EurActiv.fr

Actualités & débats européens dans votre langue

03/12/2016

Biden renoue avec la Turquie

L'Europe dans le monde

Biden renoue avec la Turquie

Joe Biden et Recep Tayyip Erdogan.

Lors de sa visite à Ankara le 24 août, Joe Biden a tenté d’apaiser les tensions entre la Turquie et les États-Unis qui ont suivi la tentative de coup d’État du 15 juillet.

Un mois après la tentative de coup d’État, Joe Biden, le vice-président américain, s’est rendu à Ankara avec un programme chargé, comprenant notamment les problématiques régionales et la coopération anti-terrorisme. Sa rencontre avec le Premier ministre turc, Binali Yıldırım, a duré près de quatre heures et a été suivi d’une rencontre avec le président, Recep Tayyip Erdoğan.

Au vu du réchauffement des relations entre la Turquie et la Russie, les États-Unis s’inquiètent de la perte d’un allié stratégique.

>> Lire : Moscou et Ankara enterrent la hache de guerre

La Turquie exige en effet l’extradition de Fethullah Gülen, en exil en Amérique depuis 1999, qui est soupçonné d’avoir instigué le putsch et considéré comme le dirigeant de FETÖ, une organisation terroriste. Ankara a comparé les événements du 15 juillet au 11 septembre et reproche aux États-Unis une réaction trop faible. Beaucoup de Turcs pensent d’ailleurs que Washington était directement impliqué dans la tentative de coup d’État, malgré le discours chaleureux du vice-président américain à Ankara, le 25 août.

La Turquie souhaite également que les États-Unis arrêtent de soutenir les rebelles kurdes qui luttent contre Daesh en Syrie et qu’Ankara considère comme des terroristes.

Le Parti de l’union démocratique kurde (PYD) et ses Unités de protection du peuple (YPG) ont fait office de forces armées terrestres dans les attaques aériennes menées par les États-Unis en 2014. Les analystes militaires considèrent les YPG comme les forces armées les plus efficaces dans le combat contre Daesh. Les pays occidentaux ont cherché à les soutenir en leur fournissant des armes et des conseillers, plutôt que d’envoyer leurs propres forces en Syrie.

Les efforts des Kurdes pour créer un État autonome à l’est de la Syrie ont fait des YPG un symbole pour ceux qui affichent une couleur politique plutôt à gauche. En effet, les Unités kurdes essaient de créer une enclave multiethnique socialiste dans la région et attirent des centaines de combattants étrangers, dont d’anciens militaires américains et britanniques, des activistes européens et même des Israëliens. Contrairement à Ankara, les Unités kurdes ont apporté un soutien de façade à Bachar el-Assad, en affirmant qu’ils souhaitent uniquement l’autonomie, et non l’indépendance.

Cependant, la Turquie voit les PYD comme une branche du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), perçu comme une organisation terroriste aussi bien aux États-Unis qu’en Europe. Selon Ankara, la guerre syrienne a permis au PKK d’augmenter son pouvoir et de tenter la construction d’un État. Cette position a contribué à la dégradation des relations entre les États-Unis et la Turquie, puisque Washington apporte son soutien aux Kurdes.

Biden salue le courage d’ Erdoğan

Lors de sa visite, Joe Biden aurait cependant tenté de satisfaire autant que possible aux exigences de ses hôtes turcs. Il a, entre autres, salué le « courage » du président turc la nuit de la tentative de coup d’État.

Grâce à la visite du vice-président américain, au moins l’un des objectifs turcs semble avoir été atteint. À Ankara, il a en effet exposé la nouvelle position américaine en affirmant que les forces kurdes en Syrie devaient se retirer à l’est de l’Euphrate, après avoir pris le contrôle de la ville syrienne, Manbij. Ankara exigeait que les combattants kurdes se retirent au-delà du fleuve après la victoire des forces démocratiques syriennes (FDS), une alliance de combattants kurdes et syriens soutenue par les États-Unis.

Le 22 août, les forces turques et des rebelles syriens ont traversé la frontière pour arracher la ville de Jarablus aux mains de Daesh. Une opération qu’Ankara a décrite comme relevant de la protection de ses frontières contre le groupe jihadiste et les combattants kurdes.

Or, les autorités kurdes ont qualifié l’intervention militaire turque en Syrie d’« agression évidente » et ont averti que le gouvernement turc avait mis les pieds dans un « bourbier ».

Une problématique épineuse

Joe Biden a nié les allégations selon lesquelles Washington avait connaissance du projet de coup d’État et a qualifié les personnes impliquées dans la tentative de « terroristes ».

Cependant, la demande d’extradition de Fethullah Gülen semble rencontrer plus de résistance. Recep Tayyip Erdoğan a maintenu que Washington n’avait « aucune excuse » pour accueillir l’intellectuel turc qui est accusé par Ankara de diriger un réseau de partisans au sein des forces armées et du service civil pour prendre la tête de la Turquie.

>> Lire : Bakou enquête sur les partisans de Gülen

Après la rencontre avec le président turc, Joe Biden a déclaré que les avocats examinant la demande d’extradition de Fetullah Gülen étaient beaucoup plus nombreux que pour n’importe quelle autre affaire.

« Nous nous en tiendrons à notre système. Nous continuerons à nous en tenir au système. Si Dieu le veut, nous parviendrons à rassembler suffisamment de données et de preuves pour confirmer ce que vous croyez tous », a-t-il affirmé. « Nous n’avons aucune raison de protéger quelqu’un qui s’attaque à l’un de nos alliés et essaie de renverser une démocratie. »

La presse turque a rapporté que le vice-président américain aurait souhaité que Fetullah Gülen se trouve dans un autre pays que les États-Unis.

« Notre priorité sera l’extradition de Fetullah Gülen au plus tôt », a déclaré le président turc, pendant la conférence de presse aux côtés de Joe Biden. « L’accord entre les États-Unis et la Turquie exige l’incarcération de ces personnes. Cet individu continue à diriger une organisation terroriste depuis son refuge. »

Les avocats ont annoncé que la procédure pouvait durer des années. Même si elle est approuvée par un juge, une demande d’extradition doit être soumise à l’examen du secrétaire d’État américain, qui prendra en compte les facteurs extérieurs à la loi, notamment les arguments humains.

Le gouvernement turc a pris des mesures contre les partisans de Fethullah Gülen présumés, avec plus de 40 000 personnes placées en garde à vue et près de la moitié d’entre eux officiellement arrêtés. Environ 80 000 personnes au sein de la justice, de la police et du service civil ont été renvoyées ou suspendues. Les autorités turques démis de leurs fonctions plus de 2 800 juges et procureurs, le 24 août.

>> Lire : Erdogan veut rétablir la peine de mort après la tentative de coup d’État

Les critiques craignent que Recep Tayyip Erdoğan se serve du putsch comme prétexte pour se débarrasser de l’opposition. Joe Biden, qui avait pourtant fait des déclarations percutantes sur la liberté d’expression, s’est fait plus discret sur le sujet cette fois.

Il a cependant souligné que le Premier ministre, le ministre des Affaires étrangères, entre autres, ont clairement exprimé leur adhésion aux principes constitutionnels et la prévalence de la loi.

« Accordons-leur un peu de temps. Je suis certain qu’ils pensent ce qu’ils disent. Passons donc à autre chose », a exigé le vice-président.

Pour l’heure, rien ne permet de savoir si la question des armes nucléaires américaines, conservées dans la base aérienne turque d’Incirlik, a été abordée lors de cette visite.

>> Lire : Washington en voie de retirer ses bombes nucléaires de Turquie