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22/01/2017

Les banques freinent la ruée de l’Allemagne vers l’Iran

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Les banques freinent la ruée de l’Allemagne vers l’Iran

Le vice-chancelier allemand a entrepris une visite en Iran afin de promouvoir les entreprises allemandes. De nombreux experts doutent toutefois du fait que son mantra de « changement par le commerce » portera ses fruits. Un article d’EurActiv Allemagne.

Sigmar Gabriel a certes conscience que son voyage en Iran ne plait pas à tout le monde. Mais le ministre est habitué aux controverses suscitées par ses pérégrinations dans les régimes du Moyen-Orient. L’accord sur les armes signé entre l’Allemagne et l’Arabie saoudite, son admiration pour le dirigeant égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, qu’il a qualifié de « président impressionnant » ont notamment fait l’objet de nombreuses critiques.

Durant ses deux jours de voyage en Iran, le ministre a défendu ses positions avec son habituelle bravade. Pour lui, les divergences de point de vue par rapport à la guerre en Syrie, l’hostilité de l’Iran envers Israël et la peine de mort pour les homosexuels constituent des problèmes majeurs, mais l’Allemagne ne doit pas avoir honte de ses intérêts économiques.

>> Lire : D’anciens commissaires critiquent les nouvelles relations de l’UE avec l’Iran

« Plusieurs milliers d’emplois dans notre pays » dépendent de nos actions et de notre succès dans d’autres pays. Son credo – le changement par le commerce – vise aussi à participer au processus de modernisation de l’Iran.

La visite de Sigmar Gabriel dans cet état du Moyen-Orient survient à une période logique, du moins dans l’esprit du vice-chancelier.

Quelques jours après la finalisation de l’accord en juillet de l’année dernière, le ministre était le premier de plusieurs personnalités politiques européennes à faire le déplacement en Iran, accompagné d’une délégation pour le commerce.

Sigmar Gabriel, qui est aussi le ministre allemand de l’Économie, ne veut pas perdre de temps pour rattraper le manque d’investissements du pays, qui a été pénalisé par un long embargo. « L’intérêt de l’Allemagne [pour le Moyen-Orient] est immense », a expliqué l’expert du ministre, Rudolf Gridl, avant le voyage. Des représentants de chaque région allemande ont déjà été envoyés en Iran.

La nouvelle offensive de charme du ministre est aussi due à la pression croissante exercée par l’industrie allemande pour normaliser les relations le plus vite possible, puisque cela pourrait déboucher sur des accords commerciaux de milliards d’euros.

Le géant de la technologie Siemens, actif au Moyen-Orient depuis 150 ans, dit conserver un « dialogue étroit » avec Téhéran et insiste sur le fait que les produits allemands ont toujours  une « excellente réputation » en Iran. Il existe une « longue tradition » entre les deux pays, précise un porte-parole de la compagnie.

La chambre de commerce et d’industrie allemande (DIHK) ne veut pas laisser sa part au lion. Ces dernières années, l’économie allemande a laissé passer de nombreuses opportunités, donc aujourd’hui, il existe une demande latente en ingénierie mécanique et dans le secteur de l’énergie, selon le directeur du commerce extérieur de la DIHK, Volker Treier. La DIHK espère déjà que les exportations allemandes se multiplient par cinq dans les prochaines années.

Les liens économiques entre l’Allemagne et l’Iran ont toujours été étroits ; sous le dernier Shah, Reza Pahlavi, l’Allemagne de l’Ouest était le partenaire commercial préféré du monarque perse, une tradition qui a perduré sous la République islamique après la révolution de 1979. Selon le bureau des affaires étrangères allemand, en 2015, le volume des échanges s’est élevé à 2,4 milliards d’euros.

Banques frileuses

Le principal obstacle au rêve d’investissement allemand est la réticence persistante des banques européennes à financer des projets en Iran, depuis la stricte application des sanctions que les États-Unis ont imposées.

Et pour cause : Commerzbank et Deutsche Bank ont déjà dû payer des milliards de dollars d’amende pour avoir traité avec des sociétés iraniennes alors que les sanctions étaient en place.

Reste à savoir si le voyage de Sigmar Gabriel changera quelque chose à cette réticence. Commerzbank, qui a reçu une amende de 1,45 milliard de dollars pour avoir fait affaire avec la société iranienne de transport maritime, IRISL, a refusé de commenter la question. Quant à Deutsche Bank, elle a indiqué qu’elle continuerait d’aborder les demandes d’investissement « prudemment » et au cas par cas.

Vers une transition politique ?

La volonté de Sigmar Gabriel d’ouvrir l’Iran aux forces économiques extérieures n’est pas qu’une question d’argent. Les experts de l’Iran maintiennent cependant que même si le pays était contraint à ouvrir un peu son économie, il serait difficile de demander au régime de s’ouvrir politiquement.

Selon Ali Fathollah-Nejad, de la Société allemande pour la politique étrangère (DGAP), les gens croient à tort que le président iranien Hassan Rouhani est un « réformateur » car même s’il profite du soutien du camp réformiste, il appartient toujours au centre.

Dernièrement, l’apparente volonté d’Hassan Rouhani d’ouvrir l’économie pourrait davantage se résumer en un désir de « stabiliser le régime et le protéger des potentiels troubles sociaux » qui pourrait émerger si un marasme économique rendait la vie des Iraniens encore plus difficile.

>> Lire : La modération d’Hassan Rohani, une chimère

Le chercheur iranien Adnan Tabatabai pense quant à lui que les conditions pour un changement politique ne sont pas encore réunies. Les années d’isolement infligées par les sanctions n’ont fait « qu’aggraver les problèmes économiques » et par conséquent la pression sociale pour plus de droits et de liberté est restée bloquée. « Actuellement, les gens veulent juste s’assurer leurs revenus. Pour le moment, défendre les droits politiques n’est qu’un « luxe », a expliqué Adnan Tabatabai.

Par ailleurs, la pression interne exercée par l’élite iranienne pourrait mettre des freins à une ouverture de l’économie. Des forces associées au Corps des Gardiens de la révolution islamique s’opposent au projet de Rouhani d’ouvrir l’économie à des parties internationales, explique Ali Fathollah-Nejad. « Plus d’ouverture mettrait en danger leur position privilégiée dans l’économie iranienne », a-t-il constaté.