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24/08/2016

En Éthiopie, une catastrophe humanitaire au ralenti

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En Éthiopie, une catastrophe humanitaire au ralenti

Dans l'est et le nord de l'Éthiopie, les zones plus touchées par les effets d'El Niño, les rivières ont disparu. Vu d’un avion, le 24 février.

[MattTempest/Flickr]

L’Éthiopie vient de lancer une campagne de promotion touristique de grande ampleur. Le timing pourrait pourtant difficilement être moins opportun, alors qu’une famine gravissime menace les 100 millions d’habitants du pays.

Addis Abeba a décidé de se réinventer et se targue d’être la terre des « origines de la vie », dans l’espoir de multiplier le nombre de touristes occidentaux par trois – au moins. Si le tourisme existe en Éthiopie, le pays, qui n’a pas de côte et se situe dans une des régions les plus dangereuses du monde, la corne de l’Afrique, n’est pas une destination très populaire.

Le gouvernement entend néanmoins changer cette situation et compte sur le tourisme pour générer près de 3 milliards d’euros par an d’ici 2020. Des attentes modestes dans un pays de 100 millions d’habitants où le revenu moyen est d’environ 500 euros, selon la Banque mondiale.

Malgré ses voisins turbulents, l’Éthiopie peut se vanter de compter huit sites UNESCO, d’avoir un gouvernement stable, d’être la seule nation africaine n’ayant pas été colonisée et d’exporter des denrées dont raffolent les Occidentaux, comme le café ou le vin de Rift Valley.

Les ambitions touristiques d’Addis Abeba pourraient cependant difficilement plus mal tomber, puisqu’une famine gravissime menace les 100 millions d’habitants.

Absorbée par le conflit syrien et la crise des réfugiés, la communauté internationale risque d’être prise au dépourvue par une autre catastrope humanitaire : en Éthiopie, plus de 10 millions de personnes dépendent des rations d’urgence. Or les aides existantes devraient s’interrompre en avril.

Plus de 8 millions d’habitants survivent déjà uniquement grâce à une agriculture de subsistance, largement financée par l’aide humanitaire, ce qui porte le nombre d’Éthiopiens dépendant du reste du monde à près de 20 % de la population.

Si le mot « famine », proscrit par les autorités, n’est pas encore employé par les agences humanitaires, celles-ci préviennent depuis le mois de décembre que les promesses d’aides actuelles ne dureront que jusqu’à fin avril. Après cette date, des millions de personnes risquent de mourir de faim.

« J’ai l’impression de regarder un désastre arriver au ralenti », témoigne le docteur Wolfgang Jarmann, qui dirige Care International, une ONG humanitaire. « L’impact [d’El Niño] est dévastateur pour les populations vulnérables en Afrique orientable et méridionale, mais c’est en Éthiopie que la situation est la plus catastrophique pour l’instant. »

Care estime à 1,7 million le nombre d’enfants, de femmes enceintes et de mères ayant besoin de compléments alimentaires. Dans ce paysage lunaire de roche rouge et de poussière, des centaines de milliers de têtes de bétail sont déjà mortes à cause de la sécheresse, après l’anéantissement des récoltes.

Les Nations unies ont lancé un appel pour rassembler 1,3 milliard d’euros de fonds d’urgence pour l’Éthiopie. À ce jour, les dons n’atteignent pas la moitié de cette somme.

Le gouvernement d’Addis Abeba a promis 350 millions d’euros, et les États-Unis près de 90 millions. Si cette sécheresse catastrophique n’a pas encore causé de scènes similaires à celles de la famine de 1984-85, c’est grâce aux infrastructures plus solides et à la réaction du gouvernement central.

Le gouvernement a mis en place une unité spéciale de réaction à la sécheresse, et alloué 10 millions d’euros aux repas scolaires, afin d’éviter que les écoliers ne désertent les salles de classe pour aider leurs parents aux champs, mendier ou faire les poubelles.

Aujourd’hui, même le gouvernement admet pourtant avoir besoin d’aide. Le vice-Premier ministre, Demeke Mekonnen, a demandé une « aide immédiate », soulignant que les conséquences d’une catastrophe humanitaire ne s’arrêteraient pas à l’Éthiopie, mais fragiliserait « la paix et la stabilité de toute la région », très instable.

