L’UE passe sous silence les mauvais traitements subis par la presse en Turquie

Merkel et Erdo?an le 18 octobre. [site Internet de la présidence turque]

Pour tenter de juguler la crise des réfugiés, l’UE a trahi les journalistes et citoyens turcs, qui se sont courageusement élevés contre l’autoritarisme du gouvernement, ont estimé des associations de journalistes, le 15 décembre.

Confrontée à la crise des réfugiés et à l’expansion de Daech, illustrée par les attentats de Paris, l’UE a « paniqué », selon Jean-Paul Marthos, du bureau européen du Comité pour la protection des journalistes (CPJ).

« Ces problèmes, qui peuvent détruire l’UE, ne peuvent pas être écartés. Mais la panique de l’UE ne doit pas mener à de la complaisance envers la Turquie et ses engagements en tant que pays candidat », a-t-il déclaré.

Jean-Paul Marthoz, Mehmet Koksal de la Fédération européenne des Journalistes, et Johann Bihr de Reporters Sans Frontières, se sont exprimés le 15 décembre au Brussels Press Club.

Le journaliste a déclaré que l’UE s’était précipitée pour faire plaisir à Ankara, et que cela s’était accompagné de « déclarations inquiétantes, peu soucieuses de la situation des droits de l’Homme ».

Juncker, Tusk et Merkel critiqués

Jean-Paul Marthos a cité une déclaration du président de la Commission, Jean-Claude Juncker, qu’il a qualifié de « maladroite et fausse ». Fin octobre, Jean-Claude Juncker avait déclaré « nous savons qu’il y a des failles [en Turquie], mais nous voulons nous assurer que les réfugiés cessent d’entrer dans l’UE ». Pour le journaliste, c’est un exemple de complaisance de l’UE envers une Turquie de plus en plus autoritaire.

Jean-Paul Marthos a également reproché à la Commission d’avoir repoussé ses rapports sur les progrès réalisés par les pays candidats, dont la Turquie, à après les élections turques. Le journaliste a également regretté le manque de référence aux droits de l’Homme lors d’une déclaration commune du sommet UE-Turquie. Donald Tusk n’a que brièvement mentionné le sujet à la fin de son discours, avant de donner une longue accolade au Premier ministre turc, Ahmed Davuto?lu.

Selon Jean-Paul Marthos, tout cela a laissé un « goût amer », de mauvais augure pour l’avenir des relations UE-Turquie.

« L’UE donne l’impression que son silence peut-être troqué contre les efforts de la Turquie pour juguler l’afflux de réfugiés – ce n’est guère le meilleur exercice de relations publiques pour une UE crédible », a-t-il estimé.

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Agir ainsi, c’est trahir les Turcs qui se sont courageusement élevés contre les projets autoritaires du gouvernement. « Ne contribuez pas à la mort de la presse turque », a-t-il martelé.

Mehmet Koksal, de la Fédération européenne des journalistes (FEJ), a quant à lui présenté des statistiques montrant le très grand nombre de violations de la liberté de la presse en Turquie.

Pour cela, il s’est appuyé sur des données du Conseil de l’Europe, et plus particulièrement sur la nouvelle plateforme de promotion de la protection du journalisme et de la sécurité des journalistes. Cette plateforme recueille des « alertes » sur plusieurs attaques et tentatives de réduire les journalistes au silence. Elle montre clairement qu’en 2015, la Turquie, comparée aux autres pays membres du Conseil de l’Europe, est en haut des listes, avec le plus grand nombre de violations.

Pour Mehmet Koksal, les atteintes à la presse ont lieu tous les jours, et il est impossible de toutes les rapporter. Celles qui sont enregistrées dans la plateforme ne sont que la partie visible de l’iceberg, a-t-il expliqué.

Le site Internet du président turc, Recep Tayyip Erdo?an, est en train de devenir la source d’informations principale des lecteurs turcs, a poursuivi Mehmet Koksal, tout en indiquant qu’environ 80 % des médias dans le pays étaient désormais sous le contrôle du parti AK (Parti de la justice et du développement) au pouvoir.

Le journaliste a pris pour exemple la visite de la chancelière allemande, Angela Merkel, le 18 octobre, lorsque la Turquie n’avait pas de gouvernement et que le pays se préparait pour les élections du 1er novembre. À ce moment-là, Recep Tayyip Erdo?an a réussi à faire passer le message que l’UE était à sa merci.

