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07/12/2016

L’accord UE-Turquie, victime collatérale du coup d’État raté?

L'Europe dans le monde

L’accord UE-Turquie, victime collatérale du coup d’État raté?

Dans le camp d'Idomeni, en Grèce, des milliers de migrants ont été coincés par la fermeture de la route des Balkans.

[Mario Fornasari/Flickr]

Le pacte migratoire entre l’UE et Ankara va-t-il faire les frais du coup d’État avorté en Turquie? Le risque est réel selon les Européens, qui redoutent une reprise des arrivées massives sur les côtes grecques.

Les relations de l’Europe avec le gouvernement turc, déjà tendues ces derniers mois, se sont encore envenimées après le putsch manqué du 15 juillet, qui a provoqué des vagues de purges dont l’ampleur a choqué les Européens.

>> Lire : Les purges s’étendent à 50 000 personnes après le putsch avorté en Turquie

« Nous suivons la situation, et évidemment nous sommes inquiets », a admis mercredi le ministre grec de l’Immigration, Yannis Mouzalas, dont le pays accueille quelque 57 000 migrants, bloqués depuis la fermeture de la route des Balkans.

Les arrivées de migrants en Grèce par la Mer Egée ont légèrement augmenté après le coup d’État raté, mais continuent de se compter en dizaines par jour, bien loin des plus de 1 700 arrivées quotidiennes recensées avant l’accord scellé le 18 mars.

« Jusqu’ici le nombre de personnes qui arrivent sur les îles grecques n’indique pas que l’accord n’est pas respecté », a souligné Yannis Mouzalas, démentant avoir réclamé un « plan B » au cas où la Turquie cesserait de freiner le flux de migrants, qui ont été plus de 850 000 à atteindre les côtes grecques en 2015.

« Le risque est élevé » de voir l’accord capoter, a toutefois reconnu il y a quelques jours le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, relayant l’inquiétude des États européens.

>> Lire : Les migrants reprennent le chemin de la Grèce après la tentative de putsch turque

L’enjeu des visas

Certains se demandent si l’on peut continuer à considérer la Turquie comme un « pays tiers sûr », comme le préconise la Commission. Ce concept juridique légitime le rejet des demandes d’asile en Europe de Syriens ou d’Irakiens – fuyant la guerre – ayant transité par la Turquie, et de les y renvoyer comme prévu dans le pacte du 18 mars.

>> Lire : La Turquie menace de mettre fin à l’accord sur les migrants

« À ce stade », Bruxelles estime que les Turcs leur offrent toujours une protection suffisante, et que cet aspect de l’accord n’est pas remis en cause, a répondu cette semaine une porte-parole de la Commission.

« J’ai toujours considéré que la Turquie n’était pas un pays tiers sûr, donc s’il ne l’était pas hier, il ne l’est pas plus aujourd’hui », estime de son côté Yves Pascouau, directeur à l’European Policy Center et spécialiste des questions migratoires.

Quoi qu’il en soit, « moins de 500 personnes ont été renvoyées vers la Turquie » depuis l’accord avec Ankara, après avoir presque toutes renoncé à demander l’asile en Europe, observe-t-il dans un entretien avec l’AFP.

Pour l’expert, dans ce « jeu où les deux parties se tiennent par la barbichette », la principale menace pour l’accord migratoire reste la question de l’exemption des visas pour les Turcs dans l’espace Schengen, sans laquelle Ankara menace de cesser d’endiguer le flux migratoire.

« Compte tenu de la manière dont se développent les choses en Turquie, je doute qu’elle puisse demain obtenir » cette exemption, prédit-il, soulignant qu’il faudra de toute façon l’aval des pays de l’UE et d’un Parlement européen réticents.

L’Union s’était engagée à accélérer le rythme de ce processus d’exemption en échange des engagements d’Ankara, mais sans transiger sur les critères posés, qui incluent une modification des lois antiterroristes turques, jugées liberticides.

>> Lire : Des ONG quittent la Grèce pour dénoncer l’accord UE-Turquie

« Pas intimidés »

Déjà peu disposé à accepter cette réforme avant le coup d’État, le pouvoir turc semble avoir encore durci sa position. « Ceux que nous imaginions être nos amis prennent le parti des putschistes et des terroristes », a accusé mardi le président turc Recep Tayyip Erdoğan.

Côté européen, les rebuffades turques agacent. « Nous ne nous laisserons en aucun cas intimider », a prévenu le chancelier autrichien Christian Kern, qui a qualifié jeudi de « fiction » les négociations d’adhésion de la Turquie à l’UE.

>> Lire : Vienne et Berlin dans le viseur d’Ankara

Rompre les négociations d’adhésion du pays, que l’accord du 18 mars prévoyait de relancer, serait une « grave erreur de politique étrangère », a toutefois mis en garde jeudi Jean-Claude Juncker.

Pour Marc Pierini, ex-ambassadeur de l’UE à Ankara et analyste à Carnegie Europe, « le plus probable » reste cependant que « l’UE et la Turquie, qui ont des préoccupations plus vitales que la libéralisation des visas, continueront de mettre en œuvre les aspects essentiels de leur accord ».

Marc Pierini cite en particulier le volet financier du pacte, qui vise à améliorer l’accueil des réfugiés syriens sur le sol turc. Après les récents reproches de du président Erdoğan, qui veut des versements plus rapides, la Commission a indiqué avoir déjà mobilisé plus de 2 milliards d’euros sur les 3 milliards prévus pour 2016 et 2017.