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09/12/2016

Belgrade et Zagreb n’arrivent pas à tourner la page

L'Europe dans le monde

Belgrade et Zagreb n’arrivent pas à tourner la page

Kolinda Grabar-Kitarović lors de son intonisation en tant que présidente croate.

[Senat RP/Flickr]

Les relations entre Zagreb et Belgrade ne cessent de se détériorer depuis des semaines, l’âpreté des échanges témoignant de l’incapacité des anciens ennemis à tourner la page.

« Renaissance du nazisme » en Croatie, accuse Belgrade. Rhétorique « rappelant les années 1990 », et l’éclatement de l’ex-Yougoslavie, rétorque Zagreb.

Plus de vingt ans après la guerre qui a opposé Croates et Serbes entre 1991 et 1995 faisant 20 000 morts, les deux pays, piliers de la stabilité régionale, entretiennent des relations exécrables.

La Croatie, membre de l’UE depuis 2013, et la Serbie qui négocie son adhésion au club des 28, affirment être attachées aux valeurs européennes mais, dans la pratique, elles peinent à se défaire du passé.

« Les querelles sont utiles pour détourner l’attention » alors que Belgrade et Zagreb sont « incapables de résoudre le moindre problème », note l’analyste politique serbe Dušan Janjić.

La Croatie traverse une crise politique sans précédent et retournera aux urnes en septembre après seulement cinq mois aux affaires de la droite nationaliste (HDZ), alors que la Serbie n’a toujours pas formé son nouveau gouvernement issu lui aussi d’élections anticipées.

Les célébrations vendredi en Croatie de sa victoire dans l’opération Tempête (août 1995), qui lui avait permis de reconquérir des territoires contrôlés par des sécessionnistes serbes, ont comme à l’accoutumée donné lieu à des échanges acerbes.

>> Lire : L’acquittement d’un responsable de la guerre des Balkans provoque la colère dans la région

 Éclatante victoire ou pogrom ?

À Zagreb, plusieurs ministres ont salué l’« éclatante victoire de la Croatie qui a libéré son territoire de l’occupant serbe ». Un « pogrom », a rétorqué le Premier ministre serbe, Aleksandar Vučić.

Des centaines de Serbes – 667 personnes selon le Comité Helsinki, et 2 500 selon le gouvernement serbe – ont été tués pendant et après cette opération, et plus de 200 000 ont fui la Croatie. Les Serbes, qui représentaient 12% de la population de Croatie avant la guerre, ne constituent donc plus qu’environ 4% des quelque 4 millions d’habitants du pays.

Jeudi, lors d’un hommage aux victimes serbes, Aleksandar Vučić a même évoqué « une solution finale criminelle » et « le plus grand nettoyage ethnique de l’histoire de l’Europe moderne », dans une allusion au camp Jasenovac, l’« Auschwitz croate » créé par le régime des Oustachis pendant la Seconde guerre mondiale.

Le musée du Mémorial de l’Holocauste à Washington évalue à 100 000 le nombre des victimes, serbes pour la plupart, les estimations des historiens locaux allant de 82 000 morts, selon le musée de Jasenovac, à 700 000, selon les sources serbes.

Avant même les commémorations de cette semaine, la tension était palpable entre les deux pays, conséquence, selon l’analyste croate Davor Gjenero, de la décision de Bruxelles d’ouvrir en juillet deux nouveaux chapitres de négociations avec la Serbie, en dépit de la ferme opposition de la Croatie.

La justice croate a depuis cassé la condamnation d’un ancien député reconnu coupable de crimes de guerre à l’encontre de civils serbes, et annulé la condamnation il y a 70 ans du cardinal Alojzije Stepinac pour collaboration avec le régime pronazi croate.

>> Lire aussi : La reconnaissance du Kosovo fait tanguer les négociations d’adhésion de la Serbie

Questions litigieuses en suspens

Autant de décisions qui ont été perçues à Belgrade comme une révision du passé, et qui ont amené la Serbie à dénoncer à Bruxelles ce qu’elle considère être une dérive nationaliste de la Croatie.

La goutte qui a fait déborder le vase a été, il y a une semaine, l’inauguration d’un monument en hommage à Miro Barešić, un nationaliste croate condamné à perpétuité en 1971 en Suède pour avoir participé à l’assassinat de l’ambassadeur de Yougoslavie à Stockholm.

« La complaisance du pouvoir envers les activités de l’extrême droite […] a directement provoqué la détérioration des relations », estime l’analyste Ivo Rimac de l’université de Zagreb. La réaction de Belgrade est « logique », ajoute-t-il tout en rappelant que, l’an dernier, la réhabilitation par la Serbie du général royaliste Dragoljub Mihailović, dit « Draža », condamné à mort pour collaboration avec les nazis, avait elle aussi provoqué l’ire de Zagreb.

En juin, la présidente croate Kolinda Grabar-Kitarović et le Premier ministre serbe Aleksandar Vučić avaient bien signé une déclaration conjointe sur « l’amélioration des relations », à l’occasion d’une rare rencontre entre responsables serbo-croates.

>> Lire aussi : La Croatie se rend aux urnes avec la crise migratoire en toile de fond

Mais, souligne l’analyste serbe Aleksandar Popov, « aucune question litigieuse n’a été résolue » entre les deux capitales, alors que « les Balkans sont à la périphérie des problèmes de l’UE ».