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30/06/2016

«Les Européens découvrent le quotidien du Liban et de la Jordanie depuis 4 ans»

L'Europe dans le monde

«Les Européens découvrent le quotidien du Liban et de la Jordanie depuis 4 ans»

Camp de réfugiés de Zaatari, Jordanie.

[DG ECHO/Flickr)

Face aux millions de réfugiés du conflit syrien, la Banque mondiale souligne l’urgence d’une réponse humanitaire, mais aussi centrée sur le développement. Une interview de notre partenaire, La Tribune.

Farid Belhaj est directeur de la Banque mondiale pour la région Moyen-Orient Afrique du Nord. La Tribune s’est entretenue avec lui dans le cadre de la présentation d’un rapport conjoint de la Banque mondiale et du Haut-Commissaire des Nations Unies pour les Réfugiés « Le Bien-être des Réfugiés Syriens : Observations en Provenance de la Jordanie et du Liban » à Paris le 15 février.

Presque cinq ans après le début du conflit en Syrie, plus de 4 millions de réfugiés ont été enregistrés au Mashreq selon le Haut-Commissariat aux réfugiés de l’ONU (HCR). De leur côté, la Jordanie et le Liban accueillent plus de 1,6 million de réfugiés sur leurs territoires respectifs. Mais si aucune réponse n’est donnée, cette crise aura des conséquences économiques et politiques désastreuses pour cette région. Car, au-delà de la réponse humanitaire, il est tout aussi urgent de se concentrer sur le développement, prévient la Banque mondiale.

La communauté internationale se saisit de la question des réfugiés et de son impact. Pourtant, cela fait déjà plusieurs années que vous l’alertez sur le fait que le Liban et la Jordanie, en tant que pays limitrophes, subissent les conséquences directes du conflit en Syrie. Sans grand succès…

Avec cette crise des réfugiés syriens qui commence à toucher l’Europe, le débat qui en découle, et le fait qu’on ne parvienne pas véritablement à trouver de solution, les gens prennent conscience de la situation. Cette réalité que découvrent les Européens est celle que vivent la Jordanie et le Liban depuis 3 ou 4 ans.

Aujourd’hui, cette crise interpelle car elle touche la vie quotidienne des gens et parce que certaines images (Aylan retrouvé mort en Turquie en août 2015, NDLR) troublent les consciences. Mais jusqu’à un certain point… L’Allemagne s’est d’abord dite favorable à l’accueil des réfugiés en avançant des chiffres relativement importants. En réalité, très relativement importants, puisque l’accueil de 700 000 personnes ne représente qu’une goutte d’eau. Puis, il y a eu un retournement de l’opinion publique allemande au bout de trois ou quatre mois. On s’est alors rendu compte que l’accueil de ces gens était bien réel, qu’ils allaient venir vivre au sein de communautés pas forcément préparées à avoir des gens de culture différente.

On a désormais le sentiment que l’Europe cherche à tout prix à se décharger du problème sur les pays du Moyen-Orient, pour éviter l’afflux de réfugiés…

Quand il y a eu les images de ce petit garçon sur la plage, les consciences ont commencé à se réveiller. Mais elles se rendorment très vite. Car des gosses comme lui, il y en a eu des centaines de milliers. Je ne dis pas que les pays européens ont une responsabilité première dans l’accueil des réfugiés. Ce qui est important, c’est de mettre en place une structure pour les pays qui sont les premiers concernés et qui doivent absorber le choc. Et, c’est précisément sur ce point que les décisions tardent à venir.

Or, si la Banque mondiale est écoutée, elle n’est pas nécessairement entendue. Nous avons publié des rapports dont la substance devrait interpeller les décideurs. Mais, en politique, vous ne vous engagez que lorsque vous sentez la pression de votre propre opinion publique. Et aujourd’hui, cette dernière dit : « Nous ne voulons pas de réfugiés ici ». À partir de là, il y a plusieurs options, soit l’Europe accepte les réfugiés, soit elle n’en veut pas et ils restent là où ils sont. Dans ce cas, il faut que les pays d’accueil aient suffisamment de ressources pour continuer à les accueillir. Et c’est là que le bât blesse car, à ce jour, ces pays offrent à la communauté internationale un bien public. Mais ils ne peuvent pas en assumer seuls la charge.

La Banque mondiale travaille à la mise en place de zones économiques et industrielles spéciales, situées en Jordanie à proximité de la frontière syrienne. Est-ce déjà une réponse pour assurer le développement de cette région ?

