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04/12/2016

Union européenne de la défense : le retour de la puissance forte

L'Europe dans le monde

Union européenne de la défense : le retour de la puissance forte

Le concept d'une armée européenne est très controversé. Ici, des manifestants autrichiens refusent le déploiement de troupes "en leur nom".

[Martin Ehrerhauser/ Flickr]

L’UE accélère ses efforts sur une politique de défense commune et une « coalition de volontaires » pourrait rapidement déployer des troupes européennes et promouvoir des projets de défense commune. Un article d’EurActiv Allemagne.

À quel point l’Europe est-elle menacé ? La question inquiète les responsables des politiques de sécurité européens depuis un certain temps, et les événements de 2016 n’ont fait qu’exacerber ces préoccupations.

En juin dernier, la haute représentante de l’UE, Federica Mogherini, a présenté sa stratégie mondiale, appelant à l’instauration d’une communauté paneuropéenne de la sécurité, afin de lutter contre l’instabilité aux portes de l’Europe.

Quelques mois après, les ministères aux affaires étrangères allemand et français ont publié un livret blanc dans lequel ils mettent en garde contre l’« érosion » de l’UE et appellent au renforcement de la coopération militaire entre États membres.

Il y a juste quatre ans, en 2012, l’UE se voyait attribuer le prix Nobel de la paix. Pourtant, elle se voit aujourd’hui obligée d’analyser ses positions, en interne et vis-à-vis de l’étranger, comme l’illustrent les attentats de Paris et Bruxelles, ainsi que l’annexion de la Crimée par la Russie.

Un rapport récemment discuté lors de la commission parlementaire sur les affaires étrangères montre que l’UE a bien progressé dans ce sens. Ce document fait partie de ceux qui décrivent le mieux le changement de perception des responsables de la sécurité en Europe suite aux événements récents.

Le texte souligne que l’UE est à présent « entouré par un arc d’instabilité » qui inclut « le terrorisme, des flux de réfugiés massifs et des campagnes de désinformation ». Les relations internationales étant à nouveau dominées par des relations de force, les « capacités de défense et de dissuasion » sont essentielles en ce qui concerne la diplomatie. Conclusion : l’UE doit utiliser sa « puissance douce inégalée en parallèle avec une puissance forte ».

Les eurodéputés se sont également penchés sur la manière dont cette « puissance forte » devrait être déployée. Une union de la défense revisitée permettrait de rassembler des troupes nationales dans le cadre des groupements tactiques, un concept mis en place en 2007, mais sous la forme d’unités permanentes indépendantes de toute nation en particulier.

>> Lire : Jean-Claude Juncker veut une armée européenne

La coopération structurée permanente (PESCO), instaurée par le traité de Lisbonne, constitue le levier principal de l’union de la défense. La PESCO permet aux États membres de coopérer sur des sujets militaires sans que le Conseil européen ne donne son accord unanime.

Elmar Brok (PPE), président de la commission sur les affaires étrangères, l’a qualifiée de « coalition des volontaires ». Il a expliqué à EurActiv Allemagne qu’une décision dans ce domaine ne devrait pas nécessiter « les 27 pays ».

Bruxelles espère que cette coalition accélèrera le déploiement de troupes européennes dans les zones de crise. Un siège opérationnel civil et militaire a également été promu comme manière d’assurer la gestion de missions communes.

Les personnalités politiques européennes tiennent cependant à souligner que la mise en place d’une armée européenne n’est pas pour demain. L’eurodéputé Michael Gahler (PPE) a néanmoins déclaré à EurActiv que c’était l’occasion de « construire une force européenne », composée de soldats des armées nationales.

L’union de la défense ne permettrait pas seulement à l’UE d’intervenir lors de conflits en Afrique ou au Moyen Orient plus rapidement, mais entraînerait des économies de taille grâce à des accords sur les projets d’armement. « Dans l’UE, nous avons 38 types de véhicules blindés différents. C’est une perte d’argent », assure l’eurodéputé.

C’est pourquoi il a été proposé de planifier les achats de matériel de manière commune, ce qui aurait également l’avantage d’éliminer les disparités entre États membres. « Nous ne pouvons plus nous battre aux côtés des Américains, ils sont dix ans en avance sur nous en termes d’équipement », regrette Elmar Brok.

Depuis 2003, l’UE a mené 17 missions militaires et civiles grâce à un mandat allant de la formation des troupes locales au Mali à la lutte contre les pirates au large de la Somalie. À ce jour, les forces européennes n’ont par contre jamais été impliquées dans une guerre.

La recherche devrait également jouer un rôle essentiel dans la nouvelle structure de défense commune. L’objectif serait de permettre à l’industrie européenne d’être compétitive sur le plan international, afin de ne plus dépendre de tiers.

L’UE a réservé 90 millions d’euros à une action préparatoire initiale. En outre, 500 millions seront par la suite fournis tous les ans par les États membres à partir de 2021, dans le cadre du programme de recherche sur la défense commune.

>> Lire : Après le Brexit, Trump force l’UE à revoir sa défense

Le programme serait le premier en son genre dans l’UE. Les États membres et les institutions ne sont en effet jamais parvenu à se mettre d’accord sur le financement de ce type de recherches avec le budget européen. Un projet qui aurait été « inenvisageable il y a quelques années », selon l’agence européenne de défense (AED).

Les projets spécifiques qui bénéficieraient de ces fonds n’ont pas encore été annoncés. Un projet pilote de l’AED donnera des indications plus claires sur les domaines dans lesquels l’UE doit rattraper son retard, en termes de recherche.

Des recherches sont actuellement en cours sur les systèmes aériens sans pilote à bord (UAS) et les robots mobile de reconnaissance pour les zones de guerre urbaine (SPIDER) et un troisième consortium a été chargé de se pencher sur les plateformes de surveillance autonomes. Les trois projets ont un budget de 1,4 milliard d’euros et ont été qualifiés de « précurseurs d’une ère » par l’AED.

L’inclusion de tout type d’armes a été exclue de projets comme EuroSWARM, un système de guidance de drones, que l’AED considère comme une piste pour « gérer des défis européens et internationaux importants, comme le contrôle des frontières et la surveillance ».

Reste à voir combien de temps il faudra avant que Bruxelles puisse réellement lancer cette nouvelle ère de politiques de la défense plus robustes. Étant donné l’intensification des crises au niveau international et les doutes qui pèsent sur les relations transatlantiques depuis l’élection de Donald Trump, il est cependant important d’améliorer la coordination entre les membres souvent divisés de l’UE.

Suite au vote final de la commission, le rapporteur, Urmas Paet (ALDE) a tenu à calmer toute inquiétude sur une militarisation de l’UE : « Nous devons défendre nos systèmes de valeurs avec force. Je sais que personne n’aime ça », a reconnu l’élu estonien, « mais la situation sécuritaire a changé du tout au tout ces dernières années.