L’immigration crispe les dirigeants européens réunis à Bruxelles

Donald Tusk et Jean-Claude Juncker vendredi 26 juin, lors du Conseil européen © Conseil européen

Le ton est monté entre dirigeants européens autour de la questions des migrants. Ils ont finalement adopté une solution de repli : faute de quotas, les États membres vont eux-même proposer d’accueillir un certain nombre de réfugiés.

Les États membres de l’Union européenne ont décidé vendredi d’organiser la répartition de l’accueil des réfugiés arrivés en Grèce et en Italie sur la base du volontariat, la Commission n’ayant pas réussi à imposer une logique de quotas obligatoires.

Réunis en sommet à Bruxelles, les chefs d’État et de gouvernement de l’UE se sont querellés pendant sept heures, jusqu’au milieu de la nuit, sur la question de l’accueil par les Vingt-Huit de 40 000 demandeurs d’asile actuellement dans ces deux pays et de 20 000 autres personnes réfugiées hors des frontières de l’UE.

>>Lire : La Commission veut répartir 40 000 migrants vers le Nord de l’UE

Ils se sont finalement mis d’accord sur un système de répartition volontaire, s’en tenant au chiffre de 60 000 mais accordant une exemption à la Hongrie, qui avait qualifié le plan d’absurde, et à la Bulgarie, l’un des États membres les plus pauvres.

« C’était un débat très intense », a déclaré Angela Merkel à la presse, qualifiant la crise des migrants de « plus grand défi que j’ai connu dans les affaires européennes en tant que chancelière », elle qui a traversé en dix ans à la tête de l’Allemagne la crise de la dette de la zone euro ou la confrontation avec la Russie.

Exprimant sa frustration, le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker a regretté un plan à « l’ambition modeste ».

Les débats, qui se sont terminés un peu avant trois heures du matin, ont donné lieu à de vifs échanges entre opposants et partisans d’une solidarité européenne renforcée, comme le président du Conseil italien Matteo Renzi.

Tension entre Renzi et les autres dirigeants européens

Le chef du gouvernement italien a tancé ses collègues sur leur peu d’entrain à soutenir un plan censé répondre à l’urgence de la tragédie des migrants en Méditerranée.

« Si vous pensez que l’Europe n’est qu’une affaire de budgets, ce n’est par l’Europe que nous avions imaginée en 1957 à Rome », a déclaré Matteo Renzi.

« La discussion a été longue et a connu quelques moments de tension », a admis François Hollande.

La question d’instaurer des clés de répartition obligatoire pour faire face à l’afflux des demandeurs d’asile, fuyant la guerre en Syrie ou la dictature en Erythrée, a déclenché une forte opposition, notamment de la part de la Slovaquie, la Hongrie, la République tchèque ou encore la Pologne.

La France avait déjà émis des réserves définitives il y a un mois.

>>Lire l’interview d’Harlem Désir : Nous sommes contres les quotas de migrants parce que le statut de réfugié relève de la souveraineté des Etats

Les discussions ont été si vives que le discours d’une dizaine de minutes du Premier ministre britannique David Cameron pour présenter sa volonté de réformer l’UE a servi d’interlude pour calmer les esprits.

L’humeur était bien différente de l’unité affichée en avril dernier lors du sommet extraordinaire convoqué dans l’émotion du naufrage d’un chalutier au large de la Libye et de la mort de 900 migrants.

« Aujourd’hui nous n’avons pas de consensus sur des quotas obligatoires pour les migrants », avait admis à son arrivée au sommet de Bruxelles Donald Tusk.

« Mais en même temps, un dispositif volontaire ne peut pas être une excuse pour ne rien faire », avait-il dit, enjoignant aux États de prendre de véritables engagements.

Le président du Conseil européen Donald Tusk a précisé que les ministres de l’Intérieur finaliseraient le dispositif avant la fin du mois de juillet, mais les négociations s’annoncent d’ores et déjà ardues.

Les ministres seront chargés de fixer les critères de répartition entre pays membres en fonction de l’économie ou de la population de chaque État.

La crise des réfugiés a déjà mis à rude épreuve les accords de Schengen qui garantissent la libre circulation à l’intérieur des frontières du Bloc.

L’Autriche a menacé cette semaine d’imposer des contrôles aux frontières de la Hongrie, qui avait cessé d’accueillir des demandeurs d’asile en provenance d’autres États membres, ce qui constitue une infraction aux règles communautaires, avant de faire machine arrière.

En France, la présence de milliers de migrants cherchant à traverser la Manche à Calais préoccupe la Grande-Bretagne et le retour à la frontière italienne de migrants à été source d’échanges musclés avec Rome.

Afin d’aider cette dernière et Athènes à faire face à cette crise, les dirigeants de l’UE ont décidé de leur accorder des moyens financiers pour mettre en œuvre des centres pour distinguer les réfugiés politiques des réfugiés économiques et rapatrier ces derniers vers leur pays d’origine.

Les ministres européens des Affaires étrangères ont quant à eux entériné lundi le lancement d’une mission navale destinée à combattre les réseaux de passeurs en mer Méditerranée, jugés responsables de la mort de milliers de migrants

Contexte

Le nombre d'immigrants clandestins entrant en Europe a presque triplé en 2014, atteignant 276 000 personnes, selon Frontex, l'agence européenne de contrôle des frontières. L'écrasante majorité d'entre eux, près de 220 000, arrivent via la Méditerranée, un passage extrêmement dangereux.

La situation chaotique en Libye a entrainé une hausse des bateaux quittant les ports libyens sans surveillance à destination de l'Europe. Ces bateaux transportent des réfugiés fuyant les conflits et la pauvreté des pays du Moyen-Orient et d'Afrique.

En 2013, après des centaines de noyés lors d'un accident au large de l'île de Lampedusa, le gouvernement italien a lancé l'opération de recherche et de sauvetage Mare Nostrum.

L'Italie n'est toutefois pas parvenue à convaincre des partenaires européens de l'aider à financer l'opération, qui coûtait jusqu'à 9 millions d'euros par mois. Certains pays estiment en effet que Mare Nostrum avait pour conséquence involontaire d'encourager les immigrants à tenter la traversée de la Méditerranée. Rome a donc été contrainte de réduire l'ampleur de l'opération.

L'Union européenne a donc mis en place la mission de contrôle des frontières Triton, aujourd'hui associée à Frontex. Jusqu'au sommet du 23 avril, Triton bénéficiait cependant d'un budget et d'un mandat réduit, et a été vivement critiqué, notamment par des groupes humanitaires et l'Italie, qui le juge inadapté à l'ampleur de la crise.