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« Était-il si urgent que Merkel soit là à ce moment-là ? Qu’avait-elle de si urgent à dire qui ne pouvait pas attendre la fin des élections ? », s’est interrogé Mehmet Koksal.

« C’est pour cela que la FEJ et d’autres défenseurs de la liberté de la presse ont été très déçus par la manière dont les dirigeants européens ont agi avec la Turquie, notamment en influençant les élections », a-t-il précisé.

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Mehmet Koksal a expliqué que de nombreux journalistes avaient été emprisonnés pour avoir publié des informations classifiées, en vertu de la loi de protection de la sécurité nationale. Il a cependant rappelé que les journalistes n’avaient aucune obligation vis-à-vis de cette loi et qu’en publiant des informations d’intérêt général, il faisait leur travail.

Johann Bihr, de Reporters Sans Frontières, a rappelé que la Turquie se classait 149ème sur 180 pays dans le classement mondial de la liberté de la presse. Dans le classement, « le pays est entouré d’un groupe de dictateurs, les pires du monde », a-t-il commenté, ajoutant qu’il ne s’agissait certainement pas d’une place à laquelle devrait prétendre un candidat à l’UE.

« Accusations étranges » contre les journalistes

Johann Bihr, a donné un certain nombre d’exemples « d’accusations étranges » contre des journalistes, ainsi que d’actions « complètement disproportionnées » contre la presse. L’arrestation du rédacteur en chef de Cumhuriyet, Can Dündar, et celle de son correspondant à Ankara, Erdem Gül, ne sont qu’un exemple de l’échelle de la répression, a-t-il affirmé.

Johann Bihr a également rappelé que la police avait pris le contrôle de deux chaines de télé et deux quotidiens du groupe de presse Koza-Ipek, en coupant la diffusion des chaines et l’impression des journaux. Le jour d’après, après avoir viré 70 journalistes et remplacé les patrons du groupe, les autorités ont relancé la parution des journaux, avec cette fois, une ligne pro-gouvernementale, « montrant Erdo?an et Davuto?lu en une tous les jours ».

Le 2 novembre, après les élections, deux journalistes ont été jetés en prison à cause de la couverture de leur magazine, donc le titre suggérait que les élections rapprochaient la Turquie d’une guerre civile. Les journalistes ont été accusés d’appeler au soulèvement contre le gouvernement.

Un autre exemple cité a été celui de deux journalistes kurdes, récemment arrêtés et envoyés en prison pour un post Facebook publié il y a deux ans, et qualifié de propagande terroriste.

Selon Johann Bihr, le gouvernement abuse de la loi anti-terroriste en Turquie, et du blocage administratif d’Internet sans décision juridique au préalable, une pratique souvent utilisée. En juillet dernier, quand les conflits ont repris entre l’armée turque et les rebelles du PKK, environ 60 sites Internet turcs ont été immédiatement bloqués, a-t-il rappelé.

Selon le CPJ, 14 journalistes se trouvent actuellement derrière les barreaux en Turquie. Reporters Sans Frontières élève ce nombre à 40.

Les autorités affirment quant à elles que si elles mettent les journalistes en prison ce n’est pas à cause de leur travail, mais car ils appartiennent à des organisations terroristes ou font de la propagande pour une organisation terroriste, dont ils ne sont pas membres. La loi turque autorise l’emprisonnement des journalistes si ces derniers couvrent des manifestations du PKK.

« Vous n’êtes pas un membre du PKK, mais vous avez écrit un article sur eux, donc vous faites de la propagande. Voilà pourquoi nous mettons des journalistes en prison », a déclaré Johann Bihr, expliquant le raisonnement des autorités.

Les journalistes peuvent aussi rester en prison pendant des années sans connaître la raison de leur inculpation. La loi turque stipule en effet que le secret d’enquête doit être protégé. Ce fut le cas d’une journaliste qui a attendu cinq ans en détention provisoire avant de connaître les accusations retenues contre elle. Elle a ensuite entendu trois ans de plus avant d’être libérée en attendant son procès. Elle aura donc passé huit ans derrière les barreaux, a affirmé Johann Bihr.

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