Le Montenegro déstabilisé après une tentative de coup d’Etat

L'immunité des députés d'opposition Milan Knežević et Andrija Mandić a foinalement été réinstaurée. [Reuters]

Depuis les élections d’octobre, la scène politique du Monténégro est secouée par les suites d’une tentative présumée de coup d’État. Les autorités accusent la Serbie et la Russie de tenter de déstabiliser les institutions, alors que l’opposition boycotte le parlement et dénonce une fraude électorale.

En octobre 2016, le parti du Premier ministre monténégrin, Milo Đukanović, a remporté les élections de peu, sans majorité parlementaire. Le candidat avait présenté le vote comme l’occasion pour les 620 000 habitants du pays de soutenir sa politique d’adhésion à l’OTAN et à l’UE, en se détournant de ses alliés traditionnels, la Serbie et la Russie.

Au lieu d’apaiser les tensions dans le pays, qui a pris son indépendance de la Serbie en 2006, les élections législatives les ont exacerbées. Selon le gouvernement en place, elles ont en effet été l’occasion d’une tentative de coup d’État.

Selon les informations du gouvernement britannique, cité par The Telegraph, le putsch, qui devait cibler le parlement et tuer le dirigeant pro-occidental, a été orchestré par des agents des renseignements russes, afin de bloquer l’adhésion du pays à l’OTAN. Le putsch a été empêché quelques heures avant son exécution, et aurait mis le feu aux poudres au Monténégro, pays qui s’apprête à devenir le 29e membre de l’OTAN.

Le procureur spécial du pays a obtenu la suppression de l’immunité parlementaire de deux dirigeants de l’opposition soupçonnés d’avoir participé à la tentative de coup d’État, avec le soutien de la Serbie et de la Russie. La levée de l’immunité parlementaire des deux députés a cependant provoqué une vive réaction, et des centaines de manifestants se sont massés devant le parlement pour protester. Le procureur général a donc fini par suspendre la motion.

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Coup d’État ou fraude électorale ?

Pas moins de 39 députés d’opposition boycottent actuellement le parlement suite à des allégations de fraudes, sous couvert de réaction au putsch manqué, lors des dernières élections. 18 d’entre eux appartiennent au Front démocratique, le parti le plus opposé au gouvernement. Ces députés demandent l’organisation de nouvelles élections législatives en 2018, en même temps que l’élection présidentielle.

Le gouvernement, composé du Parti démocrate socialiste (DPS) et de ses alliés, qui ne contrôle qu’une mince majorité de parlementaires, 41 sur un total de 81, assure quant à lui que les élections ont été libres et justes. Une position soutenue par le BIDDH, le bureau de surveillance des élections de l’OSCE. Le Front démocratique a cependant publié un rapport de 20 pages listant une série d’irrégularités.

Pressions géopolitiques

L’impasse politique est associée à une lutte acharnée sur l’adhésion du pays à l’OTAN. Le Monténégro serait le troisième pays des Balkans à rejoindre l’organisation, après la Croatie et l’Albanie, qui y ont adhéré en 2009.

L’opposition, et en particulier le Front démocratique, exige un référendum sur la question, bien que ce ne soit pas une obligation constitutionnelle. La loi nationale prévoit en effet la ratification de l’adhésion via le parlement.

Si la majorité des élus est favorable à une entrée dans l’OTAN, la population reste très divisée. Selon un sondage mené en décembre, 39,5 % de Monténégrins sont pour, et 39,7 sont contre. Un scénario confirmé par d’autres enquêtes.

À ce jour, 24 des 28 États membres de l’OTAN ont ratifié l’accession du pays à l’alliance militaire. Le Canada, les Pays-Bas, l’Espagne et les États-Unis doivent encore le faire.

Podgorica devrait ratifier à son tour son adhésion une fois ce processus terminé dans tous les États membres, probablement au mois de mai. La ratification devrait avoir lieu même si une grande partie de l’opposition continue de boycotter les séances parlementaires. Malgré leur participation au boycott, les membres plus modérés de l’opposition devraient s’exprimer en faveur de l’adhésion à l’OTAN.

Il ne fait cependant aucun doute que des facteurs externes entrent également en jeu. Alexei Meshkov, le ministre russe des Affaires étrangères, a récemment déclaré que l’entrée forcée du Monténégro dans l’organisation transatlantique pourrait créer une fracture au sein de la société. Les États-Unis ont pour leur part toujours encouragé le pays à entrer dans l’UE et l’OTAN. Il n’est toutefois pas sûr que l’administration Trump se soucie beaucoup d’un allié qui ne compte que 2 000 soldats.

