu’un partage de souveraineté », poursuit-il.

En ce qui concerne la sécurité et la défense, Michel Barnier souligne que les sondages indiquent une volonté d’actions communes plus nombreuses.

Lors du sommet européen de juin 2015, il a été décidé que Federica Mogherini, la Haute Représentante de l’Union pour les affaires étrangères, préparerait une stratégie mondiale sur les politiques étrangères et de sécurité, en collaboration étroite avec les États membres, qui sera soumis au Conseil en juin 2016.

>> Lire : Jean-Claude Juncker veut une armée européenne

L’Europe ne doit pas se résumer à un « supermarché »

Michel Barnier note également que si l’Europe veut « être plus qu’un supermarché » et entrer dans le club des grands pouvoirs, elle devrait disposer des « attributs du pouvoir » : l’économie, une monnaie unique, une politique étrangère et une politique de défense. Or, on en est encore loi, estime-t-il.

Michel Barnier a également rappelé les progrès du traité de Lisbonne en matière de sécurité et de défense, notamment la création d’un poste double de Haut Représentant de l’Union pour les affaires étrangères et les politiques de sécurité

Il a également fait référence au traité de Lisbonne sur la sécurité et la défense, notamment la création du poste double du Haut Représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, de l’agence pour la défense européenne, de l’idée d’une « coopération structurée » sur la défense et de la clause de solidarité dans la défense.

Il a fait remarquer que le contexte avait énormément évolué depuis que ces décisions ont été prises et que Daech avait établi un lien direct entre les menaces externes et internes aux sociétés européennes.

Un autre lien direct unit les menaces hybrides, comme la menace de la Russie dans la crise ukrainienne, la cyber-sécurité et la communication stratégique.

« Nous avons atteint un niveau où il est impératif que l’UE réussisse sont adaptation à ce nouvel environnement », a-t-il insisté, ajoutant que les pays de l’OTAN étaient également confrontés à cette adaptation.

La stratégie européenne de sécurité de 2003 est à ce jour le seul document de politique sécuritaire signé par tous les États membre. Michel Barnier cite la première phrase du préambule, de Javier Solana : « l’Europe n’a jamais été aussi prospère, aussi sûre, aussi libre. La violence de la première moitié du 20e siècle a fait place à une période de paix et de stabilité jamais vue dans l’histoire européenne ».

Depuis, le monde a changé, martèle-t-il. C’est pourquoi la nouvelle stratégie, que Federica Mogherini présentera en juin prochain, est d’une importance cruciale. Un sommet de l’OTAN se tiendra à Varsovie quelques semaines plus tard.

Le Brexit nous affaiblira tous

Michel Barnier s’oppose frontalement à la possible sortie de l’UE du Royaume-Uni après le référendum de 2017.

« Les Britanniques doivent répondre à la question existentielle qu’ils se sont posés : rester dans l’UE ou en sortir. J’espère qu’ils resteront. C’est une grande nation, un grand peuple, un membre du Conseil de Sécurité de l’ONU qui dispose de réseaux diplomatiques et une capacité de défense qui n’a que peu d’égal, capable d’intervenir n’importe où. Je pense qu’une séparation affaiblirait autant l’UE que le Royaume-Uni », estime-t-il.

Contexte

Les décisions suivantes ont été prises lors du sommet de juin 2015 sur la sécurité et la défense :

  • Les travaux sur le renouvellement de la stratégie de sécurité interne de l’UE continueront ; l’application complète des orientations sur la lutte contre le terrorisme qui ont été approuvées en février 2015 reste prioritaire.
  • La Haute Représentante poursuivra le processus de réflexion stratégique dans l’optique de préparer la stratégie globale de l’UE sur les politiques étrangère et de sécurité en collaboration étroite avec les États membres. La stratégie sera soumise au Conseil d’ici juin 2016.

Le Conseil a également rappelé que :

  • Les États membres doivent allouer des fonds suffisants à la défense et doivent faire une utilisation efficace de leurs ressources.
  • Le budget européen doit réserver des fonds adéquats à la recherche sur la politique européenne de sécurité et de défense (PESD).
  • La coopération européenne sur la défense doit être améliorée et plus systématique afin d’être en mesure de délivrer des capacités clés.
  • Les instruments européens doivent être mobilisés pour contrer les menaces hybrides.
  • Les partenariats avec l’ONU, l’OTAN, l’OSCE et l’UA doivent s’intensifier.
  • Les pays de l’UE doivent aider leurs partenaires à prévenir et gérer les crises, notamment via des projets de construction de capacités.