L’UE a pour l’instant dédié 42 millions d’euros au pays pour qu’il puisse faire face à la sécheresse d’El Niño. Le commissaire Christos Stylianides a promis une rallonge de 24 millions d’euros supplémentaires.

« L’UE soutient l’Éthiopie et contribue en ce moment même à une assistance qui sauve des vies », a indiqué une porte-parole de DEVCO.

Entre 80 et 90 millions d’Éthiopiens parviennent à survivre grâce à une agriculture de subsistance et vivent dans des cases de terre ou des cabanes de tôle ondulée, sans eau, sans électricité. Ils cultivent quelques rangées de légumes et possèdent parfois quelques bêtes.

Contrairement à la situation de 1984-85, l’Éthiopie dispose aujourd’hui d’un gouvernement fort (trop fort, selon certains) et d’une économie en pleine expansion. Le PIB connait en effet une croissance de 10 % par an depuis dix ans, une hausse remarquable malgré le point de départ très bas, et de grands projets d’infrastructure.

Sécheresse

Si le gouvernement central a demandé de l’aide à la communauté internationale et sollicité ses propres ressources, il reste très méfiant des Occidentaux et tente à tout prix de protéger le timide tourisme de la région.

Juste en dehors de Lalibela, sous un soleil de plomb, des rations fournies par l’aide d’urgence sont distribuées aux agriculteurs, alors que des touristes font la queue pour visiter les églises rupestres orthodoxes du 12e siècle vantées par le gouvernement.

 

Autour de Lalibela, les vallées desséchées se succèdent.

Dans le nord du pays, l’absence complète de bétail dans le paysage aride est aussi marquante que les longues coupures de courant (jusqu’à 48 heures d’affilée) et le nombre impressionnant d’enfants qui mendient.

 

Le gouvernement semble à la limite de la paranoïa vis-à-vis des journalistes occidentaux et se fait peu disert sur la question de la sécheresse.

La Californie de l’hémisphère sud ?

Le directeur de l’autorité du tourisme, Solomon Tadesse, nommé par le gouvernement,  a quant à lui expliqué à EurActiv que la sécheresse avait mis en avant le rôle du gouvernement, protecteur du peuple.

L’Éthiopie ne se résume pas à une histoire, regrette-t-il, estimant que l’Occident n’a en tête que l’image de la famine de 1984-85. « Il y a une chose qui passe inaperçue. Certes, cette sécheresse est la plus catastrophique depuis 50 ans, mais la bonne nouvelle est que la gestion du gouvernement est bonne. La bonne quantité de grain a été stockée, sans que cela n’affecte les citoyens », se félicite-t-il.

« Cette année, il n’y a pas de morts, contrairement à 1874 et 1984. Nous avons de bonnes infrastructures qui nous permettent d’atteindre les régions touchées. Il n’y a eu que des pertes de bétail. Je suis sûr que les gens savent qu’il y a une sécheresse en Californie, ça ne les empêche pas d’y aller », conclut-il, oubliant de préciser que 10,2 millions de Californiens ne survivent pas uniquement grâce à l’aide alimentaire d’urgence.

Quant à l’expiration des aides, il ne s’en inquiète pas trop : « les chiffres pourraient être corrects, mais il s’agit peut-être juste de prévisions ». Il insiste que malgré les photos qui commencent à apparaitre dans la presse occidentale, les touristes n’annulaient pas leurs voyages. « Il faut être fort, à l’intérieur du pays », estime-t-il.

Le gouvernement éthiopien a financé les déplacements et le logement de notre envoyé en Éthiopie.

Contexte

L'Éthiopie est régulièrement victime de sécheresses. Les plus connues sont celles de 1973-74, qui a contribué à la chute de l'empereur Haile Selaisse, et celle de 1984-85, qui s'est transformée en famine, tuant jusqu'à un million de personnes, notamment à cause de la mauvaise gestion du régime communiste du Derg (1974-1991) et a entrainé l'organisation des concerts Live Aid.

Après deux mauvaises récoltes à la saison sèche et El Niño, les spécialistes et ONG prédisent une famine plus catastrophique que celles des 50 dernières années. Les aides perçues par le pays, qui permettent actuellement de nourrir 18 millions de personnes, expirent en avril. Addis Abeba estime avoir besoin de plus de 550 millions d'euros pour limiter les dégâts.

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