Un diplomate européen à Podgorica a cependant confirmé que le Monténégro avait une grande valeur géopolitique. « Ce petit pays joue un rôle important dans le développement actuel des Balkans occidentaux », a assuré le diplomate. En effet, l’avenir du pays devrait indiquer ce qui attend les autres candidats potentiels à l’UE dans la région.

La ratification de son accession à l’OTAN n’est pas seulement importante pour le Monténégro, elle l’est aussi dans le contexte plus large de la stabilité des Balkans, continue-t-il. Il souligne que l’UE avait apprécié l’alignement total du gouvernement avec la politique étrangère et de sécurité commune européenne, notamment en ce qui concerne les sanctions à l’égard de la Russie.

Podgorica a également reconnu le Kosovo, une décision surprenante étant donné les liens étroits unissant le pays à la Serbie, qui refuse catégoriquement de reconnaître la région sécessionniste. Si l’opposition devait arriver au pouvoir, l’une de leurs premières décisions sera sans doute d’abandonner les sanctions contre la Russie et de revenir sur la reconnaissance du Kosovo.

Le Monténégro est par ailleurs un champion des négociations d’adhésion européennes et a dépassé la Serbie et l’Albanie, les deux seuls autres pays de la région ayant entamé le processus. Jusqu’ici, l’accession à l’OTAN a toujours précédé l’entrée dans l’UE pour les pays d’Europe centrale et orientale.

En ce qui concerne la tentative de coup d’État, le diplomate européen indique que les États membres de l’UE en ont été informés par les autorités monténégrines elles-mêmes.

« Les enquêtes devraient se conclure le plus rapidement possible, afin que les citoyens du Monténégro puissent apprendre toute la vérité sur cette affaire », a-t-il insisté.

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Chambouler l’échiquier politique pour des sommes dérisoires

Momčilo Radulović, président du mouvement européen au Monténégro, a expliqué à Euractiv que la Russie venait de prouver qu’« avec de petites sommes d’argent on peut faire des miracles dans les Balkans occidentaux ».

« Selon les estimations, un maximum de 5 millions d’euros a été dépensé au Monténégro, et cela a suffi à créer une crise électorale grave. Imaginez ce qu’ils pourraient faire avec 50 millions en Serbie. Mais le Monténégro est plus ou moins stable. Ses institutions sont plus ou moins stables. Et sa société est plus ou moins stable. C’est le bon côté de l’histoire : nous ne sommes pas assez fous que pour mener une guerre pour les intérêts russes », conclut-il.

Un diplomate russe a cependant rejeté ces allégations. En ce qui concerne le putsch, il a indiqué que Moscou avait demandé des informations à plusieurs sources, notamment le gouvernement et l’opposition, dont le Front démocratique, afin d’avoir une meilleure compréhension du processus politique en cours.

Il a refusé de commenter les circonstances de ce soi-disant coup d’État en l’absence de preuves concrètes de l’existence même d’une tentative. L’ambassade russe n’a en outre fait aucune demande aux autorités monténégrines en ce qui concerne les citoyens russes reconnus suspects dans le putsch présumé. Une vingtaine de personnes, dont deux citoyens russes, ont été accusées de participation à la tentative de coup d’État du 16 octobre.

Le 7 novembre, Dmitry Peskov, porte-parole du Kremlin, a assuré que Moscou n’avait joué aucun rôle dans la l’organisation de ce putsch présumé. Le diplomate russe a regretté qu’un grand nombre de médias du Monténégro continuent de mener des campagnes anti-russes, alors même que Milivoje Katnić, le procureur spécial, a déclaré que « les autorités policières n’[avaient] aucune preuve d’une implication officielle de Moscou ».

Au sujet de l’adhésion du pays à l’OTAN, le représentant russe a rappelé que les membres de l’organisation se doivent d’octroyer 2 % de leur RNB (revenu national brut) à la défense. Une somme qui, selon lui, pourrait mettre le pays en difficulté.

Aleksandar Vučić, le Premier ministre serbe, a pour sa part assuré que les individus arrêtés n’avaient rien à voir avec l’État serbe, et qu’il n’y avait pas non plus de preuve de l’implication d’hommes politiques monténégrins.

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