Nous allons inciter des investisseurs à placer leurs fonds dans des usines de production dans le textile, les télécoms… et puis d’attirer des travailleurs à la fois syriens et jordaniens. Cela permettrait de donner du travail, d’instaurer une dynamique économique vertueuse dans ces régions, et d’agir à la fois sur le volet humanitaire et sur le développement. Cela dit, même si on arrive à employer 100 000 personnes, nous serons toujours loin du compte ! Mais l’initiative aura au moins le mérite de montrer que dans une situation de crise, on peut tirer quelque chose de positif.

Les biens produits pourraient trouver une issue sur le marché européen, si les règles d’origine et de douanes étaient supprimées pour un certain temps. Ces zones pourraient ainsi prospérer, et attirer les investisseurs, si les conditions étaient motivantes. Car si vous dites à un investisseur que le marché européen va s’ouvrir pour 4 ou 5 ans seulement, ce n’est pas suffisant. Il faudrait des périodes de 10, 15, ou 20 ans. Après, reste à savoir si l’Union européenne est prête à ouvrir sa porte ? Je l’ignore.

Ce partenariat économique est défendu en Europe par le Premier ministre du Royaume-Uni, David Cameron. Il permettrait de redonner vie à des entreprises syriennes, de fournir du travail aux réfugiés. Qu’en pensez-vous ?

C’est une idée intéressante mais ce n’est pas une panacée. On ne le répétera jamais assez : le véritable point de pression vient des communautés récipiendaires, ce sont celles-là qui doivent être aidées. Dire que nous allons régler la situation des réfugiés syriens en leur promettant du travail, c’est s’attaquer à la partie visible de l’iceberg. Et encore !

C’est vrai qu’il est important d’accorder aux réfugiés syriens la dignité du travail, de fournir une éducation aux enfants pour qu’ils puissent avoir un avenir. Mais il faut surtout faire en sorte que les pays récipiendaires ne croulent pas sous le poids de cette charge. C’est sur ce point que nous devons mettre l’accent. Sans cette crise, les économies de ces pays sont déjà extrêmement vulnérables et l’équilibre de ces sociétés est extrêmement subtil. La crise des réfugiés ajoute un élément à cette vulnérabilité.

Evidemment, la véritable solution réside dans la résolution du conflit syrien… Mais soyons réalistes : même s’il était en voie de l’être, il y aura un laps de temps entre le moment où les canons se tairont et celui où les populations pourront retourner dans leur pays.

L’impact économique de la guerre en Syrie sur les pays voisins se chiffre à environ 35 milliards de dollars selon vos estimations. Quels sont les besoins identifiés par la Banque mondiale pour ces pays hôtes ?

Tous les pays ont des projections sur 10 ou 15 ans pour le développement de leurs infrastructures, mais l’accélération de l’Histoire exerce une pression sur les budgets de ces Etats. Il faut essayer d’y répondre par un financement et une planification accélérée. La Jordanie a besoin de 8 milliards de dollars en 2016, le Liban de 5 milliards de dollars ne serait-ce que pour conserver son niveau de service actuel. Il faut avoir une vision pour ces pays, et ne pas rester dans la logique du sparadrap. Il est nécessaire de penser sur le long terme, et ne pas rester prisonniers des contingences. Nous sommes aujourd’hui dans une phase comparable à celle des accords de Bretton Woods.

Il faut savoir que selon nos estimations, la durée moyenne de la résidence ou de la présence de réfugiés dans leur pays d’adoption est de 17 ans environ. Bien entendu, il s’agit d’une moyenne entre les réfugiés palestiniens qui sont partis 70 ans et les Kosovars qui ont quitté leur pays pour quelques mois seulement. Cette estimation implique que nous ne pouvons pas considérés que la présence de réfugiés est provisoire. Il faut donc se focaliser sur l’impact de la situation.

Au départ, la réponse était humanitaire  : il fallait installer des camps d’accueil et mettre en place des solutions ad hoc pour que ces réfugiés puissent survivre, mais aujourd’hui ce n’est pas suffisant. On s’aperçoit qu’ils partagent l’eau, l’électricité et qu’ils contribuent aux déchets solides, etc. Donc ils coûtent cher à la communauté. Il y a une urgence en termes d’eau, d’assainissement, de santé publique, et d’éducation.

