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19/01/2017

L’UE tente de s’impliquer en Macédoine, un pays « sur le point d’exploser »

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L’UE tente de s’impliquer en Macédoine, un pays « sur le point d’exploser »

Nikola Gruevski à Bruxelles en 2013 [Commission]

Des affaires de corruption, d’écoutes illégales et de fraude électorale affectent le gouvernement de Nikola Gruevski, premier ministre macédonien. Lequel ne semble pas pressé de réagir, au grand dam des émissaires européens.

La situation est grave en Macédoine. Les émissaires de l’UE reprochent au gouvernement de mener le pays vers la catastrophe, et exhortent les forces politiques en place de s’accorder sur une feuille de route pour empêcher l’implosion de l’État. La reprise du dialogue entre les parties semble aujourd’hui impossible.

Deux personnalités régulièrement impliquées dans les prises de décision européennes liées à la Macédoine ont fait des déclarations sous couvert d’anonymat le 2 avril.

La méfiance est à son comble

L’un de ces deux représentants a qualifié d’« incroyable » la méfiance qui règne dans ce petit État balkanique depuis la révélation de conversations mises sur écoute. Ces conversations confirment les pratiques autocratiques de népotisme, de corruption et de fraude électorale ayant cours dans les plus hautes sphères de l’État.

Les partis politiques macédoniens ne parviendront sans doute pas à ouvrir un dialogue constructif, ou quelle que forme de dialogue que ce soit, a indiqué le représentant de l’UE, en parlant du VMRO-DPMNE, le parti du Premier ministre Nikola Gruevski, et de l’opposition socialiste, menée par Zoran Zaev.

>> Lire : Le chef de l’opposition accusé de tentative de coup d’État en Macédoine

L’UE devrait intervenir pour faciliter ce dialogue, ajoute-t-il. Dans deux semaines, l’Europe devrait tenter de rassembler les deux partis, afin de voir s’ils étaient prêts à collaborer en vue d’un compromis.

Le représentant de l’UE estime cependant inacceptable que le début des négociations soit retardé. Il s’agit selon lui d’une attitude non seulement immorale, mais également très stupide.

Il ne sera pas aisé à l’UE de trouver une solution politique, explique le spécialiste, qui parle de différend fondamental, de méfiance « incroyable » et de vive animosité, sur fond de menaces.

La Macédoine a déjà traversé une période sombre lors de conflit armé entre l’Armée de libération nationale de l’ethnie albanaise et les forces de sécurité macédoniennes, conflit qui a pris fin en 2001 avec l’accord d’Ohrit, soutenu par l’Occident.

Le représentant de l’UE souligne que dans une situation aussi instable, sans véritables perspectives européennes, l’équilibre de la relation interethnique pourrait à nouveau voler en éclat.

Cette fois-ci, la Commission européenne ne proposerait sans doute pas d’ouvrir des négociations d’adhésion. Dans ses rapports de suivi de 2013 et 2014, l’exécutif européen préconise l’ouverture de ces négociations, mais le Conseil ne partage pas cet avis, à cause de la querelle qui oppose Skopje à Athènes (voir Contexte).

L’élite politique du pays devrait se rendre compte que la Macédoine a beaucoup à perde si les négociations d’adhésion sont retardées, souligne le spécialiste européen. Le prochain rapport de la Commission devrait être publié à l’automne.

Le gouvernement Gruevski en ligne de mire

Le deuxième représentant de l’UE présent s’est montré encore plus direct et critique vis-à-vis du parti au pouvoir, qui « ignore l’importance d’un dialogue politique ».

Il reproche au gouvernement la répression des médias. Selon l’index relatif à la liberté de la presse, la Macédoine est en effet passé de la 34ème à la 134ème place, juste avant l’Angola.

Le spécialiste regrette aussi les violences du 24 décembre 2012, quand tous les députés d’opposition et les journalistes ont été expulsés du Parlement.

Au sein de l’UE, cet acte a été interprété comme une véritable rupture en termes de processus démocratique, indique-t-il, ajoutant que le rapport rédigé à la demande du commissaire à l’élargissement de l’époque, Štefan Füle, avait été complètement ignorée par le parti au pouvoir.

>> Lire : Štefan Füle se rend en Macédoine à « un moment critique »

S’il admet que l’intervention de l’UE n’aura sans doute pas d’influence, le spécialiste estime néanmoins qu’il vaut la peine d’essayer.

