« La Turquie vit encore dans une ère prémoderne »

Nikos Kotzias [EU2016 SK/Flickr]

Exclusif. Le ministre grec des Affaires étrangères estime que l’UE doit cesser de céder aux impulsions de la Turquie et être plus sévère, notamment sur la question chypriote.

Nikos Kotzias est le ministre grec des Affaires étrangères.

La conférence de Crans Montana sur la question chypriote a eu lieu il y a dix jours. Pourquoi les discussions ont-elles échoué ? Qu’est-ce qui aurait dû être différent ?

Je ne dirais pas qu’elles ont « échoué ». Je dirais qu’elles n’ont pas eu le résultat que nous attendions tous. De notre point de vue, certaines mesures importantes ont été prises. Le plus important est que la question de la sécurité et de sa garantie a enfin été intégrée au programme des négociations.

Pour le gouvernement grec, et pour moi personnellement, la possibilité d’une occupation et le droit, ou non, d’intervention sont les principaux aspects internationaux de la question chypriote. Je pense que la Turquie vit encore dans une ère prémoderne, comme si nous étions encore à l’âge du colonialisme et des protectorats.

Ankara pense pouvoir placer des troupes dans un pays tiers, malgré l’opposition de ce dernier, occuper son territoire et avoir le droit d’intervenir n’importe quand dans les affaires internes d’un État membre de l’UE et de l’ONU.

Les journalistes me demandent souvent ce qui pourrait avoir été mieux fait. Premièrement, il faudrait que les Chypriotes grecs et les Chypriotes turcs se comprennent mieux. Je ne parle pas nécessairement des négociations, mais j’estime que les grands perdants de la présence de l’armée d’occupation turque et du manque de choix démocratiques sont en réalité les Chypriotes turcophones eux-mêmes.

220 000 personnes vivent dans la partie occupée de l’île, dont seulement 100 000 sont turcophones. L’autre moitié est constituée de colons, dont une bonne partie vit à l’étranger, principalement à Londres. Ces habitants ne pouvaient pas vivre en démocratie, parce que 44 000 des 100 000 turcophones étaient des soldats. Il n’y a jamais eu de région plus militarisée, et j’ai dit ça publiquement à Chypre.

La République de Chypre ne devrait pas se limiter à se plaindre, à raison, de la perte de propriétés, lieux de naissance, maisons, elle devrait aussi inclure les Chypriotes turcophones à la liste de ceux qui ont souffert de la présence de l’armée turque, tout comme les réfugiés chypriotes grecs.

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Les relations entre Athènes et Ankara seront-elles affectées par l’échec des négociations ?

Depuis le début du débat, j’ai insisté auprès de Mevlüt Çavuşoğlu [le ministre turc des Affaires étrangères] sur le fait qu’il ne fallait pas confondre [les discussions sur Chypre et les relations entre la Turquie et la Grèce]. Tout d’abord, la résolution, ou non, du problème ne dépend pas seulement des puissances garantes, mais aussi des compromis entre les deux communautés et des référendums.

Selon moi, la volonté impérieuse et inébranlable de la Turquie à donner des pouvoirs spéciaux à son armée, non seulement sur les territoires occupés, mais aussi sur le reste de l’île, indique une perception de la situation très différente de la nôtre. Nous ferons notre possible pour que la Turquie reste sur la voie de la démocratisation et de l’européanisation, parce que si un pays bénéficierait d’une Turquie européenne, c’est bien la Grèce. Reste à savoir si Ankara veut vraiment devenir européenne.

Quelle est la prochaine étape ?

Le 17 juillet, nous avons une réunion du Conseil Affaires étrangères. Nous y rencontrerons Matthew Nimetz, l’envoyé spécial des Nations unies pour les négociations avec l’Ancienne République Yougoslave de Macédoine (ARYM). Ces négociations sont complexes. Nous avons six problèmes importants, comme la question chypriote et le conflit [entre Athènes et Skopje] sur le nom « Macédoine », que nous négocions avec beaucoup d’attention et de préparation.

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Je me rendrai ensuite à Chypre pour rencontrer le gouvernement et déterminer comment nous pourrions améliorer la prochaine session de négociations sur Chypre, parce qu’il m’a semblé que la préparation de l’ONU n’était vraiment pas adaptée.

Cette semaine, vous rencontrerez aussi Federica Mogherini à Athènes, parlons de l’UE. Quelle a été sa participation dans les discussions et comment peut-elle contribuer à la résolution du problème ?

L’UE est une réalité qui doit vraiment être comprise par la Turquie. La question chypriote ne doit pas permettre à Ankara d’obtenir ce qu’elle exige de l’UE. Suite aux discussions sur Chypre au dernier sommet, et il y avait une vraie unanimité, je dirais que ce n’est pas l’Europe qui doit prouver quoi que ce soit à la Turquie pour pouvoir résoudre le problème, mais que la Turquie doit contribuer à la résolution de la situation afin de faciliter son intégration.

L’UE devrait clarifier sa position. Pour l’instant, lors de ses échanges avec Ankara, elle ne n’insiste pas assez sur le fait qu’elle ne peut accepter qu’une partie de son territoire soit occupée par un pays tiers et que ce pays ait un droit d’intervention dans un État membre.

Nous critiquons la Russie, à raison, pour son intervention en Ukraine. Nous encourageons ses détracteurs, avons voté sur le sujet et participons aux sanctions. Si l’UE s’indigne tellement de l’occupation d’un pays tiers, pourquoi est-elle indifférente à l’occupation de son propre territoire par un pays tiers. Il faut restaurer la symétrie.

Nicos Anastasiades, le président chypriote, fait souvent le parallèle avec les États baltes. Aucun d’entre eux n’accepterait que l’armée russe soit garante de ces pays. Pourtant, les Européens acceptent cette situation pour Chypre.

Le débat sur l’accord instaurant une union douanière entre l’UE et la Turquie a débuté. Quelle est la position d’Athènes ?

L’union douanière est un bon outil pour le développement des relations entre la Turquie et l’UE. Des enjeux économiques majeurs sont en jeu des deux côtés, surtout en Turquie, qui estime le profit possible à 50 ou 60 milliards d’euros. C’est donc un levier qui peut être utilisé afin de mieux encadrer la question chypriote.

Il faut cependant se souvenir que lors de la première étape de l’union douanière, Ankara a voulu diviser les États européens, ceux qu’elle reconnait comme États et ceux qu’elle ne reconnait pas. Pour pouvoir bénéficier de l’union douanière, la Turquie doit accepter que l’UE est constituée de 28 États membres, 27 après le Brexit.

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