L’éducation semble être le premier défi à relever. Au Liban, plus de 200.000 enfants réfugiés enregistrés par le Haut-commissariat aux réfugiés (HCR) ne sont pas scolarisés. C’est le cas de quatre sur dix en Jordanie.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Ceci dit, le gouvernement libanais a déjà mis en place un système de deux « shifts »(cours le matin, et cours l’après-midi) dans une grande partie des écoles du pays, ce qui permet de faire face au flux d’enfants. Il fait aussi un effort pour leur offrir un parcours, et se penche sur la  problématique de la validation des diplômes. Mais le scénario d’une génération perdue est un fait. Il y a un énorme risque que les jeunes tombent dans les filets de tous les radicalismes.

Ce que nous cherchons à faire actuellement, c’est un investissement pour l’avenir. Si cette génération est perdue, que les pays croulent sous le poids qui leur est imposé par l’accueil des réfugiés, et qu’il faut gérer ces milliers de jeunes tombés dans les bras de Daech, le coût sera bien plus important. Aujourd’hui, les politiques sont court-termistes, on ne touche pas à la plaie. Elle est en train de s’infecter. Sans action immédiate, nous risquons de nous mordre les doigts de ne pas avoir saisi l’ampleur du problème posé aujourd’hui.

Le Liban compte plus d’un million de réfugiés (1.070.189) sur son territoire, ce qui représente un quart de la population. Quant à la Jordanie, 632.762 réfugiés sont enregistrés. Où sont-ils localisés ?

Au début du conflit syrien, ils se sont installés dans le nord, puis dans la vallée de la Bekaa. Désormais, ils sont partout au Liban. En Jordanie, il existe deux grands camps d’accueil pour ces populations. En mars 2013, l’un d’eux comptait 170 000 réfugiés. Mais en 2015, leur nombre était tombé à 60 000. Ce qui veut dire que ces gens ne restent pas dans les camps, ils se mêlent à la société jordanienne, et aujourd’hui 80 % des réfugiés syriens en Jordanie ne sont pas dans les camps.

Mais, il est très compliqué de dire qui est où. Il y a ceux qui sont enregistrés, et puis il y a le reste. Quand vous arrivez à un stade où il y a 25 % à 30 % de la population qui est composée de réfugiés, c’est complexe. Imaginez en France, dans un pays où il y a 66 millions d’habitants, cela signifie qu’il y aurait 30 millions de réfugiés. Vous les mettez où ?

La plupart des réfugiés travaillent dans le secteur informel, sans protection sociale. D’après une enquête de l’organisation internationale du travail (OIT), environ 92 % des réfugiés syriens au Liban n’ont pas de contrat de travail. Ils occupent tout un pan de l’économie au détriment des populations locales. Doit-on craindre une explosion sociale ?

Les réfugiés prennent le travail, occupent l’espace. Alors bien sûr, ce ne sont pas les loyers élevés de Beyrouth qui sont impactés. Mais dans d’autres quartiers ou dans des villages, si un réfugié est prêt à payer 50 ou 100 dollars de plus pour un bien, cela provoque un frémissement en termes d’inflation sur les loyers. Mais ce qui frappe le plus c’est sur le plan du marché du travail, déjà très tendu avec un taux de chômage élevé, en particulier chez les jeunes. Les commerces préfèrent employer des Syriens plutôt que des Libanais s’ils leur coûtent moins cher. Mais cette dynamique n’est pas propre au Liban ou à la Jordanie. Elle se retrouve partout.

Il y aussi une distorsion du marché du travail. Un grand nombre d’entrepreneurs n’ont pas intérêt à ce que les Syriens obtiennent un permis de travail. Car, dans cette situation, ils intégreraient alors l’économie formelle, devraient être déclarés, ce qui implique des charges sociales pour le patron, et un salaire plus élevé.

Ces réfugiés peuvent-ils avoir un impact positif sur l’économie ?

Toutes les catégories sociales sont représentées parmi les réfugiés mais il faut noter que, même les gens qui avaient des économies, se retrouvent dans une situation compliquée. Car, au bout de trois ou quatre ans d’exil, leurs ressources ont fondu. La plupart des Syriens de la classe moyenne ou supérieure sont quant à eux partis du Liban. Pour ceux qui restent, ils participent à l’économie puisqu’ils consomment. Il y a un impact positif, mais limité.

Donc on ne peut pas se donner bonne conscience et considérer que cette situation n’est pas si grave. Aujourd’hui, le fait que le Liban puisse absorber autant de réfugiés sans que l’État s’effondre et sans guerre civile est un miracle.La Tribune