Absence de culture politique

Le représentant de l’UE, qui a pris la parole sous couvert d’anonymat afin de pouvoir s’exprimer librement, a dénoncé un « manque de culture politique » et de « maturité » très inquiétant vu la dimension interethnique de la situation. Il a attiré l’attention du public sur une loi récente autorisant la police macédonienne à utiliser des balles en caoutchouc contre les manifestants, une mesure extrême qui avait été écartée par les autorités britanniques en Irlande du Nord durant le conflit, entre 1968 et 1998.

Un nouveau projet de loi vise directement la minorité albanaise, explique le spécialiste, un « autre coup de couteau dans le dos » du point de vue des relations interethniques. Comme le partenaire mineur de la coalition s’y est opposé, le projet de loi n’est cependant pas passé. 

« Il s’agit cependant d’un autre exemple du manque de sensibilité du parti au pouvoir au sujet des relations interethniques », regrette le représentant européen.

En ce qui concerne le scandale des conversations sur écoute, le fonctionnaire estime que dans toute société normale, le gouvernement aurait démissionné, mais la Macédoine « n’est pas une société démocratique normale ».

Le gouvernement Gruevski continue de nier l’affaire, fruit du labeur de services de renseignement étrangers, selon les autorités.

Dans la communauté internationale, personne n’en croit un mot, indique le représentant européen. Selon lui, Nikola Gruevski invoque fréquemment les renseignements étrangers pour justifier ses décisions. Cela a notamment été le cas lors de l’arrestation de plus de 15 personnes, dont le chef de cabinet du président du parlement, pour cause d’espionnage.

Cette technique permet au gouvernement de détourner l’attention du contenu des conversations révélées.

Ces conversations, dont il existe déjà des traductions, sont « absolument affligeantes », selon lui. Le langage utilisé, le « ton raciste et bigot » employé pour parler notamment des Roms, « n’est rien de moins que du racisme ».

Le représentant européen a également évoqué de « vilaines combines de fraude électorale digne de Chicago dans les années 1930 », et des appels d’offres faussés, remporté notamment par des entreprises chinoises, que Nikola Gruevski appelle les « jaunes ».

Le Premier ministre « parle de pots-de-vin de 15 millions pour chaque contrat, et les dernières conversations dévoilées mentionne des récompenses octroyées au chef de la sécurité par les services de renseignements israéliens ».

Les conversations entre les membres du parti au pouvoir mentionnent également des nominations a sein du système judiciaire. « Tout y est », s’indigne le spécialiste européen, ajoutant que toutes les voix étaient très reconnaissables et qu’aucune des personnalités politiques impliquées n’avait contesté leur authenticité.

Les diplomates ont confié à EurActiv que Bruxelles tenterait de faire pression sur Nikola Gruevski afin de mettre en place un gouvernement de transition pendant un an, le temps de préparer des élections libres.

Charles Garrett, l’ambassadeur britannique, a défendu une solution similaire. L’UE pourrait aussi nommer un envoyé spécial jusqu’à ce qu’un gouvernement démocratiquement élu prenne le pouvoir.

>> Lire : Le gouvernement macédonien aurait illégalement mis 100 journalistes sur écoute

Contexte

La Macédoine a pris son indépendance de la République fédérative socialiste de Yougoslavie en 1991.

Le pays est une mosaïque ethnique. La plupart des Macédoniens sont slaves (64 % de la population).Les citoyens d'ethnie albanaise représentent la plus grande minorité (25 %). Des Turcs (3 %) et des Roms (1,9 %) peuplent également le pays.

L'intégration des citoyens d'ethnie albanaise demeure difficile et le pays n'est pas passé loin d'une guerre civile. L'accord-cadre d'Ohrid, conclu en août 2001, et négocié par les puissances occidentales a mis fin à la crise entre les communautés albanaises (organisées militairement au sein de l'Armée de libération nationale) et les forces macédoniennes.

De tous les obstacles en travers de la route de la Macédoine vers l'adhésion à l'UE, le conflit toponymique avec la Grèce semble le plus important. Du point de vue d'Athènes, le nom officiel utilisé par Skopje (République de Macédoine), constitue un affront pour la région grecque qui porte le nom de Macédoine. La Grèce a donc juré d'opposer son veto à l'adhésion de la Macédoine aux institutions internationales, y compris l'UE, jusqu'à ce que cette question soit réglée.

La Grèce estime également que la Macédoine détourne de grands pans de son histoire antique. La Bulgarie considère elle aussi que Skopje s'accapare des héros et des épisodes glorieux de son histoire médiévale et de sa lutte contre la domination ottomane aux XIXe et XXe siècles.

La Macédoine a récemment mis Athènes en colère en érigeant une immense statue d'un « guerrier à cheval » qui ressemble à Alexandre le Grand dans le centre de Skopje. Les deux pays affirment qu'Alexandre le Grand est né sur leur territoire.

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